La trajectoire de collision entre l’Egypte et le Hamas

par Khaled Abou Toameh

Khaled Abou Toameh, le correspondant en Cisjordanie et à Gaza du Jerusalem Post, nous décrit la situation à la frontière entre l’Egypte et la bande de Gaza. La récente décision des Egyptiens de construire un mur d’acier, d’une profondeur suffisante pour empêcher la construction de tunnels, témoigne du changement de l’attitude égyptienne à l’égard du Hamas. Un autre signe de cette évolution a été le blocus exercé à l’encontre des militants européens qui voulaient entrer à partir de l’Egypte dans la bande de Gaza à la fin décembre. Cette nouvelle politique est sans doute aussi un message adressé aux Frères musulmans, mouvement apparenté au Hamas, à un an des élections législatives et à moins de 2 ans des présidentielles qui verront peut être la fin de règne de Moubarak. Les Frères musulmans restent le principal groupe d’opposition et 200 de ses membres sont aujourd’hui emprisonnés en Egypte. Ce mouvement vient d’élire à sa tête Mohamed Badie, un professeur de médecine vétérinaire, issu de son courant conservateur qui prône l’islamisation par la base de la société, misant sur l’action sociale de terrain et la prédication plutôt que sur la lutte politique avec le pouvoir. Cette stratégie des Frères musulmans n’est pas sans rappeler celle du Hamas qui s’est développée, rappelons le, dans les années 80 en faisant aussi du social avec le soutien tacite des Israéliens qui espéraient ainsi contrebalancer le pouvoir du Fatah !

Jerusalem Post, 14 janvier 2010

sur le site du Jpost

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Les représentants du Hamas qui se sont rendus au Caire en novembre et décembre pour y discuter d’un éventuel accord d’échange de prisonniers avec Israël et d’une réconciliation avec leurs rivaux du Fatah se sont renseignés auprès de fonctionnaires égyptiens sur la nature des travaux de construction entrepris depuis plusieurs semaines le long de la frontière entre la bande de Gaza et le Sinaï égyptien.

Les Egyptiens, d’après l’un des représentants du Hamas, ont voulu les rassurer en leur affirmant qu’il ne s’agissait que de "travaux d’ingénierie" de routine.

Les soupçons du Hamas concernant les véritables intentions de l’Egypte ont grandi lorsque des Palestiniens habitant du côté égyptien de la frontière ont entendu dire par les ouvriers qui travaillent sur le projet qu’il s’agissait en réalité de construire un mur de fer souterrain.

"Ces ouvriers ont dit que des officiers égyptiens de sécurité leur avaient interdit de parler à qui que ce soit¡", dit un député Hamas de la bande de Gaza. "Il est évident que les autorités égyptiennes s’inquiètent de la manière dont le mur serait perçu dans le monde arabo-musulman, et c’est la raison pour laquelle ils veulent construire sans attirer l’attention."

Cherchant à embarrasser les Egyptiens et à exercer sur eux une pression destinée à stopper la construction du mur, le Hamas, ces trois semaines dernières, a réussi à mobiliser de grands médias du monde arabo-musulman contre ce projet.

Le Hamas a commencé à organiser des visites pour les journalistes locaux et étrangers sur le côté palestinien de la frontière afin qu’ils puissent voir de leurs propres yeux ces "travaux d’ingénierie".

Al-Jazira, la chaîne TV la plus populaire du monde arabe, qui s’est montrée depuis longtemps extraordinairement empathique envers le Hamas, a entrepris la mission de dépeindre les Egyptiens comme faisant partie d’un complot américano-israélien destiné à "étrangler" les Gazaouis.

Depuis, Al-Jazira consacre de nombreuses émissions à des débats en direct sur ce mur controversé, offrant une tribune libre à quasiment tous ceux qui veulent bien condamner le régime égyptien et le président Hosni Moubarak. Cette controverse sur le mur égyptien a également déclenché "une guerre de fatwas" pour ou contre le projet entre les érudits les plus célèbres du monde musulman.

