Fania Oz-Salzberger : “Amos Oz, mon père, nous a laissé des mots qui peuvent encore changer le monde. “


“Ceux qui pensent que l’espoir d’un Israël meilleur et différent est mort avec Amos Oz ne le connaissaient pas vraiment. Ses paroles étaient une invention continuelle toujours empreintes d’espoir.”


Traduction : Bernard Bohbot pour LPM

 Amos Oz chez lui à Tel Aviv, Novembre 2015. © Dan Balilty,AP

Source : https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-my-father-amos-oz-left-us-with-world-changing-words-1.6805808

Ha’Aretz, le 6 janvier 2019

Amos Oz, My Father, Left Us With Words That Can Still Change the World


Papa est mort vendredi.

Les gens vraiment justes meurent le jour du Shabbat. Maintenant je comprends que les écrivains devraient mourir vendredi. La nouvelle s’est répandue juste avant ce Shabbat hivernal, et tout au long de ce long weekend, en Israël et à l’étranger, des dizaines de milliers de personnes ont lu au sujet de Papa et des paroles de Papa. Un écrivain devrait mourir vendredi.

À l’âge de quatre ans, j’ai découvert la mort. Je suis venu voir mon père et lui ai dit que j’avais terriblement peur. Papa m’a répondu : n’aie pas peur Fania, car lorsque  tu seras grande, j’aurai trouvé une invention qui empêcherait les gens de mourir.

C’est exactement ce qu’il a dit, dans ces mots. Voyez par vous-même : Le père de 25 ans qui parlait ainsi à sa fille était en fait le garçon de Sumki, le garçon d’Une panthère dans la cave, de La colline des mauvais conseils, et de l’Histoire d’amour et de ténèbres. Ce garçon est soudain devenu Papa. Le mien.

Et certains diront, à juste titre selon moi, qu’il ne faut pas dire à un petit enfant qui a peur de la mort que son père va inventer quelque chose contre la mort. Comme si les mots seuls pouvaient apporter la rédemption, la guérison complète et définitive, ou au moins gagner du temps, repousser la peur de la mort d’un enfant, d’un adulte et d’un vieillard et les dorloter dans un sort magique et complètement inventé de rêves du futur.

Et cette critique peut aussi porter sur la politique de Papa. Oui, je vais parler ici de sa politique parce que pour lui comme pour moi, la politique était une affaire personnelle. Tout ce qui est personnel n’est pas politique, certainement pas. Mais tout ce qui est politique est personnel.

Certains pensaient que l’optimisme politique qui a accompagné Amos Oz pendant la plus grande partie de sa vie, non pas au cours de l’année ou des deux dernières années, mais pendant la majeure partie de sa vie, était une sorte de fantasme de paix mondiale ; de l’humanité qui, dans son enchevêtrement de complications, peut être bonne ; de la société humaine qui peut être réparée, complétée et réparée avec des pelles, des bêches, des livres et des stylos.

Certains ont dénigré cet optimisme et en ont même eu peur, comme si l’espoir obstiné de paix entre Israël et les Arabes, et en particulier entre Israël et les Palestiniens, était une illusion insensée, une invention d’écrivains, une ombre qui passe dans une grotte platonicienne.

Et Papa insistait et disait, même à la fin, vers la fin, que les hommes et les femmes peuvent devenir meilleurs avec le temps, plus complexes et meilleurs grâce au contact avec son prochain et sa douleur, qu’il soit proche ou lointain. Cela se fait  par notre capacité à écouter l’Autre, ses histoires, et se mettre un moment dans sa peau.

Et Papa m’a dit : toutes les instructions morales et les Dix Commandements, je peux ramener à un seul commandement : ne cause pas de douleur. C’est tout, c’est tout. Ne cause pas de douleur. Et si c’est impossible, cause le moins de douleur possible.

Il a essayé de ne pas causer de douleur, toute sa vie il a essayé, et parfois il a échoué. Je sais que parfois, il faisait mal. Mais nombreux étaient ceux qui ont écrit et dit au cours de ces derniers jours combien Papa leur a prêté une oreille attentive, quand ce n’était pas de l’aide ou de la patience et du cœur.

Il semble donc qu’il soit vraiment possible de travailler dur, de se lever tous les jours à 4 heures du matin et de commencer à faire moins mal. Pour causer moins de douleur, et pour écrire. Cela aussi, il l’a fait à partir de 5 heures du matin, après une promenade, avec le stylo noir et le stylo bleu, avec sa voix de conteur et de citoyen engagé.

Il a créé des personnages hantés et a cherché un repos convenable pour eux. Il a jeté un sort sur les ténèbres pour que l’amour éclate, et entre les amours et les ténèbres, non moins emmêlés que l’amour d’une femme, il a vécu toute sa vie emmêlé dans l’amour de cette terre et de cet État, État qui s’est frayé un chemin jusqu’à nous à travers les pleurs de ses parents.

