Les auteurs de l’article s’attachent à montrer, de manière convaincante à nos yeux, en quoi la soi-disant opportunité du Covid-19 ne modifie en rien la problématique de l’annexion et de ses effets délétères tant en interne qu’au niveau régional. L’analyse reste pertinente même si on ne partage pas le blanc-seing apparemment accordé à une annexion unilatérale en cas de refus des Palestiniens de discuter du plan Trump. On pourrait s’interroger sur la volonté du gouvernement israélien actuel de revenir à la table des négociations et sur ce à quoi les Palestiniens pourraient se sentir autorisés suite à un tel refus ou évitement…


Traduction : Bernard Bohbot pour LPM

Auteurs : Lia Moran-Gilad, Dekel, Anat Kurz pour The Institute of National Security StudiesPublication Spéciale, 3 Mai 2020

https://www.inss.org.il/publication/the-coronavirus-and-the-annexation/

Mis en ligne le 13 mai 2020


Cet article est centré sur le projet, sinon sur la volonté, d’exploiter au maximum ce qui est perçu comme l’occasion d’étendre la souveraineté israélienne aux territoires de Cisjordanie. Selon le groupe d’intérêt qui aspire à cet objectif, et en particulier dans l’esprit du Premier ministre Benjamin Netanyahu, dans les circonstances actuelles, Israël se trouverait devant une occasion sans précédent, et qui ne se représentera plus, d’appliquer la souveraineté israélienne aux zones des colonies. Cette « ouverture » est apparue en partie du fait que Donald Trump, en tant que président des États-Unis, est désireux de laisser sa marque dans l’histoire, et en partie parce que les dirigeants du monde sont actuellement pleinement préoccupés par la crise du coronavirus. L’application unilatérale de la souveraineté en Cisjordanie, sans réelle tentative de parvenir à un accord avec l’Autorité palestinienne, même pendant la crise du coronavirus, n’améliorera pas la situation stratégique de l’État d’Israël ni sa capacité à faire face aux défis stratégiques actuels et futurs, qu’ils soient liés au coronavirus ou non. Au contraire, elle sapera sa vision fondatrice d’un État juif, démocratique, sûr et moral qui recherche la paix avec ses voisins. Il est donc souhaitable que le nouveau gouvernement israélien invite les dirigeants palestiniens à revenir à la table des négociations, le plan Trump étant inclus dans le cahier des charges à négocier. Si les Palestiniens persistent dans leur refus de discuter du plan, le gouvernement pourra alors recevoir le soutien de l’opinion publique israélienne pour entamer une séparation unilatérale d’avec les Palestiniens, y compris l’annexion progressive menée de manière à garantir les intérêts politiques, sécuritaires, économiques et sociaux d’Israël.

 

Les circonstances de la crise du coronavirus

Le lexique public s’est dernièrement enrichi d’une nouvelle expression : la vie en présence du coronavirus. Cette locution contient tous les aspects de ce que sera notre vie dans les prochains mois, en 2020 et peut-être au-delà. Cette réalité perdurera jusqu’à ce qu’un remède ou un vaccin contre le virus soit trouvé. Le monde entier est actuellement préoccupé par la propagation du virus et son influence infiniment néfaste dans trois domaines : la santé, l’économie et la société. Le 9 avril 2020, le Conseil de sécurité des Nations unies – l’entité responsable de la paix et de la sécurité mondiale – s’est penchée sur la proposition du 23 mars 2020 du Secrétaire général António Guterres d’instaurer un cessez-le-feu mondial afin de concentrer tous les efforts dans la lutte contre le virus. L’idée de canaliser et de coordonner les efforts dans une guerre mondiale contre le virus, qui a jusqu’à présent coûté la vie à environ un quart de million de personnes dans le monde, et de suspendre les conflits jusqu’au “lendemain du corona”, est la bienvenue. En même temps, il est surprenant – et inquiétant – qu’une menace touchant le monde entier, qui risque d’infliger des dommages aux économies du globe, d’aggraver les zones de détresse et de provoquer une catastrophe alimentaire dans de vastes régions de la planète, ne suscite qu’une collaboration limitée au niveau international. L’absence de leadership mondial dans cette situation est manifeste tout à fait remarquable.

