Les Druzes, nos alliés ?


« Vous n’êtes pas nos alliés », lance aux Druzes citoyens du pays la loi État-nation, jugée indéfendable par l’ambassadeur israélien à Saint-Domingue – lui-même Druze, officier supérieur et diplomate.

Persécutés au long des siècles sous des prétextes tant religieux qu’ethniques, les Druzes se sont solidarisés en Palestine mandataire des Juifs, sur place depuis l’Antiquité ou venus fonder des kibboutzim, avant une immigration provoquée par la montée du nazisme… qui se heurta à la même époque à la révolte arabe.

Il allait donc de soi qu’ils soient considérés comme des alliés privilégiés et automatiquement enrôlés dans Tsahal ; ce qui ne fut pas le cas des Bédouins ou de ceux des Arabes – musulmans, catholiques ou orthodoxes – restés dans leurs villes et villages malgré les exactions, la panique et les appels des régimes arabes environnants à partir pour mieux revenir.


Par Sahij Mansour

Ha’Aretz, le 6 décembre 2014

Traduction, Chapô & Notes, Tal Aronzon pour LPM

Photo : Les funérailles de l’officier de police druze Zidan Nahad Seif, le 19 nov 2014, Reuters [DR].


La lettre ouverte de l’ambassadeur

En tant que diplomate, ambassadeur d’Israël à Saint-Domingue, et officier de réserve de Tsahal, je suis choqué par l’attitude du gouvernement israélien concernant la proposition de loi sur l’État-nation.

En mai dernier [1], Israël a célébré le 66e anniversaire de son indépendance. Pendant toutes ces années, la communauté druze a lutté pour l’égalité et la pleine intégration au sein de la société israélienne, auxquelles elle aspire. Et maintenant, le gouvernement israélien entend passer une loi qui nie l’existence de notre communauté, ses contributions et ses sacrifices – dans la perspective de poser l’État-nation du peuple juif comme État juif démocratique et juste.

Je suis témoin des comportements honteux qui accompagnent la ratification de cette loi et me demande si ses promoteurs se souviennent des deux dernières victimes membres de la communauté druze, Zeidan Seif et Jidan Assad, bénie soit leur mémoire, qui risquèrent et sacrifièrent leurs vies afin de protéger des citoyens israéliens, y compris des fidèles dans une synagogue. Ces victimes viennent s’ajouter à la longue liste des membres de la communauté druze qui ont combattu et payé de leur sang la défense de ce pays, leur pays.

Lors des cérémonies de Yom haZikaron [2] le “pacte de sang” scellé entre l’État et la communauté druze est souvent vanté, et l’on déverse sur nous chaleureusement de nobles épithètes. Nous nous demandons chaque fois si, par-delà ce “pacte de sang”, il existe un “pacte de vie” entre la société israélienne et la communauté druze.

La loi État-nation actuellement devant la Knesseth fait fi de notre “pacte de sang”, laissant peu de place au “pacte de vie” que nous appelons de nos vœux. Elle adresse un message clair et implacable aux Druzes d’Israël : « Vous n’êtes pas nos alliés. »

Depuis la fondation de l’État, on nous a appris, à nous Druzes, à chérir le drapeau, l’hymne et la Déclaration d’indépendance – savamment mêlés tel un fil rouge passant de l’État à la société israélienne. La Déclaration d’indépendance soutint et défendit la dignité humaine, l’égalité et la liberté de culte [3]. Durant des années notre langue, l’arabe, fut reconnue comme une langue officielle du pays.

Et maintenant, contrastant violemment avec l’esprit de la Déclaration, l’objectif de la loi État-nation est de faire des Druzes israéliens des citoyens de seconde zone, tout en ignorant le fait que des membres de cette communauté accomplissent leur devoir comme tous les autres citoyens, et doivent cependant continuer à lutter pour l’égalité des droits. Sans changement significatif lors des prochaines élections [4], il semble que ce combat ait devant lui encore un long chemin.