Dans tous les espoirs de son sionisme en réalisation, dans toute l’innocence de la foi d’un membre de la génération qui a établi un État pour les Juifs d’Israël, il a aussi cherché pour nous ce sionisme profond, presque le dernier qui n’avait pas été réalisé, qu’il y aurait aussi la paix avec les Arabes.

Des hommes et des femmes bons et sages, m’a-t-il dit à maintes reprises, grandissent ici et prendront le volant de cet État. Des gens inattendus, des gens qui venaient tout juste d’arriver, pas célèbres et pas des chasseurs de gloire, viendront et mèneront des lieux où les grands espoirs de demain sont secrètement en train de pousser.

Pas d’optimisme. De l’espoir. L’optimisme est la couleur d’une prévision, l’espoir est la réalisation d’une valeur profonde ou quelque chose qui relève d’une énorme imagination. Cet espoir qu’il y ait la paix et la justice en ce lieu. La justice délicate et non cruelle d’une société de solidarité, de maturité, une société qui ne soit pas  égoïste, et qui ne fasse pas preuve de zèle pour une théorie qu’elle quelle soit, hormis celle fondée sur l’amour des êtres humains.

Une société israélienne qui a le judaïsme et l’humanisme, la combinaison inscrite sur la porte de la maison de notre oncle Joseph Klausner ; ce même judaïsme dont les pouvoirs secrets, même s’il n’y a pas foi en Dieu, sont les enfants, les livres et la conversation. Et avec nous, la conversation est permise avec n’importe qui, et le débat est bien-aimé, même s’il est intense, tant qu’il ne cause pas de douleur.

Et de la nature solide de cette grande espérance, du fait que cette espérance, autant que les gens ici aujourd’hui la dénigrent ou craignent qu’elle nous affaiblisse et nous livre entre les mains de nos ennemis, beaucoup savent que cette espérance est en fait le noyau secret du sionisme, et aussi le noyau secret de l’humanisme. L’espoir est bon pour le cœur, il l’élargit, il ouvre un horizon et passe à l’action. C’est l’arène et le patrimoine légué aux petits-enfants qui y vivent.

Papa est mort, et tous ceux qui pensent que l’espoir dont il était porteur est mort en Israël avec le décès d’Amos Oz, ne connaissaient pas vraiment Papa, parce qu’il savait que nous allions continuer. Il a mis au point une sorte d’invention pour que l’espoir ne meure pas. Nous mourrons, mais l’espoir survivra tant qu’il aura ici des enfants, des petits-enfants, des amis, des étudiants, des lecteurs, des interlocuteurs et des gens justes qui ne sont pas d’accord avec la situation actuelle.

Je parle ici de l’espoir qu’il y aura une paix véritable entre un Israël démocratique, un État de droit et de justice sociale, un État où la langue de la Torah s’épanouira, ainsi que la culture juive et hébraïque, et avec elle la culture arabe et mondiale.

Ce n’est pas une invention réconfortante pour un enfant qui a peur du noir, ce n’est pas une histoire oiseuse pour les adultes qui veulent libérer le cœur des douleurs de la conscience et les mains des actions. Non, parce que c’est un appel à l’action, parce que les mots changent l’histoire. Des mots comme ici, dans le pays que nos ancêtres chérissaient, tous les espoirs se réaliseront.

Nous avons changé l’histoire une fois, les parents de mon père et de ma mère bien-aimée, et les pionniers du kibboutz Hulda et les Juifs qui ont marché, roulé ou navigué ici avec de grandes intentions, depuis tous les lieux de leur dispersion, hors des mâchoires du diable. Ils ont changé l’histoire, à partir de ce monde horrible, ils ont changé l’histoire – et nous, ne pouvons- nous pas ici et maintenant espérer et agir ?

Papa ne peut pas entendre ce que je dis maintenant. C’était un Juif très laïque, je ne suis pas non plus une personne croyante, et je ne pense pas qu’il entende. Mais je suis certain, vraiment certain, qu’il hoche la tête.

Il est donc possible de concevoir une invention qui sera en sorte notre espoir humain et israélien ne meurt pas. Sobre, sage, très juive dans un certain sens, aimant les hommes et aimant le monde, elle espère que ce sera bon pour la plupart des gens ici. Et que tout le monde, ou presque, racontera des histoires et écoutera certainement des histoires, et écoutera vraiment. Et qu’à partir de là, ils commenceront, l’un après l’autre, à ne pas causer de douleur, ou du moins à en causer moins.

Je l’aimais profondément et nos âmes étaient proches. La plupart d’entre vous le savent. Je pensais que je serais ici aujourd’hui et qu’il n’y aurait plus de mots, et ici, je les ai encore. Nous avons des mots, ils ont beaucoup de pouvoir, et leur pouvoir ne va pas mourir. Papa nous les a laissés et il y en a d’autres, et il y en aura dix mille autres. Les mots changent une vision, les mots changent le monde. Ils ne meurent pas et nous allons encore réaliser quelques espoirs ici. Papa, merci, merci.

Fania Oz-Salzberger, 6 janvier 2019