Dans cette atmosphère de crise mondiale, Israël a décidé de mettre en place un gouvernement d’urgence et d’union nationale. L’objectif premier durant cette urgence nationale est d’unir les forces dans la guerre contre la pandémie. Lorsque le nouveau gouvernement se mettra au travail et rédigera le budget, en premier lieu il visera probablement à revitaliser la société et l’économie israéliennes, renforcer le système de santé et peut-être aussi le système de protection sociale, tous deux négligés depuis de nombreuses années. Cela se fera au détriment de l’investissement dans la défense, bien que les besoins d’Israël en matière de défense ne vont pas disparaître.

Les objectifs politiques et sécuritaires d’Israël pendant l’ère du coronavirus sont notamment les suivants : (a) favoriser le rétablissement rapide de la santé, de l’économie et de la société ainsi que restaurer le fonctionnement efficace de l’État, de l’économie et de la société; (b) éviter d’avoir à payer en raison de COVID-19 ce qui, pour Israël, est un prix intolérable, à savoir une mortalité élevée, l’effondrement du système de santé ou de l’économie; (c) stabiliser le gouvernement, maintenir la démocratie et l’administration, et préserver la formule qui permet l’intégration des différentes composantes de la société israélienne; (d) se préparer à cohabiter avec le coronavirus pour une période prolongée, ainsi qu’à un éventuel retour de  l’épidémie; (e) parvenir à la stabilité en matière de sécurité sur les différents théâtres de conflit et empêcher ennemis et rivaux d’exploiter la situation et de saper la sécurité d’Israël; (f) tirer le meilleur parti des possibilités qu’offre la crise pour parachever les objectifs politiques, militaires et économiques d’Israël. Tous ces défis auxquels est confronté le nouveau gouvernement israélien s’appliquent à toutes les étapes de la gestion de la crise COVID-19 : confinement, reprise de l’activité économique et sociale, vie en présence du virus, et au lendemain du coronavirus (quand un traitement ou un vaccin aura été trouvé). Pour relever ces défis, il faudra adopter une approche globale.

 

Appliquer la souveraineté israélienne en période de COVID-19 : une soi-disant opportunité

Alors que l’attention du monde entier se fixe sur la crise, il se présente apparemment une occasion d’appliquer la souveraineté israélienne aux colonies de Cisjordanie. La discussion qui suit se concentre sur l’idée, sinon l’intention, de profiter au maximum de ce qui apparaît comme une chance de favoriser l’application de la souveraineté israélienne aux territoires de Cisjordanie sous les auspices de cette période de pandémie. Elle cherche à analyser la portée d’une telle démarche et à en évaluer les avantages et les risques inhérents dans le présent même, mais aussi au lendemain de la crise.

L’expression “tout est dans le timing” semblerait convenir à l’annexion de territoires en Cisjordanie sous les auspices de la pandémie. D’un point de vue international, les dirigeants mondiaux sont préoccupés par leur gestion interne du virus ; les États-Unis ont à gérer des luttes de pouvoir internes à l’approche de l’élection présidentielle de novembre, qui pourrait empêcher le président Donald Trump de remporter un second mandat. Le désir du président Trump de laisser sa marque dans l’histoire et son aspiration à satisfaire sa principale base de soutien, les chrétiens évangéliques conservateurs, le pousse à appuyer l’annexion de territoires de la Terre sainte à l’État d’Israël. Sur la scène intérieure israélienne, le moment présent est également considéré comme une occasion en or d’appliquer la souveraineté, occasion qui n’existait pas dans le passé et qui pourrait ne pas se représenter dans un avenir proche, en particulier si un démocrate est élu président aux États-Unis. Benjamin Netanyahu, seul Premier ministre de l’histoire israélienne ayant conservé le plus longtemps son poste, partage ce sentiment d’un timing opportun et souhaite que l’application d’une souveraineté au moins partielle fasse partie de son héritage national stratégique.

