Dans cet article écrit spécialement pour Yedioth Aharonoth à l’occasion de Roch Hashana, rageur dans sa dénonciation des méfaits et dommages de Netanyahu sur la société israélienne, David Grossman insiste sur l’importance du mouvement actuel de protestation en tant qu’amorce d’un long et difficile processus de guérison et de reconstruction d’une société blessée qui “ne pourra pas commencer tant que Netanyahu sera au pouvoir“.


L’auteur : David Grossman, Yedioth Aharonoth et Ynet, 18 septembre 2020

Traduction: Marco Sarrabia

Source : https://www.ynet.co.il/news/article/S1TF23WHw#autoplay

Mis en ligne le 19 septembre 2020


” Dans le livre d’Osée, nous lisons: “Car ils ont semé le vent, et récolteront sa tempête.” (8, 7) Cela fait presque douze ans que Benjamin Netanyahu sème le vent. Un vent mauvais, un vent de folie. Aujourd’hui, en cette période d’épidémie, on constate les conséquences de son action: un pays divisé et égaré, méfiant à l’égard de ses dirigeants et de lui-même, une proie facile pour la tempête du corona.

Devinez: si les Israéliens devaient répondre honnêtement à la question de ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes lors de cette nouvelle année, mise à part la santé bien entendu, je suppose que bon nombre d’entre eux, y compris les partisans de Netanyahu, diraient tout simplement: une vie stable, tranquille et sûre, une vie sans corruption avec un fort sentiment de la solidité des limites du gouvernement et de la loi. Je suppose que beaucoup souhaiteraient aussi pour eux-mêmes un Premier ministre qui ne soit pas un «magicien», mais plutôt un dirigeant ou une dirigeante qui s’occupe uniquement des affaires de l’État et fait de son mieux pour en guérir les blessures.

Voici ce que je nous souhaiterais: une vie limpide.

Je souhaite également cela pour Benjamin Netanyahu, d’homme à homme. Je me demande parfois – se souvient-il encore de ce sentiment? Y a-t-il un endroit dans sa vie sans faux-semblant? Où il est transparent? libre? Voilà des années, il nous habitue au fait que presque tout ce qu’il touche devient trouble, impliqué dans un intérêt latent et tortueux, ou avec un double fond.

Il y a environ une semaine, à propos de l’enquête sur la mort de Yaakov Abu-Alqian (un enseignant de la minorité bédouine tué à tort lors d’une descente de police dans son village, il y a trois ans – NDT), j’ai regardé M. Netanyahou quand il s’est dressé et s’est écrié: “Les citoyens d’Israël veulent connaître la vérité“, et j’ai pensé avec quelle précision le prophète Isaïe a décrit cette situation: “Oy, ceux qui parlent en transformant le bien en mal et le mal en bien. Ceux qui mettent de l’obscurité dans la lumière et de la lumière dans l’obscurité. Ceux qui donnent de l’amertume à la douceur et de la douceur à l’amertume.” (5, 20)

Sans aucun doute, Netanyahu a un extraordinaire talent pour la parole, le discours et le spectaculaire. Cette semaine, il a également obtenu un grand et important succès politique, qui pourrait changer la conscience des peuples de la région.

Mais alors pourquoi tant d’Israéliens et d’Israéliennes se sentent-ils étrangers et exilés dans leur propre pays? Pourquoi tant d’entre nous ressentons-nous une sensation constante d’étouffement et de difficulté à respirer? Peut-être parce que c’est ce que nous sommes aujourd’hui: endormis et en réanimation. Une excellente matière première pour toutes les manipulations, une matière tendre et malléable avec laquelle on peut façonner la dictature pseudo-démocratique que Netanyahu est en train de fonder.

C’est pourquoi le mouvement de protestation contre lui est si rafraîchissant et si encourageant – et si nécessaire. Car tout d’un coup, il y a ici un discours clair et net, qui tranche avec les échos trompeurs du moi-je/moi-je qui nous inondent depuis des années, la protestation ravive en nous un sentiment de bien-être quand, après des années de mensonges et d’exagérations, des paroles de vérité sont enfin entendues.

