Le conflit israélo-palestinien est souvent perçu comme relevant d’un différend territorial. C’est oublier ses autres dimensions : un conflit de légitimité (à qui appartient la souveraineté ?), un conflit de narratifs (qui est responsable ?), et un conflit démographique. Israéliens et Palestiniens ont toujours été conscients des problèmes soulevés par les évolutions démographiques. Mais, pendant longtemps, ils ont préféré adopter la même posture que Gambetta à propos de l’Alsace-Lorraine : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais ». 


Auteur : Philippe Velilla pour Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 51 – Juin – Juillet 2019

Article reproduit avec l’aimable autorisation de la revue Diplomatie (Grands Dossiers n° 51, “La démographie, un enjeu géopolitique majeur”).
Photo : Des Palestiniens participent à la prière dans une rue de Silwan, quartier à majorité palestinienne de Jérusalem-Est. Alors que l’on compterait aujourd’hui autant de Juifs que d’Arabes à Jérusalem-Est, cette dernière est de plus en plus déconnectée de la Cisjordanie, compliquant d’autant plus la création d’un État palestinien qui aurait Jérusalem comme capitale. En mai dernier, l’ambassadeur de l’Autorité palestinienne à l’ONU, Riyad Mansour, a déclaré que si la voie d’une solution diplomatique échouait pour résoudre le conflit israélopalestinien, la bataille pourrait se tourner vers la démographie : « Si c’est ça [un seul État] qu’ils veulent nous imposer, le peuple palestinien accélèrera ses machines de reproduction et accroîtra sa population pour faire face à l’apartheid ». (© Shutterstock/ dominika zarzycka)

L’éloignement de la solution à deux États et les menaces d’annexion de la Cisjordanie mettent au premier plan la question démographique dans le nouvel espace qui se profile à l’horizon : un seul État avec une population binationale. Sa viabilité dépendrait de deux paramètres : l’un purement arithmétique — le nombre de Juifs et le nombre d’Arabes —, l’autre de nature très politique : les droits respectifs des uns et des autres.

Arabes et Juifs : combien ?

Dans ce conflit, rien n’est neutre, même pas le vocabulaire. « Arabes » ou « Palestiniens » ? Pour les Arabes vivant en Israël (dans les frontières de 1967), la dénomination officielle est « Arabes » (israéliens), et le Bureau central des statistiques dont les données seront utilisées ici emploie cette dénomination. Mais les intéressés se définissent souvent comme « Palestiniens d’Israël ». On retiendra ici les termes choisis par les statisticiens, dont les travaux mettent en évidence deux données essentielles. La première tient à l’importance de cette population en Israël : au 31 décembre 2018, les 1,878 million d’Arabes représentaient 20,9 % du total de la population du pays (8,972 millions), les 6,668 millions de Juifs constituant 74,3 % de l’ensemble (1). La seconde donnée, récente mais fondamentale, est l’inversion des courbes de croissance démographique. Jusque dans les années 1970, en Israël, les femmes arabes avaient 7 enfants en moyenne. Depuis, comme dans tout le monde arabe, la transition démographique a ramené le taux de fécondité à un niveau bien plus bas (3,11), inférieur à celui des femmes juives (3,16) (2). Ces comparaisons ont des conséquences politiques : il n’y a plus de risque qu’en quelques générations la population arabe devienne majoritaire en Israël, rendant obsolète la crainte éprouvée par les Juifs jusque dans les années 1980. Le taux de fécondité des femmes juives n’est pas sans conséquence politique non plus : sa progression résulte de la croissance de la population religieuse, où les familles comptent en moyenne six enfants dans la communauté ultra-orthodoxe (environ 11 % de la population), et quatre chez les sionistes-religieux (environ 10 % de la population). Cette évolution de la démographie juive explique largement la domination de la droite lors des consultations électorales. Ce qui signifie que, du côté israélien, les partisans de la solution à deux États — la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël — sont de moins en moins nombreux, et les adeptes de l’annexion (des territoires palestiniens) de plus en plus influents.

Citoyens ou résidents ?