En effet, l’accord de coalition entre le bloc du Likoud et la faction Bleu et Blanc dirigée par Benny Gantz stipule : “En ce qui concerne l’annonce faite par le président Trump [c’est-à-dire “l’accord du siècle”], le Premier ministre [Benjamin Netanyahu] et le Premier ministre suppléant [Benny Gantz] agiront avec le plein consentement des États-Unis, y compris en ce qui concerne les cartes, et dans le cadre du dialogue international sur la question, tout en s’efforçant de sauvegarder la sécurité et les intérêts stratégiques d’Israël, y compris la nécessité de maintenir la stabilité régionale et les accords de paix, et de s’efforcer de conclure de futurs accords de paix… Nonobstant ce qui précède, et après les discussions et les consultations entre le Premier ministre et le Premier ministre suppléant évoquées plus haut, le Premier ministre peut soumettre l’accord conclu avec les États-Unis concernant l’application de la souveraineté à des audiences au sein du cabinet et du gouvernement, et à l’approbation du gouvernement et/ou de la Knesset, à partir du 1er juillet 2020.”

La promesse de campagne de Netanyahu – annexer la vallée du Jourdain et appliquer la souveraineté israélienne aux colonies – a été validée par « l’accord du siècle” de Trump concernant la résolution du conflit israélo-palestinien. L’application du droit israélien et l’application de la souveraineté signifient une seule et même chose : l’annexion de territoires en Cisjordanie. Dans le cas du plateau du Golan, un point de logique technico-juridique sous-tend la séparation entre ces concepts : le territoire faisait partie de la Syrie avant juin 1967, Israël n’a pas appliqué le droit syrien, donc un autre cadre juridique était nécessaire. À l’époque, Israël a affirmé qu’appliquer son droit au plateau du Golan ne signifiait pas nécessairement appliquer sa souveraineté. En Cisjordanie, au contraire, la logique est celle de l’application de la souveraineté israélienne, et il n’est pas question de prétendre qu’il s’agit simplement d’un processus technique pour des raisons juridiques ou de commodité. Toutefois, comme le terme “annexion” a une connotation essentiellement négative et peut donner l’impression que le territoire n’appartient pas à la partie annexante, les initiateurs et les promoteurs de cette démarche s’abstiennent généralement d’utiliser ce terme et préfèrent se référer à la question en utilisant les termes “appliquer le droit” ou “appliquer la souveraineté”. Le sens de ces expressions est que le statut du territoire va changer – passant d’un statut de territoire occupé à un statut d’appartenance à part entière à Israël, de sorte que les Palestiniens qui y vivent deviendront des résidents de l’État d’Israël avec tous les droits que cela implique, au même titre que les citoyens de toute autre partie du pays.

Il existe plusieurs cadres potentiels permettant de mettre en place cette annexion/souveraineté. Voici les différents scénarios possibles :

– La seule annexion du territoire des colonies, qui pourrait prendre deux formes : a) la zone bâtie et ses environs immédiats (moins de 4 % du territoire de la Cisjordanie) ; b) tout le territoire sous la juridiction des colonies (près de 10 % du territoire).

-L’annexion des blocs de colonies qui font partie du large consensus de la société israélienne, principalement à l’ouest de la barrière de sécurité (jusqu’à 10 % du territoire).

-L’annexion de la vallée du Jourdain (environ 17 % du territoire).

-L’annexion de la totalité de la zone C (environ 60 % du territoire).

-L’annexion de toutes les zones censées faire partie de l’État d’Israël dans le cadre du plan Trump. Ces zones représentent environ la moitié de la zone C soit environ 30 % de la Cisjordanie (17 % dans la vallée du Jourdain, 3 % dans les colonies et 10 % dans les blocs de colonies et les routes). En échange, les Israéliens transféreront à l’entité palestinienne la moitié restante de la zone C, les collines du sud d’Hébron et deux zones du Néguev, qui seront reliées à la bande de Gaza.

Comme il a été expliqué en détail dans “l’accord du siècle”, l’administration Trump a été la première à accepter les demandes israéliennes d’annexer toutes les colonies, les zones des blocs de colonies et la vallée du Jourdain, y compris les hauteurs qui surplombent la vallée du Jourdain. L’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, a imposé qu’Israël attende que le comité de six membres – soit trois représentants américains et trois représentants israéliens – adapte la carte proposée à la réalité sur le terrain, afin qu’elle puisse réellement être mise en pratique. Les États-Unis reconnaîtront alors la souveraineté israélienne dans les zones qui ne sont pas destinées à faire partie d’un État palestinien. En d’autres termes, pour la première fois dans l’histoire des tentatives de résolution du conflit israélo-palestinien, l’administration américaine a présenté des conditions qui permettraient à Israël d’annexer unilatéralement des territoires, sans négocier avec les Palestiniens et sans leur consentement.