Les représentants du Hamas sont persuadés que Moubarak a décidé de construire ce mur, non seulement sous la pression d’Israël et des Etats-Unis, mais aussi pour les punir de ses positions négatives sur la réconciliation avec le Fatah et au sujet du sort de Gilad Shalit. Ils soulignent également qu’il n’y a aucune justification sécuritaire à la construction de ce mur d’acier, car le Hamas n’a jamais constitué une menace à la sécurité de l’Egypte.

"Quand l’Egypte parle de menace contre sa soi-disant sécurité nationale, elle parle en réalité d’une menace contre son régime", dit le professeur Abdul Sattar Kassem, universitaire de Cisjordanie et partisan du Hamas. "De toute façon, l’Egypte a une autonomie limitée dans le Sinaï à cause des accords de Camp David qui interdit aux Egyptiens d’y disposer d’une présence militaire importante."

Lui, comme d’autres porte-parole du Hamas, rejettent catégoriquement l’argument selon lequel les Egyptiens s’inquièteraient du fait que le Hamas introduise clandestinement des armes en Egypte afin de déstabiliser le régime.

"Il est vrai que nous n’aimons pas le régime de Moubarak, mais nous ne tentons pas d’occuper Le Caire", dit un député du Hamas dans la bande de Gaza. "Notre conflit est avec l’ennemi israélien, non l’Egypte ou tout autre pays arabe."

D’après ce député et d’autres représentants du Hamas, les Egyptiens cherchent à "punir" le Hamas pour avoir refusé, en octobre dernier, de signer au Caire un accord de réconciliation avec le Fatah, accord obtenu avec la médiation de l’Egypte.

Le Hamas avait annulé sa participation à la cérémonie de signature à la dernière minute, pour protester contre le refus de Mahmoud Abbas, président d’Autorité palestinienne, de soutenir une résolution de la commission des Nations unies pour les droits de l’homme, qui aurait condamné Israël pour crimes de guerre pendant son opération dans la bande de Gaza.

Ce boycott du Hamas aurait mis en rage Moubarak, qui espérait marquer des points dans le monde arabo-musulman en réussissant là où les Saoudiens et les Yéménites avaient échoué, à savoir mettre fin à la lutte de pouvoir entre le Hamas et le Fatah.

Les relations entre Le Caire et le Hamas se sont déjà envenimées à propos du cas de Gilad Shalit. Pendant plus de trois ans, les Egyptiens ont tenté, à ce jour sans succès, de négocier un accord entre le Hamas et Israël pour une libération du soldat israélien en échange de la libération de plusieurs centaines de Palestiniens emprisonnés en Israël.

A la fin de l’année dernière, le Hamas a décidé de remplacer les Egyptiens pas un haut diplomate allemand qui, depuis, agit en tant que médiateur principal. Cette décision du Hamas aurait, elle aussi, provoqué la colère de Moubarak et d’Omar Suleiman, son chef des services secrets, impliqué personnellement dans les négociations entre le Hamas et Israël.

Un accord de réconciliation Hamas-Fatah et un échange de prisonniers entre le Hamas et Israël aurait renforcé la position du régime de Moubarak sur les scènes locale, régionale et internationale. Moubarak espérait rétablir le rôle de l’Egypte en tant que pays arabe le plus influent. Mais il est clair que le Hamas a détruit son rêve.

La campagne anti-mur menée dans les médias arabes, ainsi que les manifestations palestiniennes contre ce qui est devenu "le mur de la honte", ont nui gravement à la réputation du régime égyptien dans les pays arabo-musulmans, où Moubarak est comparé à un pion entre les mains des Etats-Unis et d’Israël. Cela, bien entendu, ne joue pas en faveur de son fils Gamal, son successeur désigné.

Ce nouveau mur d’acier a placé l’Egypte sur une trajectoire de collision avec le Hamas, dont les partisans promettent aujourd’hui une escalade dans leur campagne pour stopper les travaux « d’ingénierie » le long de la frontière. Dans la bande de Gaza, certains Palestiniens disaient cette semaine qu’une montée de la pression sur le Hamas pourrait forcer le mouvement à faire tout son possible pour démanteler la barrière souterraine, y compris en utilisant des explosifs.

Entre les tensions qui montent et les escarmouches le long de la frontière, l’Egypte pourrait, un jour, se voir obligée de lancer sa propre opération Plomb Durci.