Les données collectées par les démographes palestiniens (PCBS) ont également une connotation idéologique : tous les habitants de Jérusalem-Est (juifs et arabes) y sont répertoriés, alors que pour leurs homologues du CBS, ils font partie de la population israélienne. De même, le PCBS compte dans la population de ses territoires les colons juifs, alors que le CBS les comptabilise dans la population d’Israël. En d’autres termes, pour des raisons éminemment politiques, certaines populations sont comptées deux fois ! Sous cette importante réserve, on doit souligner que le nombre total d’habitants dans les territoires intéressant l’Autorité palestinienne (AP) atteignait fin 2017 4,952 millions, dont 1,943 millions à Gaza et 3,008 millions en Cisjordanie (3). De ce dernier chiffre, on doit déduire le nombre de colons israéliens (plus de 400 000 en Cisjordanie et plus de 200 000 à Jérusalem-Est) pour considérer qu’aujourd’hui, il y a environ 4,3 millions de Palestiniens dans les territoires de l’AP, dont 2 millions à Gaza et 2,3 millions en Cisjordanie (mais ce dernier chiffre serait sous-estimé). S’agissant des taux de fécondité, celui des Palestiniennes de Gaza est de 4,5 et celui des habitantes de Cisjordanie de 4,1, mais ce dernier inclut celui (élevé : 5,09) des femmes israéliennes des colonies. De ce fait, le taux moyen (4,1) est supérieur à celui des femmes cisjordaniennes qui doit être plus près de 4. En d’autres termes, la transition démographique est aussi à l’œuvre chez les Palestiniens des territoires.

La gauche israélienne (dans une acception plus large, le « camp de la paix » ou ce qui en reste) critique vivement ses adversaires en insistant sur l’argument démographique : en additionnant les Arabes d’Israël et ceux des territoires palestiniens, on aboutit au total de 6,1 millions, chiffre très proche de celui des Juifs (6,6 millions) habitant de part et d’autre de la Ligne verte (la frontière de 1967). Compte tenu des différences de taux de fécondité, la majorit é pourrait très vite s’inverser. On définit (dans nombre de lois et de décisions de la Cour suprême) Israël comme État juif et démocratique. Les partisans de la solution à deux États soulignent que si l’on renonçait à cette formule, Israël perdrait l’une de ses deux caractéristiques : l’État ne serait plus juif mais binational, avec la perspective d’une majorité non juive ; ou si l’on refusait de donner le droit de vote pour la Knesset aux habitants arabes des territoires (ceux d’Israël l’ont déjà), Israël ne serait plus un État démocratique. En termes plus violents, l’État juif deviendrait un État d’apartheid : près de 3 millions d’habitants s’y verraient appliquer un statut de résident mais non de citoyen. Cette perspective ne relève pas de l’utopie politique. Les habitants arabes de Jérusalem la connaissent depuis l’annexion de l’Est de la ville en 1980 : ils disposent d’un statut de résident qui leur donne notamment droit à des avantages sociaux. Ils peuvent voter aux élections municipales (mais ne le font pas), et aux élections nationales de l’AP (ce qu’ils font), mais non aux élections à la Knesset. Ils ne peuvent accéder à la citoyenneté israélienne que sur demande, et sans aucune garantie de l’obtenir (4). Lors de la campagne pour les élections du 9 avril 2019, Benyamin Netanyahou s’est engagé à annexer toutes les colonies, y compris les plus isolées, ce qui ne changerait rien sur le plan démographique ni sur le statut de leurs habitants (tous Israéliens juifs), mais compliquerait sérieusement le futur statut territorial de la Cisjordanie. Depuis quelques années, la droite (qui préfère qu’on la désigne par le terme de « camp national »), surtout dans sa composante sioniste-religieuse, fait entendre une petite musique apaisante : il s’agirait dans un premier temps d’annexer la seule zone C de Cisjordanie (5), où les Juifs (les colons) sont plus nombreux que les Palestiniens. Ceux-ci pourraient se voir attribuer la nationalité israélienne, augmentant d’environ 10 % seulement le nombre d’Arabes israéliens, évolution démographique que les partisans de l’annexion, dans leur grande bonté, jugent supportable. Pour le reste de la population palestinienne, les chantres du « Grand Israël » ne manquent pas d’imagination. D’une part, tous les Israéliens, civils et militaires ont quitté Gaza depuis 2005, et, hormis quelques fanatiques, plus personne ne demande leur retour et l’annexion de la Bande au territoire israélien. D’ailleurs, Benyamin Netanyahou entend bien un jour opérer une véritable partition de la Palestine (6), en abandonnant Gaza au Hamas pour affaiblir l’AP tout en gardant la Cisjordanie. Cela ne résoudrait pas le problème démographique au sein de ce territoire où cohabitent (si l’on ose dire) 450 000 Israéliens et plus de 2 millions de Palestiniens, et encore moins à l’échelle de ce qui deviendrait un État binational avec le risque d’une évolution « à la libanaise » : une domination progressive des musulmans. Le « camp national » souligne que les dernières évolutions des taux de fécondité pourraient fort bien minorer ce risque (cela ne peut être exclu), d’autant qu’avec 7 millions de Juifs en diaspora, surtout dans des pays où l’antisémitisme progresse fortement (États-Unis et France principalement), Israël dispose d’un réservoir de population important. Mais tout ceci relève encore de spéculations intellectuelles. De façon beaucoup plus prosaïque, les « durs » de la colonisation envisagent ouvertement de ne pas donner aux Palestiniens de Cisjordanie une pleine citoyenneté lors de l’annexion. La formule connaît quelques variantes : comme à Jérusalem, les Palestiniens pourraient déposer une demande… éventuellement assortie d’une prestation de serment de fidélité à leur nouvel État. On évoque aussi la possibilité de leur donner la nationalité jordanienne.