Toutes les factions palestiniennes ont par avance rejeté le plan Trump (comme elles ont rejeté d’autres propositions d’accords avec Israël), et ont réussi à amener les États arabes et la plupart des membres de la communauté internationale à soutenir leur position. A la veille de la mise en place du nouveau gouvernement en Israël, Saeb Erekat, qui détient le portefeuille des négociations de l’OLP, a condamné Israël de s’acheminer vers l’annexion pendant la crise du coronavirus. Erekat a déclaré que le président de l’AP, Mahmoud Abbas, a contacté tous les pays du monde afin de recueillir un accord international qui empêcherait le Premier ministre israélien Netanyahu de passer à l’acte. Erekat a également souligné que, si Israël procède à l’annexion, toutes les acquisitions du processus de paix seront annulées et les principes sur lesquels le processus a été fondé seront invalidés. Il a en outre déclaré que, sur les instructions d’Abbas, toutes les relations de l’Autorité palestinienne avec Israël et les États-Unis seront interrompues sans équivoque si Israël ose entreprendre l’annexion. Le 30 avril, les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe ont affirmé dans une déclaration commune que l’annexion des territoires de Cisjordanie constituerait un “crime de guerre” à l’encontre des Palestiniens. A l’issue d’une vidéoconférence, les ministres ont demandé au gouvernement américain de retirer son soutien à l’annexion et aux pays européens de reconnaître la Palestine en tant qu’Etat. Le haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, a également fait référence à l’accord de coalition en déclarat : “L’Union européenne réaffirme que toute annexion constituerait une grave violation du droit international. L’Union européenne continuera à suivre de près la situation et ses implications plus larges, et agira en conséquence”.

D’autre part, parmi la population juive d’Israël, l’idée d’annexion a suscité des réactions allant de l’indifférence au soutien. Selon les résultats d’un sondage d’opinion réalisé fin 2019 par l’INSS (dans le cadre d’un projet continu et régulièrement mis à jour de l’INSS visant à mesurer l’opinion publique sur les questions de sécurité nationale), le taux de soutien à l’annexion de tous les territoires de Cisjordanie est de 7 % ; 8 % des personnes interrogées sont favorables à l’annexion de la totalité de la zone C, 13 % sont favorables à l’annexion des zones de colonies et 26 % sont favorables à l’annexion des blocs de colonies. En réponse à la question de savoir quelle est la meilleure option pour Israël, 14 % des personnes interrogées ont déclaré qu’il fallait maintenir la situation actuelle ; 23 % ont soutenu les accords de séparation des Palestiniens ; 36 % ont soutenu la recherche d’un accord global, 17 % ont soutenu l’annexion de blocs de colonies et 9 % ont exprimé leur soutien à l’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie à l’État d’Israël.

On peut estimer de deux façons contradictoires les réactions potentielles à une annexion unilatérale menée par Israël :

1. Selon la première, rien de dramatique ne se produira, pas plus que la terre n’a tremblé lors du déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem – malgré les nombreuses craintes et avertissements d’éventuelles conséquences. Une telle indifférence à cette démarche, dans la mesure où cette dernière semble aller de soi, s’explique par le fait que l’arène internationale et l’arène régionale sont préoccupées par d’autres questions plus urgentes. Maintenant, outre le fait que le monde est absorbé dans la lutte contre COVID-19, il est clair que depuis longtemps beaucoup se sont lassés des efforts pour parvenir à un accord israélo-palestinien, qui semblent s’exercer en pure perte. Il paraîtrait que le conflit israélo-palestinien ne soit pas le problème majeur au Moyen-Orient. Cette interprétation affirme donc que tant qu’une annexion limitée a lieu, une réaction violente reste peu probable.