En ce moment, j’occupe les fonctions d’ambassadeur d’Israël à Saint-Domingue et dans plusieurs pays des Caraïbes. J’ai été nommé à ces postes après plusieurs assignations diplomatiques et militaires. Je me souviens en particulier de ma participation, en tant que diplomate, à la délégation israélienne aux Nations Unies. Je me tenais à la tribune, extrêmement fier d’être un citoyen israélien, défendant mon pays et ma patrie, faisant face à la dérision des représentants des pays arabes.

En novembre 1975, l’Assemblée générale adopta une résolution assimilant le sionisme au racisme. Cela a porté un lourd préjudice à l’image et l’idéal de l’organisation sioniste. Ce n’est qu’en 1992 que nous sommes parvenus à révoquer cette triste résolution, faisant justice à l’idéal sioniste. J’étais alors à la tête de l’équipe qui obtint l’appui de 111 nations à la révocation de cette résolution indigne.

Comment l’État d’Israël attend-il de moi, un diplomate le représentant de par le monde, un membre de la communauté druze, que j’explique ou défende cette loi discriminatoire ? Comment les gens vont-ils réagir dans diverses chancelleries étrangères ? Comment la presse et l’opinion publique internationales vont-ils répondre à une proposition pareille ? Il n’y a pas de moyen efficace d’expliquer de façon raisonnable une telle loi, qui omet toute mention d’égalité et de démocratie, des droits des minorités et de leurs langues, ce qui va à l’encontre des valeurs juives elles-mêmes.

Dans la perspective de Herzl, Jabotinsky, Ben-Gourion et Begin [5], Israël est l’État-nation du peuple juif – comme le précise la loi du Retour – et c’est un État démocratique comprenant l’égalité des minorités, la liberté religieuse et culturelle. La communauté druze s’enorgueillissait d’être partie prenante d’un tel idéal.

Au fil du temps, le peuple juif a souffert de persécutions, discrimination, pogromes et d’un génocide qui a anéanti un tiers de ses membres. Le peuple juif en Israël et aux États-Unis accepterait-il une initiative similaire devant le Congrès américain ? Comment les Juifs du monde et le gouvernement israélien lui-même réagiraient-ils á ce qu’y fût débattue une loi semblable á la proposition de loi État-nation israélienne. Je ne doute pas qu’une telle loi entraîne une montée de l’antisémitisme dans le monde. Si elle passe, elle isolera Israël et fournira à ses ennemis des armes mortelles et sans réplique.

J’appelle les représentants de l’État et le peuple d’Israël à faire montre de responsabilité et à bloquer le passage de cette loi avant qu’elle ne crée un fossé impossible à combler et ne cause des dommages irréversibles à l’image d’Israël sur la scène internationale.


NOTES

[1] L’auteur écrit en 2014, rappelons-le.

[2] Yom haZikaron, le jour du Souvenir, qui a lieu la veille des festivités célébrant l’Indépendance de l’État, rend hommage aux soldats morts pour la patrie ; il fut progressivement étendu à tous ceux/celles tué(e)s en mission ; et tous ceux/celles assassiné(e)s depuis 1945 parce qu’israélien(ne)s ou juifs/juives.

[3] Les principes de respect des droits de la personne, d’égalité de tous les citoyens et de liberté religieuse, censés s’appliquer selon le libellé de la déclaration d’indépendance  à tous les citoyen(ne)s : juifs antisionistes telles certaines sectes de Mea Shearim ; Bédouins sédentarisés ou non ; Arabes musulmans, catholiques, orthodoxes ; Bahaï ou Druzes comme nous le voyons ici, etc.

[4] Dans cet article publié en 2014 et toujours actuel, hélas, l’auteur fait allusion aux élections de mars 2015, alors proches.

[5] Les pères-fondateurs de l’État, comme on sait – de Théodore Herzl, qui posa sur des bases solides le sionisme politique moderne ; jusqu’à Mena’hem Begin héritier du charismatique Zé’ev Jabotinsky à la tête des “révisionistes”, la droite israélienne, longtemps écartée du pouvoir ; jusqu’à David Ben-Gourion, qui par l’alchimie des coalitions et l’art du compromis sut longtemps le confisquer au profit des travaillistes.

 

 

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