La démographie au cœur des rapports de force

La démographie a ses lois que la politique ne connaît pas : dans un pays binational comme cet espace israélo-palestinien qui est en train de se constituer de part et d’autre de la Ligne verte, elle dicte largement les rapports de force et emporte des conséquences lourdes sur le régime politique. La pleine égalité entre Juifs et Palestiniens ouvrirait la voie à une course de vitesse pour le contrôle de tous les leviers de pouvoir. L’annexion de tout ou partie du territoire palestinien sans plénitude des droits politiques pour tous ses habitants liquiderait la démocratie israélienne. Reste la solution de bon sens de la coexistence de deux États. Mais dans cet « Orient compliqué » (C. de Gaulle) en proie à toutes les passions, cette perspective s’éloigne chaque jour un peu plus. On doit ajouter qu’une dernière question est souvent négligée : celle des réfugiés palestiniens. En dehors d’Israël et des Territoires, la diaspora palestinienne compterait plus de 5 millions de personnes (ce chiffre est contesté). Cette question n’a plus l’importance qu’elle avait autrefois. D’une part, l’absence de négociations depuis plus de dix ans — la conférence d’Annapolis s’est tenue en 2007 — lui ôte son caractère d’actualité. D’autre part, lors de cette conférence, et même à Camp David en 2000, une solution très pragmatique avait quasiment fait l’objet d’un accord : Israël accepterait d’accueillir un nombre limité de personnes sur une période pluriannuelle ; les autres réfugiés pourraient opter pour l’émigration dans un pays occidental prêt à les accueillir ou s’installer dans le nouvel État palestinien, sans exclure une formule d’indemnisation. Ce qui prouve que ce conflit, multidimensionnel — historique et juridique, territorial et démographique — est difficile, mais pas impossible à résoudre. Pour peu qu’on le veuille…

 Notes

(1) Source : communiqué de presse du Bureau central des statistiques (CBS) 393/2018. Les données du CBS citées ici sont disponibles en version anglaise sur le site de l’institution:

(https://old.cbs. gov.il/reader/?MIval=cw_usr_view_Folder&ID=141).

(2) Source : CBS, Tableau annuel sur les naissances vivantes.

(3) Source : PCBS. Les données de l’institution utilisées ici sont disponibles en anglais sur son site (http://pcbs.gov.ps/default.aspx).

(4) Selon le quotidien israélien Haaretz, au cours des cinq dernières années, 4908 Arabes de Jérusalem ont présenté des demandes de citoyenneté, et 54 % l’ont obtenue.

(5) Depuis les accords d’Oslo, la Cisjordanie est divisée en trois zones : A, B et C. La zone C incluant la majorité des colonies israéliennes reste entièrement sous le contrôle de l’État d’Israël et couvre 60 % du territoire avec 9 % de la population palestinienne, soit environ 200 000 personnes.

(6) Voir notre article « Le conflit israélo-palestinien dans l’attente de “l’affaire du siècle” », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 48 (décembre 2018-janvier 2019).