2. La seconde estimation prend au sérieux les menaces d’une réponse violente émises par les porte-parole palestiniens et suppose que la pression de l’opinion publique palestinienne et des pays voisins conduira à de graves réactions à l’annexion, allant jusqu’à l’utilisation de la force. Elle s’attend à ce que tout acte d’annexion génère une réponse palestinienne déterminée et violente, y compris des attaques terroristes et des émeutes et autres conséquences graves, notamment la fin de la coopération sécuritaire entre Israël et les forces de sécurité de l’AP ; une atteinte aux relations pacifiques entre Israël avec la Jordanie et potentiellement aussi avec l’Égypte ; la rupture des relations non officielles avec les États du Golfe ; une opposition unifiée de la communauté internationale vis-à-vis d’Israël, et éventuellement l’imposition de sanctions et de boycotts.

Même lorsqu’ils sont motivés par des lignes directrices éclairées et des conclusions subtiles, les actes d’annexion relèvent de la gestion du risque dans des conditions d’incertitude, tout comme la gestion de l’épidémie de coronavirus. Dans le contexte du coronavirus, le gouvernement israélien a adopté une approche très prudente visant à réduire autant que possible le risque de mortalité, démontrant ainsi sa volonté de payer un lourd tribut économique et social. En revanche, il est clair que les acteurs politiques du gouvernement ne sont pas découragés par la nécessité de payer le lourd tribut politique et sécuritaire que pourrait entraîner l’annexion, même si elle a lieu avec l’approbation voire l’aval de l’administration Trump. Cela tient même si l’on est en période d’épidémie de coronavirus, qui constitue une occasion de procéder à des annexions, car l’attention du monde est dirigée ailleurs. La tentation de n’annexer qu’une zone restreinte s’est donc accrue (par exemple, annexer uniquement les zones d’habitation bâties, qui représentent un pourcentage plus faible de la Cisjordanie), peut-être en tant que ballon d’essai pour sonder les réactions avant les étapes ultérieures d’annexion plus étendue. Une telle démarche, si elle est menée alors que le monde est occupé à lutter contre la pandémie, pourrait être comparée à un vol de chevaux. En réalité, elle démontrera qu’Israël n’a aucune intention de poursuivre un accord avec les Palestiniens, tout en démontrant également qu’Israël reconnaît n’avoir qu’une légitimité limitée en ce qui concerne l’application de sa souveraineté en Cisjordanie laquelle est conditionnée par le soutien d’un président américain précis.

En outre, l’État d’Israël doit continuer à faire face aux lourds défis économiques, sanitaires et sociaux que pose la pandémie. La recherche d’une relance rapide dans le domaine de la santé, de l’économie et des autres secteurs de la société permettant au pays de retrouver un fonctionnement efficace est incompatible avec le risque d’une nouvelle intifada, d’attaques terroristes et de tirs de roquettes depuis la Bande de Gaza vers le sud d’Israël et sans doute vers le centre du pays. Dans son calcul des risques, quel poids le gouvernement israélien accorde-t-il à la possibilité qu’à la suite des mesures d’annexion, l’Autorité palestinienne s’effondre, ou choisisse de “rendre les clés” à Israël ? Si cela devait se produire, Israël serait obligé d’assumer la responsabilité de l’ensemble de la population palestinienne à tous les niveaux, sans l’aide de la communauté internationale (comme c’est le cas aujourd’hui) et peut-être aussi dans le cas d’une nouvelle épidémie de coronavirus. Quelle attention directe Israël pourrait-il accorder à un retour du coronavirus, accompagné d’une vague de morbidité et de mortalité, tout en gérant une crise économique et en assurant les biens de première nécessité à la population palestinienne des territoires annexés de Cisjordanie (dans les plans à plus petite échelle, quelque 20 000 habitants) tout en gérant un conflit militaire, ce qui nécessite la mobilisation des forces de réserve ?

