Après une année, le Liban s’est affranchi de l’emprise syrienne et ses dirigeants s’opposent désormais au Hezbollah. Avec l’émergence d’un partenaire à Beyrouth, Jérusalem collaborera-t-elle avec lui pour renforcer ses institutions, ou choisira-t-elle une nouvelle guerre totale ?


Auteur : Ksenia Svetlova, Haaretz, 17 mars 2026,

Traduction : Dory, groupe WhatsApp « Je suis Israël »

https://www.haaretz.com/israel-news/israel-security/2026-03-17/ty-article/.premium/a-war-will-only-backfire-israels-once-in-a-generation-opportunity-in-lebanon/0000019c-f8b3-d557-a3be-f8bf9f880000

Photo : Un épais nuage de fumée s’élève suite à une frappe israélienne sur un immeuble dans le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026. ©Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

Mis en ligne le 18 mars 2026 


Le gouvernement libanais a mis hors la loi la branche militaire du Hezbollah, condamné ses agissements agressifs et banni le mot « résistance » du vocabulaire des médias officiels. On pourrait objecter qu’il ne s’agit que de paroles, et non d’actes concrets ; après tout, l’armée libanaise n’a toujours pas désarmé le Hezbollah, comme l’État s’y était engagé lors du cessez-le-feu conclu fin 2024.

Néanmoins, c’est une nouvelle significative. Les mots ont aussi leur pouvoir, et les politiciens israéliens, après tout, n’hésitent pas à critiquer les Palestiniens et d’autres lorsqu’ils ne s’expriment pas suffisamment clairement sur les organisations terroristes et leurs activités meurtrières.

Pour la première fois depuis les années 1980, le Liban a un président qui s’oppose au Hezbollah et un gouvernement ouvertement hostile à l’organisation. Ce sentiment se reflète également dans l’opinion publique.

Le gouvernement de Beyrouth a même suggéré que Jérusalem abandonne la guerre au Liban au profit de négociations directes et d’une action conjointe en vue d’objectifs communs, à savoir le désarmement du Hezbollah et la stabilisation de la situation sécuritaire. Un partenaire libanais existe bel et bien pour Israël, même s’il n’est pas exactement celui qu’il espérait. Et un autre facteur important change la donne.

Depuis l’entrée en guerre du Hezbollah, les réseaux sociaux libanais regorgent de vidéos qui expriment mépris et haine envers l’organisation. Rien de nouveau sous le soleil. On a déjà vu ça pendant la guerre à Gaza. Et en 2019, lorsque des milliers de Libanais sont descendus dans la rue pour protester contre la grave crise économique, dont le Hezbollah était largement tenu pour partiellement responsable.

Après le retrait des forces syriennes du Liban en 2005, les opposants libanais au Hezbollah se sont retournés contre le groupe et ont célébré ce qu’ils croyaient être une victoire sur l’axe pro-iranien. Comme il est apparu par la suite, ces célébrations étaient prématurées. La Syrie a continué de dominer le Liban d’une main de fer, même sans troupes au sol.

Ce qui a changé aujourd’hui, ce n’est pas le nombre de vidéos montrant des Libanais en colère sur les réseaux sociaux, mais le fait que, depuis la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie, Damas ne contrôle plus le Liban, une première depuis des décennies. En raison de la transformation radicale qu’a connue la Syrie au cours de l’année écoulée et de la faiblesse du nouveau régime syrien, le Liban est redevenu un État souverain et non plus un satellite de la Syrie, même s’il demeure très fragile.

A la suite de ce bouleversement, l’ancien chef d’état-major Joseph Aoun a été élu Président du Liban et a nommé Premier ministre Nawaf Salam, l’un des hommes d’État les plus expérimentés du pays. Le moins qu’on puisse dire est que ni l’un ni l’autre ne comptent parmi les admirateurs du Hezbollah.

