On ne sait pas encore, de la formation du nouveau gouvernement qui devrait prêter serment le 14 mai ou bien de la visite du secrétaire d’État américain Mike Pompeo le 13 mai, lequel de ces deux événements sera le plus lourd de conséquences pour Israël.

Certes, après des élections en série, Israël sera enfin doté d’un gouvernement hypertrophié, paralysé sans doute par la nécessité d’obtenir l’accord de chacune des composantes essentielles de la majorité (Bleu Blanc et Likud) pour nombre de décisions et de nominations dans le cadre d’une quasi toute- puissance de B. Netanyahu.

Il est difficile d’anticiper la plus-value qu’apportera un tel gouvernement dont on ignore encore quelle sera sa politique économique et sociale, comment il entend remédier aux manques du système de santé, restaurer un système éducatif en régression… La liste serait longue des enjeux qui attendent ce gouvernement. Dans l’accord de coalition de 14 pages, on ne trouve rien sur ces questions, sans doute “mineures”, alors que le seul point politique traité concerne l’annexion et le dispositif qui assure à Netanyahu son pouvoir de décision face à des partenaires rendus impuissants.

La visite de Pompeo, une première depuis l’instauration du confinement, prévue initialement le jour même de l’entrée en fonction du gouvernement (reportée d’une journée au final) devrait se concentrer sur les projets de B. Netanyahu qui, à compter du 1er juillet, a l’intention d’annexer, ou selon la terminologie officielle – qui “fait plus propre” – d’instaurer la souveraine israélienne sur quelque 30% de la Cisjordanie. Pourquoi cette visite ? Pourquoi maintenant ? Certaines déclarations de responsables américains, et notamment celle de l’ambassadeur en Israël, peuvent donner à penser que les Etats-Unis laisseront Netanyahu agir à sa guise. Ce que Pompeo viendrait lui confirmer.

Mais d’autres analystes rappellent qu’à plusieurs reprises les États-Unis ont quelque peu freiner les ardeurs israéliennes en fonction de leur propre agenda, sans que cette intervention n’implique un changement de leur politique pro-israélienne, ou plus précisément, pro-Netanyahu. L’administration américaine ne peut pas ne pas appréhender les conséquences d’une annexion unilatérale par Israël qui sonnerait le glas de l’applicabilité, déjà incertaine, du plan Trump. Elle ne peut pas ne pas s’interroger sur les remous régionaaux que cette annexion risquerait de susciter du coté de la Jordanie, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite.

Les élections présidentielles aux USA sont proches. Est-ce le bon timing pour prendre le risque de relancer une tension au Moyen Orient ? Avec la crise économique aux USA suite au Covid -19, la situation de D. Trump est sans doute plus fragile et le soutien des évangélistes lui serait donc plus indispensable que jamais. Ne pas laisser Netanyahu annexer maintenant et le pousser à différer son projet entraînerait-il une perte de leur soutien ? Cela ferait-il oublier le déplacement de l’ambassade US à Jérusalem ? Pas certain…

Un scénario selon lequel Pompeo viendrait pour tempérer l’impétuosité de Netanyahu, quitte à lui laisser prendre quelques mesures symboliques, dommageables certes mais qui n’auraient cependant pas l’ampleur de l’annexion envisagée au départ, reste donc plausible.

Mais de l’annexion, le public israélien en veut-il ? Accepte-t-il une séparation d’entités politiques avec 43 enclaves palestiniennes en Israël, avec 106 000 résidents sous responsabilité israélienne en matière de sécurité, et 17 enclaves israéliennes dans le territoire palestinien, avec 16 400 résidents sous responsabilité israélienne en matière de sécurité et avec 130 km de routes à leur à leur usage en territoire palestinien, sous la responsabilité israélienne en matière de sécurité ?( données reprises de Shaul Arieli)

Les “Commandants pour la sécurité d’Israël”, qui regroupent plus de 200 officiers supérieurs (réserve) appartenant à toutes les armes et services, secrets ou pas, des “sachants” incontestables tant par leur expertise que par leur attachement et leur contribution à la sécurité du pays, ont commandité un sondage réalisé sur un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population juive, portant sur cette thématique. Ses résultats ont été publiés il y a une semaine. Il révèle que la plupart des citoyens juifs d’Israël s’opposent à l’annexion de territoires en Judée-Samarie. Seules un quart des personnes interrogées (26%) se sont déclarées favorables à une éventuelle annexion, tandis que 40% préfèrent une solution permanente à deux États, 22% sont favorables à un désengagement unilatéral tandis que 13% seulement sont satisfaits de la situation actuelle.

Plus surprenant presque, les électeurs du Likud seraient plus “modérés” que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Bien que la promesse d’annexer les parties stratégiques de la Cisjordanie fasse clairement partie du programme électoral et de la campagne de Netanyahu, seul un tiers (36%) des partisans de son parti, a déclaré soutenir une telle mesure. Quelque 21 % des électeurs du Likud ont déclaré préférer une solution permanente à deux États, tandis que 25 % sont favorables à un retrait unilatéral et 18 % sont satisfaits de la situation actuelle.
L’enquête montre également que la plupart des citoyens juifs, y compris la plupart des électeurs du Likud, ne soutiennent pas l’annexion de la vallée du Jourdain si cette mesure risque de mettre à mal les relations avec la Jordanie. Seuls 28 % se disent prêts à risquer l’accord de paix avec la Jordanie Parmi les électeurs Bleu Blanc, seuls 10 % sont prêts à risquer l’accord de paix et 41 % des électeurs du Likud seraient d’accord avec cette décision.(Itamar Eichner, Yediot Aharonot, 5 mai 2020)

“…Les données montrent qu’une majorité significative de l’opinion publique s’oppose à l’annexion et préfère des solutions basées sur la séparation des Palestiniens… Une annexion unilatérale, sans préparation adéquate et sans consultation de professionnels, pourrait conduire à un désastre pour Israël et créer une violente réaction en chaîne. Nous, anciens hauts responsables de la sécurité, demandons instamment au gouvernement israélien de s’abstenir d’une annexion unilatérale et de ne pas approuver une mesure aussi importante et risquée sans organiser au préalable un référendum…”. (Matan Vilnai, président des “Commandants pour la sécurité d’Israël”, ancien chef d’état-major adjoint et ancien ministre).

Quiconque, en Israël mais pas seulement, se soucie du devenir du pays, de sa sécurité, de son bien-être et de ce qu’il demeure fidèle à la vision de ses fondateurs -un État juif, démocratique et indépendant- se doit de se manifester. La société civile en Israël n’a pas renoncé. Les rassemblements protestataires, les saisines de la Cour suprême en témoignent. Nous serons aux côtés de ceux qui œuvrent en ce sens. Aidez-nous à les aider.

Ilan Rozenkier

Photo : L’annexion détruit la démocratie, place Rabin, 19 avril 2020.

 

Mis en ligne le 11 mai 2020