Cette série de conséquences négatives imprévues est susceptible d’engendrer le mécontentement de l’opinion publique et son opposition au prix économique et sécuritaire de l’annexion. Un mouvement de protestation sociale pourrait se développer, amenant les gens à descendre dans la rue. En outre, la surveillance du COVID-19 par les services de sécurité baissera à mesure que l’attention se portera vers la gestion d’autres menaces (le front palestinien, peut-être le front nord, et la défense de la plus longue frontière terrestre d’Israël contre les attaques terroristes en cas de rupture des relations avec la Jordanie qui suspendra sa coopération ; ce scénario pouvant également se produire sur le front sud concernant la bande de Gaza et l’Égypte). Dans de telles circonstances, les forces de l’ordre devraient probablement manœuvrer entre le maintien des impératifs de santé publique et la dispersion des manifestations de masse contre l’annexion à l’intérieur d’Israël, par les Juifs et les Arabes. En outre, le lien entre les différents secteurs de la société israélienne, qui n’est de toute façon pas très solide, risque de s’affaiblir du fait de l’annexion. Tout cela alors que l’opinion publique se bat contre le coronavirus, dans des conditions de difficultés économiques permanentes et croissantes.

La volonté de l’Autorité palestinienne d’empêcher une plus grande pénétration du virus sur son territoire l’a amenée à prendre une série de mesures responsables et efficaces, notamment en réduisant au minimum la main-d’œuvre palestinienne en Israël. Cette décision a eu des ramifications économiques immédiates pour Israël, et pas seulement vis-à-vis de l’arène palestinienne. Avant l’épidémie, quelque 140 000 travailleurs palestiniens travaillaient en Israël, principalement dans la construction, l’industrie et l’agriculture. La suspension de leur entrée en Israël par l’AP en réponse à l’application de la souveraineté israélienne en Cisjordanie, ou après une escalade de la sécurité dans les zones de l’AP, obligerait Israël à imposer un bouclage des territoires, ce qui porterait un nouveau préjudice à l’économie israélienne et à sa capacité à se remettre de la crise du coronavirus.

La communauté internationale est préoccupée par la pandémie, mais cette même communauté s’oppose vigoureusement à l’annexion totale ou partielle  de territoires en Cisjordanie par Israël, et devrait maintenir cette opposition même après la disparition du coronavirus. Une réponse internationale serait probablement lente à venir dans les circonstances actuelles, en revanche les critiques et l’opposition ne manqueront pas d’affluer. En décembre 2019, Benjamin Netanyahu a discuté l’idée d’une annexion, sans avoir l’intention ni la capacité immédiate de la réaliser. Cela a néanmoins conduit le procureur de la Cour pénale internationale de La Haye, Fatou Bensouda, à publier une déclaration de condamnation. Netanyahou a été averti par le procureur général Avihai Mandelblit que l’annexion pourrait conduire à une enquête criminelle internationale contre les soldats et les officiers de l’IDF, les fonctionnaires du gouvernement et les chefs de municipalités de Cisjordanie, en raison des actions israéliennes dans cette région.

Les pays européens ont déclaré à plusieurs reprises que les produits israéliens fabriqués dans les colonies de Cisjordanie doivent être étiquetés en conséquence. Il est inutile d’encourir le risque de mesures partielles prises par les pays de l’UE contre la vente de produits provenant des colonies, qui seraient mises en œuvre à la suite d’une annexion de quelque ampleur que ce soit, notamment parce que les mesures symboliques sont susceptibles de s’étendre et de devenir permanentes. L’influence économique de l’UE sur Israël est importante ; les exportations israéliennes (marchandises) vers les États membres de l’UE au cours du premier semestre 2019 se sont élevées à 9,1 milliards de dollars, soit environ 38 % de toutes les exportations israéliennes. En outre, Joe Biden pourrait entrer à la Maison Blanche en janvier 2021, ce qui entraînerait probablement un changement dans la politique de l’administration américaine sur la question palestinienne. Biden a déclaré à plusieurs reprises : “Nous devons faire constamment pression sur les Israéliens pour qu’ils s’orientent vers une solution à deux États“. Il semble que l’application de la souveraineté israélienne sur des zones de Cisjordanie, avec la bénédiction de l’administration Trump, conduirait à des tensions entre Israël et une administration démocrate, qui ne manquerait pas de modifier la politique américaine sur cette question.