Un vent nouveau souffle sur Beyrouth depuis environ un an, mais l’armée libanaise n’est toujours pas en mesure d’entreprendre la tâche de désarmer le Hezbollah. Compte tenu des divisions qui la traversent, comme dans la société libanaise dans son ensemble, il est difficile de prévoir quand elle sera prête pour une telle mission. Cette semaine, le journal Al-Akhbar, proche du Hezbollah, a publié une lettre d’officiers libanais avertissant que l’armée pourrait se désintégrer si elle en recevait l’ordre. Selon des observateurs attentifs de la situation au Liban, il ne s’agit pas d’une simple propagande. D’après des sources à Beyrouth, le ministre de la Défense, Rodolphe Haykal, craint lui-même un tel scénario.

Alors, que doit faire Israël ? L’État a l’obligation de défendre les habitants du nord, qui continuent de subir des tirs de roquettes et de drones, même si, il y a à peine un an et quatre mois, le Premier ministre et ses ministres déclaraient avoir « repoussé le Hezbollah de plusieurs décennies ».

L’assassinat d’Hassan Nasrallah, l’opération de téléavertisseurs menée avec brio et les coups durs portés à la direction et à l’infrastructure de l’organisation ont certes affaibli le Hezbollah, mais ne l’ont pas conduit à abandonner le combat ni ses armes. La tâche de désarmer le groupe n’en est pas devenue plus facile, non pas nécessairement en raison de sa force, mais en raison de la faiblesse intrinsèque de la société libanaise, profondément tribale et divisée.

À l’issue d’une nouvelle offensive terrestre, il apparaîtra probablement clairement que l’organisation est toujours là. Si Israël privait également le Liban de la « zone de sécurité » dont parlent si souvent les ministres du gouvernement, le Hezbollah pourrait même gagner la sympathie et le soutien de Libanais qui, tout en s’indignant de l’influence iranienne dans leur pays, sont tout aussi révulsés par une occupation israélienne.

Le gouvernement Netanyahou, qui clame des victoires éclatantes à longueur de journée, refuse de l’admettre. Mais dans la vie, et surtout au Moyen-Orient, il n’existe pas de solutions miracles aux problèmes complexes et profondément enchevêtrés.

Désarmer les organisations armées est une tâche ardue. En Irlande du Nord, qui paraît aujourd’hui calme et paisible, le processus a pris plus de dix ans, malgré le large soutien populaire dont bénéficiait l’accord de cessez-le-feu. Israël ne peut permettre au Hezbollah de se reconstituer et de se renforcer, et pour l’instant, aucune force militaire, hormis Tsahal, n’est probablement capable de contenir l’organisation et de la contraindre à garder sa tête basse.

Cependant, seuls le renforcement des institutions étatiques libanaises et la restructuration de l’armée libanaise, un processus qui prendra du temps, peuvent garantir à Israël une véritable sécurité, au lieu d’une guerre sans fin ponctuée de brèves accalmies.

Israël doit saisir cette occasion unique, alors que la Syrie n’intervient toujours pas au Liban et que les dirigeants du pays soutiennent un arrangement diplomatique, et accepter l’offre qui lui est faite. Seule la stabilisation du Liban, sur les plans sécuritaire, politique, économique et social, conjuguée à des efforts systématiques pour lutter contre la contrebande à la frontière libano-syrienne – ce qui nécessitera également une coopération avec Damas – peut réduire durablement le pouvoir du Hezbollah.

À court et moyen terme, l’armée israélienne devra probablement poursuivre ses opérations à Beyrouth, comme elle le faisait déjà avant la guerre contre l’Iran. Les menaces proférées contre Beyrouth, notamment les propos malheureux du ministre Eli Cohen concernant une possible annulation de l’accord gazier signé par le gouvernement précédent, n’améliorent pas la situation et ne rendront ni l’armée libanaise plus forte ni plus courageuse. Encourager les forces modérées qui aspirent à la stabilité et à la paix, et promouvoir la coopération régionale en vue d’atteindre cet objectif commun, constitue la seule voie viable.

Ksenia Svetlova, ancien membre de la Knesset, directrice du programme de relations Israël-Moyen-Orient chez Mitvim, Institut israélien de politique étrangère régionale, et chargée de recherches à l’Institut de politique et de stratégie de l’Université Reichmann