La société israélienne s’effondre, et ses leaders gardent le silence

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne Une autre politique est possible

par Avraham Burg

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

The Forward, le 3 août 2003

http://www.forward.com/issues/2003/...

(Article précédemment paru en hébreu dans le quotidien israélien Yédioth A’haronoth, revu et adapté par l’auteur.)

Article choc d’Avraham Burg, pour qui le cri est un impératif moral.

La révolution sioniste a toujours reposé sur deux piliers : une voie juste et un leadership éthique. Ils ont tous les deux disparu. Aujourd’hui, la nation israélienne s’appuie sur un échaffaudage de corruption, lui-même posé sur des fondations d’oppression et d’injustice. En tant que telle, la fin du projet sioniste est déjà à notre porte. Il existe une réelle probabilité que notre généneration soit la dernière génération du sionisme. Il se peut qu’il y ait un Etat juif, mais il sera d’un autre genre, étrange et affreux.

Il reste du temps pour changer le cours des choses, mais il est compté. Ce qu’il faut, c’est la vision nouvelle d’une société juste, et la volonté politique pour la mettre en oeuvre. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire intérieure israélienne. Les Juifs de la diaspora, pour qui Israël est l’un des piliers majeurs de leur identité, doivent le prendre en compte et élever la voix. Si le pilier s’effondre, les étages supérieurs s’écraseront eux aussi.

L’opposition n’existe pas, et la coalition au pouvoir, avec Arik Sharon à sa tête, revendique le droit de garder le silence. Dans une nation de moulins à paroles, chacun est devenu soudainement muet, car il n’y a plus rien à dire. Nous avons échoué, de façon tonitruante. Oui, nous avons redonné vie à l’hébreu, créé un théâtre magnifique, et avons une monnaie forte. Nos cerveaux juifs sont aussi acérés qu’auparavant. Nous sommes cotés au Nasdaq. Mais est-ce pour cela que nous avons créé un Etat juif ? Le peuple juif n’a pas survécu deux mille ans pour créer de nouvelles armes, des programmes de sécurité informatique ou des missiles anti-missiles. Nous devions être la lumière des Nations. En cela, nous avons échoué.

Il apparaît que ces deux mille ans de lutte du peuple juif pour sa survie se réduisent à un Etat de colonies, dirigé par une clique sans morale de hors-la-loi corrompus, sourds à la fois à leurs concitioyens et à leurs ennemis. Un Etat sans justice ne peut pas survivre. De plus en plus d’Israéliens en arrivent à le comprendre, quand ils demandent à leurs enfants où ceux-ci se voient vivre dans 25 ans. Les enfants les plus honnêtes admettent, devant des parents en état de choc, qu’ils ne savent pas. Le compte à rebours de la société israelienne a commencé.

Il est très confortable d’etre sioniste dans des colonies de Cisjordanie comme Beit El et Ofra. Le paysage biblique est charmant. De la fenêtre, on peut y admirer les géraniums et les bougainvilliers, et ne pas voir l’occupation. En roulant sur l’autoroute rapide qui relie Ramot, à l’extrême nord de Jérusalem, et Gilo, à l’extrême sud, un itinéraire de 12 minutes qui passe à peine à 800 mètres à l’ouest des barrages routiers des territoires palestiniens, il est difficile de mesurer l’expérience humiliante que vivent les Arabes méprisés qui doivent ramper pendant des heures sur les routes cabossées et bloquées qui leur ont été assignées. Une route pour l’occupant, une autre pour l’occupé.

Cela ne peut pas marcher. Même si les Arabes baissent la tête et ravalent leur honte et leur rage indéfiniment, cela ne marchera pas. Une structure construite sur de l’insensibilité à l’homme s’effondrera d’elle-même, inévitablement. Prenez bien note de cet instant : la superstructure du sionisme s’effondre déjà, telle une salle de mariage bon marché de Jérusalem [1]. Seuls les fous continuent à danser en haut de l’immeuble, alors que les piliers s’effondrent.

Nous nous sommes habitués à ignorer la souffrance des femmes aux barrages routiers. Il n’est pas étonnant qu nous n’entendions plus les cris des femmes violées à côté de chez nous, ou la mère célibataire qui se bat pour élever ses enfants dans la dignité. Nous ne comptons meme plus les femmes assassinées par leur mari.

Israël, qui a cessé de se soucier des enfants des Palestiniens, ne doit pas être surpris quand ceux-ci viennent, baignés de haine, se faire exploser sur les lieux ou les Israéliens fuient la réalité. Ils se donnent à Allah sur nos lieux de loisirs, car leur propre vie est une torture. Ils font couler notre sang dans les restaurants pour nous couper l’appétit, car chez eux, leurs enfants et leurs parents connaissent la faim et l’humiliation.

Nous pouvons tuer mille chefs de bande, mille ingénieurs, rien ne sera résolu, parce que les chefs viennent d’en bas, des puits de haine et de colère, des "infrastructures" de l’injustice et de la corruption morale.