Sur la scène régionale, on s’attend à ce que les relations avec la Jordanie soient minées au point de menacer concrètement l’accord de paix. Ces relations ont connu des hauts et des bas au fil des ans ; récemment, elles ont surtout connu des revers, comme le montre le retour de Naharayim et Tzofar* en Jordanie après 25 ans de location à Israël, les deux gouvernements étant incapables de s’entendre sur la prolongation du bail. Le roi Abdallah aurait déclaré que les propos de Nétanyahou concernant l’annexion n’étaient que des promesses électorales, mais il a prévenu que toute tentative dans cette direction aurait des répercussions d’une grande portée sur l’accord de paix entre les deux pays, ainsi que sur l’accord de paix israélo-égyptien. L’annexion est susceptible de conduire à une prise de position publique arabe et musulmane en faveur des Palestiniens et en soutien à leur opposition à cette démarche, semblable à la prise de position contre le plan Trump – opposition qui a défié les attentes de l’administration, et qui a été mise en scène même si les alliés des États-Unis dans le monde arabe avaient compris que le plan avait peu de chances d’être appliqué et qu’il n’y avait donc aucune raison de se quereller à ce sujet. Bien qu’une grande partie du monde arabe soit fatiguée de la question palestinienne, ces régimes devront répondre à la pression de la rue par un public qui voit dans l’annexion un acte d’agression non seulement envers le peuple palestinien mais contre toute la nation arabe. Et si, au cours de la dernière décennie, le monde arabe a démontré son désir de promouvoir des relations avec Israël sur la base d’intérêts stratégiques partagés, il ne faudrait pas en déduire que les États de la région disposent d’une base solide qui leur permettrait d’accepter une annexion unilatérale de la part d’Israël.

Conclusion

Il est probable que le 1er juillet 2020, date cible pour faire progresser la souveraineté israélienne en Cisjordanie selon l’accord de coalition qui sous-tend la formation du nouveau gouvernement, Israël sera toujours confronté à la vie en présence de COVID-19 et ses retombées sociales et économiques négatives. Cette date est également valable au cas où un nouveau gouvernement n’est pas instauré et où un gouvernement de transition dirigé par Benjamin Netanyahu continue de gouverner. Afin d’assurer  une gestion correcte des défis politiques et sécuritaires, il faut envisager les conséquences de l’application de la souveraineté israélienne aux territoires de Cisjordanie – c’est-à-dire l’annexion – sur les fronts économique, social, sécuritaire et politique. Ces implications sont résumées pour chacune des deux alternatives possibles :

-Application de la loi/souveraineté aux zones de peuplement sur une échelle limitée (3 à 10 % du territoire de la Cisjordanie) : Cette mesure n’améliorera pas la situation stratégique de l’État d’Israël, même si ce dernier est capable de maîtriser les critiques attendues et les réactions négatives à sa mise en œuvre. À l’exception des États-Unis, aucune autre partie au Moyen-Orient ou dans le monde ne reconnaîtra le territoire annexé comme faisant partie de l’État d’Israël (ainsi que le montre le précédent du plateau du Golan) ; la situation des Israéliens dans les colonies situées à l’intérieur du territoire annexé ne changera pas, car dès aujourd’hui, le droit israélien s’applique à eux à titre personnel. L’annexion va en fait compliquer les processus bureaucratiques pour planifier, répartir et conduire des activités sur le terrain. Elle réduira également les chances d’une reprise des négociations avec l’Autorité palestinienne. Même si un accord est conclu avec les Palestiniens dans le futur, l’application de la souveraineté rendra plus difficile l’évacuation de ces territoires impliquée par la mise en œuvre de l’accord, vu que la juridiction israélienne exige qu’une majorité de 80 membres de la Knesset ou un référendum public autorise l’évacuation. L’annexion n’empêchera pas non plus la création future d’un État palestinien espérée par ceux qui s’opposent à un tel État, car elle n’enlève rien aux revendications et au droit des Palestiniens à l’autodétermination ni à la reconnaissance internationale de ce droit. L’annexion est donc plutôt un changement dans le domaine de la conscience politique, et les dommages qu’elle causera l’emportent sur ses avantages. Son principal avantage est d’empêcher que les Juifs soient expulsés de leurs maisons et groupements en Cisjordanie – une question qui n’est pas actuellement à l’ordre du jour et qui ne risque pas de l’être dans un avenir prévisible. Les conséquences négatives de l’application de l’annexion/souveraineté s’appliquent à toutes les situations et ne doivent donc pas être considérées comme pertinentes uniquement pendant l’ère du coronavirus, pas plus que l’épidémie ne doit être considérée comme une opportunité de réduire ces conséquences.