Il est vrai que la protestation se compose de nombreux groupes qui ne sont parfois pas liés l’un avec l’autre. Son leadership est composé de plusieurs personnes et, en général, il tâtonne encore à la recherche de son chemin. Mais c’est précisément cela qui fait sa force, dans son mouvement encore maladroit, dans les énergies de celui qui doit à tout prix briser cette sensation d’étouffement, dans ce mélange d’un rugissement fort qui va en s’intensifiant, et d’arguments rationnels, efficaces et bien formulés.

Netanyahu accuse ceux qui manifestent contre lui (et la gauche et les médias et le bureau du procureur et l’opposition et tout le reste de la population) qu’ils sont possédés par le démon “tout sauf Bibi”. Mais en réalité, il est lui-même devenu une sorte de «possédé» par un démon qui s’est emparé de tout un pays, un pays devenu impuissant et presque apathique face à lui. Face à son égoïsme prédateur et à sa corruption. Un pays qui, depuis des années, a été constamment attiré par lui, préoccupé par lui, par sa famille, et par ses affaires judiciaires.

C’est comme s’il y avait mille miroirs autour de nous, et tous nous reflètent son image. Et quand on les regarde, on ne voit que lui. Pas nous.

Par conséquent, par souci pour le pays, avec le sentiment que le miracle qui l’a créé et l’a maintenu dans les cercles de la solidarité s’estompe, et aussi pour nous rendre nos propres visages, nous sommes debout chaque semaine à Balfour (résidence du Premier ministre à Jérusalem – NDT), et devant sa maison de Césarée, et sur 315 ponts et intersections dans tout le pays. Et nous continuerons à nous lever, et nous continuerons à crier, et nous continuerons à lui dire: démon (dibbouk) sors! Sors de notre vie, passe ton chemin et laisse-nous restaurer les ruines que tu laisses derrière toi.

Comme l’air qu’on respire, nous avons besoin de guérir d’une longue période pendant laquelle nous avons perdu la raison en tant que société. Je souhaite que nous puissions réapprendre quelques aptitudes essentielles, comme par exemple: comment être différents les uns des autres, mais sans haine; en désaccord mais sans méchanceté. Que nous sachions comment éteindre l’hostilité et la méfiance qui s’allument dans nos yeux lorsque nous regardons nos frères, nous-mêmes et la chair de notre chair, qui pensent différemment de nous.

Ce sera un processus long et complexe parce que la dégradation s’est déjà infiltrée dans les systèmes les plus internes d’Israël. Mais une chose est claire: la réparation ne pourra pas commencer tant que Netanyahu sera au pouvoir. De plus, le maintien de son règne bloque la possibilité de reconstruction et condamne Israël à de plus en plus de dysfonctionnement.

Et aussi les discussions sur l’invalidation politique de Netanyahu font écho sans le vouloir à une autre dimension de son incapacité plus profonde: il est incapable d’amener la guérison dans les domaines où Israël en a le plus besoin. Il n’en est tout simplement pas capable. Même ceux qui étaient proches de lui témoignent qu’il n’écoute jamais personne. Qu’il est déconnecté et vit dans un monde qui ne résonne qu’avec lui-même et avec ses intérêts. En apparence, il peut montrer – ou merveilleusement jouer la comédie – de la puissance, de la combativité et de la confiance en lui et une sorte de souci paternel compatissant pour ses sujets – il aime sans aucun doute se présenter comme le «père de la nation» – mais il est un père manipulateur sans précédent, un père cynique, profiteur et exploiteur.

Non, en dépit de tous ses efforts, il est impossible de ressentir chez Netanyahu des qualités de guérison et de rétablissement, ni une vraie compassion pour les Israéliens battus, ceux dont la situation s’est détériorée à cause de ses actes et ses échecs. Et donc la lutte ne porte pas seulement sur le sujet de «oui bibi/non bibi». Le combat porte sur la détérioration face à la réparation. Sur la maladie face à la guérison.

Et dans cette lutte, chacun décidera de sa position et de son engagement.

Bonne année à tous.