Si tout cela était inévitable, ordonné par Dieu et immuable, je garderais le silence. Mais les choses pourraient être diférentes, et le cri est donc un impératif moral.

Voici ce que le Premier ministre devrait dire à son peuple :

Le temps des illusions est terminé. Le moment des décisions est arrivé. Nous aimons toute la terre de nos aïeux, et en d’autres temps, nous aurions aimé y vivre tout seuls. Mais cela ne se produira pas. Les Arabes, eux aussi, ont des rêves et des besoins.

Entre le Jourdain et la Méditerranée, il n’existe plus de majorité juive claire. Et donc, chers compatriotes, on ne peut garder tout sans en payer le prix. Nous ne pouvons pas garder sous la botte d’Israël une majorité palestinienne, et en même temps nous prendre pour la seule démocratie du Moyen-Orient. Il ne peut pas y avoir de démocratie sans droits égaux pour tous ceux qui vivent ici, Juifs et Arabes. Nous ne pouvons pas conserver les territoires et une majorité juive dans le seul Etat juif du monde, pas par des moyens humains, moraux et juifs.

Vous voulez le Grand Israël ? Pas de problème. Laissons tomber la démocratie. Instituons un système efficace de séparation raciale, avec camps de prisonniers et villages de détention. Le guetto de Qalqilya et le goulag de Jénine.

Vous voulez une majorité juive ? Pas de problème. Mettons les Arabes dans des wagons, des bus, sur des chameaux et sur des ânes, et expulsons-les en masse. Ou bien alors, séparons-nous d’eux absolument, sans trucs et sans gadgets. Il n’y a pas de voie du milieu. Nous devons évacuer les colonies. Toutes les colonies. Et tracer une frontière internationalement reconnue entre le foyer national juif et le foyer national palestinien. La loi juive du retour ne s’appliquera qu’à l’intérieur de notre foyer national, et leur loi du retour ne s’appliquera qu’à l’intérieur des frontières de l’Etat palestinien.

Vous voulez la démocratie ? Pas de problème. Ou bien nous renonçons au Grand Israël, jusqu’a la dernière colonie et au dernier avant-poste, ou bien nous donnons la totalité des droits civiques, dont le droit de vote, à tout le monde, y compris aux Arabes. Le résultat, évidemment, sera que ceux qui ne voulaient pas d’un Etat palestinien à côté d’eux l’auront chez eux, par l’intermédiaire du bulletin de vote.

Voilà ce que le Premier ministre devrait dire à son peuple. Il devrait présenter les choix avec franchise : le racialisme juif, ou la démocratie. Les colonies, ou l’espoir pour les deux peuples. La vision de barbelés, de barrages routiers et de kamikazes, ou une frontière internationalement reconnue entre deux Etats, et Jérusalem comme capitale commune.

Mais il n’y a pas de Premier ministre à Jérusalem. La maladie qui ronge le corps du sionisme a déjà attaqué la tête. David Ben Gourion s’est parfois trompé, mais il est resté droit comme une flèche. Quand Menahem Begin s’est trompé, personne n’a mis en cause ses motivations. Ce n’est plus le cas. Des sondages publiés ce week-end montrent qu’une majorité d’Israeliens ne croit pas en l’intégrité personnelle du Premie ministre, mais qu’elle lui fait confiance sur le plan politique. En d’autres termes, le Premier ministre actuel d’Israël personnifie les deux aspects du fléau : une moralite personnelle douteuse et un non respect ouvert de la loi, combinés à la brutalité de l’occupation et au piétinement de toute chance de paix. Voilà notre nation, voilà ses chefs. La conclusion inévitable est que la révolution sioniste est morte.

Alors, pourquoi l’opposition est-elle muette ? Peut-être est-ce l’été, peut-être est-elle fatiguée, peut-être certains veulent-ils se joindre au gouvernement à tout prix, meme au prix de participer à la maladie. Mais pendant qu’ils tergiversent, les forces du bien perdent espoir.

C’est le moment des alternatives claires. Tous ceux qui refusent de présenter une position tranchée, "blanche ou noire", collaborent de fait au déclin. Ce n’est pas un problème de travaillistes contre Likoud, ou de droite contre gauche, mais du bien contre le mal, de l’acceptable contre l’inacceptable. Ceux qui respectent la loi contre les hors-la-loi. Ce qu’il faut, ce n’est pas le renversement politique du gouvernement Sharon, mais une vision d’espoir, une alternative à la destruction du sionisme et de ses valeurs par les sourds, les muets et les insensibles.

Les amis d’Israël de l’étranger, juifs ou non, les présidents et les premiers ministres, les rabbins et les citoyens lambda, tous doivent choisir, eux aussi. Ils doivent tendre la main et aider Israël à trouver son chemin, à travers la Feuille de route, vers notre destin national, en tant que lumière pour les Nations, et pour une société de paix, de justice et d’égalité.

 

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Avraham Burg