-Annexion de la moitié de la zone C conformément au plan Trump : Une telle mesure enterrerait la possibilité d’un futur accord entre Israël et l’Autorité palestinienne, puisqu’elle réduirait la zone destinée à l’implantation et à l’agriculture palestiniennes, et compromettrait gravement la fondation d’un État palestinien durable et viable. Il serait également très difficile de restaurer la confiance des Palestiniens, des Arabes et de la communauté internationale quant à l’intention et la volonté d’Israël d’œuvrer à la solution de deux États. Les tentatives d’une annexion à grande échelle augmenteront également la probabilité que l’AP “rende les clés” à Israël, qui se retrouvera alors responsable non seulement du territoire mais aussi de ses résidents palestiniens – plus de 2,5 millions de personnes – y compris leur situation économique, leur bien-être, leur sécurité, l’ordre public et les soins de santé. Cette situation aurait un coût économique, sécuritaire et politique énorme. Surtout, elle aurait un coût intolérable en sapant la vision fondatrice de l’État d’Israël – un État juif, démocratique, sûr et moral, avec des frontières reconnues et une légitimité internationale. Cette version de l’annexion signifierait en fait le glissement vers l’option d’un seul État.

L’application unilatérale de la souveraineté sur des territoires en Cisjordanie, sans véritable tentative de parvenir à un accord avec l’AP, même pendant la crise actuelle du coronavirus, n’améliorera pas la position stratégique d’Israël ni sa capacité à faire face aux défis actuels et futurs liés ou non à la pandémie. Cela sapera également la vision et l’éthique fondatrices de l’État d’Israël en tant qu’État qui s’efforce de faire la paix avec ses voisins.

Il est donc recommandé que le nouveau gouvernement israélien appelle les dirigeants palestiniens à revenir à la table des négociations, où les discussions seront basées sur des dispositions incluant le plan de Trump. Si les Palestiniens refusent toujours de discuter ce plan, le gouvernement doit informer précisément l’opinion publique israélienne des avantages et des conséquences des mesures unilatérales de séparation d’avec les Palestiniens, et rechercher son adhésion en faveur de mesures d’annexion limitée, dans le cadre d’une intention de principe de se séparer d’avec les Palestiniens. Dans le même temps, il devra s’efforcer de convaincre la communauté internationale qu’Israël ne restera plus otage du refus des Palestiniens de négocier un accord. Ce n’est qu’après l’opposition de l’AP à un retour à la table des négociations, et sous réserve d’une coordination avec les États-Unis, qu’Israël devrait envisager une annexion progressive et limitée de colonies et de blocs de colonies, dont l’inclusion dans la souveraineté israélienne fait partie du consensus israélien. Cette décision doit être conditionnée à la capacité de ne pas compromettre la sécurité des citoyens israéliens et de ne pas empêcher une séparation territoriale, démographique et politique d’avec les Palestiniens.

*La Jordanie a décidé, dimanche 10 novembre 2019, de récupérer les enclaves de Baqoura (Naharayim en hébreu) et de Ghoumar (Tzofar) prêtées à Israël pour vingt-cinq ans. D’une superficie de respectivement 6 et 4 km² ces deux territoires sont exploités (céréales, légumes et fruits avec notamment des pastèques) par des paysans de kibboutz voisins en vertu de deux annexes au traité de paix israélo-jordanien signé en octobre 1994. Baqoura est situé au confluent du Jourdain et du Yarmouk à la frontière Nord entre les deux pays, et Tzofar également à la frontière, mais au Sud. Le roi Abdallah II a refusé de reconduire ce bail pour protester contre la politique d’Israël envers les Palestiniens et des déclarations en septembre 2019 de Benyamin Netanyahou concernant l’annexion de toute la vallée du Jourdain. Israël avait été prévenu depuis le 21 octobre 2018 de cette volonté et le premier ministre israélien avait tenté de négocier une extension de durée du bail. (Cf. https://www.econostrum.info/La-Jordanie-recupere-deux-territoires-enclaves-pretes-a-Israel_a26181.html)