Un nouveau livre de Yechayahou Leibowitz traduit en français


En 1999 paraissait en Israël un livre qui fut un énorme succès de librairie
: “Professeur Leibowitz, je voulais vous demander…”. Extrait de l’immense
correspondance qu’entretenait Yeshayahou Leibowitz. Leibowitz était connu du
grand public, en particulier grâce aux conférences qu’il donnait regulièrement à la radio. Ces conférences lui ont apporté un flot de questions de toutes sortes, naïves, saugrenues, de la part d’anonymes, et Leibowitz prenait le temps de repondre à chacun, avec serieux, quelquefois très longuement, et parfois invitant son correspondant à venir poursuivre le dialogue à son domicile.
Mr Avraham Yechayahou est en train de traduire ce livre en français, et il nous fait l’amitié de nous en communiquer quelques passages, qui ont une certaine resonance par les temps qui courent.

Impossible de ne pas se mouiller quand on marche sous la pluie
p 407

(Suite a l’interdiction, le 08.06.79, de la manifestation des habitants de
Chekh’em -Naplouse- contre la creation de «Elon More», colonie de peuplement
en Samarie, et suite aux mesures qui suivirent, on s’adressa a Leibovitz,
lui demandant d’ajouter sa signature a la petition redigee contre de tels
evenements.)

26.07.79

Bonjour,
La manifestation prevue n’a pas de sens. Ce que nous ferons a Chekh’em est,
comme tous les actes de repression et de criminalite commis dans les
territoires, la consequence obligatoire du fait meme que nous entretenions
une force d’occupation sur un autre peuple. Cette domination, il est
impossible de ne pas la mener par tous les moyens repressifs et criminels.
Reclamer que de tels actes ne soient pas commis, cela ressemble a reclamer
ne pas etre mouille quand on marche sous la pluie.
Une protestation n’a de sens que si elle dirigee contre le fait meme de
notre pouvoir d’occupation des territoires de un million deux cent cinquante
mille Arabes et pas contre certaines actions de ce pouvoir ; une
manifestation n’ayant de sens que s’il s’agit d’une manifestation pour le
retrait des territoires.
Ce n’est pas a Chekh’em qu’il faut manifester mais dans les villes
israeliennes, et meme dans tout endroit du monde ou notre voix peut porter.
Avec ma benediction,
Yechayahou Leibovitz

L’occupation et la guerre d’un cote, la pauvrete de l’autre
p 408

(L’Association des Quartiers Pauvres envoya a Leibovitz, en lui demandant de
reagir, une note resumant leurs positions quant a l’etat des lieux en
matiere de misere et la difficulte d’en sortir.)

27.02.90

Pour :
M. A., president de l’Association des Quartiers Pauvres
Jaffa

Cher M. A.,
La situation que vous decrivez avec justesse et verite ne pourra s’arranger
tant que l’Etat consacrera toute son energie et ses ressources -tant
materielles qu’humaines a un seul but : maintenir par tous les moyens son
pouvoir d’occupation sur les territoires et faire la guerre a ses habitants.
C’est la que toutes les forces sont gaspillees. Il ne nous reste ni le
temps, ni l’energie, ni les moyens de nous occuper des reels problemes et
des reels besoins de l’Etat et du peuple : la pauvrete, la crise de l’
education, la crise [du systeme de] sante, la crise du logement, les ecarts
communautaires et sociologiques, etc.
Ce n’est que si l’Etat d’Israel se libere de l’aspiration maudite de
maintenir sa domination violente sur les territoires et leur peuple que nous
aurons l’eventualite et la chance de voir l’attention du gouvernement et de
la direction de l’Etat se tourner vers les veritables problemes du peuple,
ainsi que la force et les ressources de l’Etat consacres a l’amelioration de
la situation interieure.
C’est pourquoi vous devez vous joindre de toutes vos forces au combat public
pour le changement de la ligne politique et securitaire de l’Etat d’Israel.

Avec toute mon estime,
Yechayahou Leibovitz

Egaux pour faire la paix
p 404

(L’Assemblee Israelienne pour la Paix Israel-Palestine diffusait le 27.06.75
un manifeste de principes pour la paix. Elle demanda a Leibovitz de le
signer. Certains membres de l’assemblee demanderent aussi a Leibovitz d’
accepter d’etre nomme president d’honneur de l’assemblee, mais il refusa.)

29.07.75

Pour :
Le comite directeur,
Assemblee Israelienne pour la Paix Israel-Palestine
Tel-Aviv

Bonjour,
Je m’identifie aux principes de votre « Nous croyons » mais je ne peux
malgre cela m’associer a votre initiative de creation de « l’Assemblee » en
question, car je considere ses buts tels qu’ils sont exprimes, « servir d’
etape dans le dialogue, etc. », « expliquer l’enjeu d’une paix
israelo-palestinienne, etc. », comme une diversion vis-a-vis de l’essentiel
de ce qu’il y a a faire a l’heure actuelle pour la paix.
Il n’existe aucune chance de dialogue israelo-palestinien , aucune
eventualite d’expliquer l’enjeu de la paix tant que l’Etat d’Israel
maintiendra sous son controle le peuple palestinien. Il n’y a aucun dialogue
veritable entre un dominateur et un domine ; il n’y a de dialogue veritable
qu’entre egaux. Un Palestinien soucieux de son propre honneur et anime d’une
conscience nationale arabe n’entretiendra pas de sinceres pourparlers avec
nous tant qu’Israel imposera une domination sur son peuple, meme si notre
intention, au travers de ces pourparlers visaient a rapprocher la
suppression de cette domination. Ce n’est qu’apres notre retrait
inconditionnel des territoires dans lesquels vivent un million et demi d’
Arabes, accompagne de l’interruption de toute intervention dans leurs
affaires, de toute directive et conseil vis-a-vis de l’organisation de leur
affaires comme ils l’entendent, ce n’est qu’alors que des pourparlers seront
peut-etre (peut-etre!) possible.
En d’autres termes : d’abord le retrait, ensuite des pourparlers, alors que
vous avez l’intention d’inverser cet ordre. Cette planification d’action
manque de sens et d’efficacite.
C’est pourquoi j’adhere aux principes 1,2 et 3 enumeres dans «Nous
croyons», alors qu’a la place des principes qui vont du n° 4 au n° 14, je
ne peux que proposer la formulation suivante :

4. Qu’Israel doit se retirer des territoires occupes en 1967 et entamer des
negociations avec tout pouvoir qui verra le jour dans ces territoires en vue
d’organiser des relations entre l’Etat d’Israel et ce pouvoir, y compris les
necessaires negociations sur les frontieres et une resolution convenable de
la question de Jerusalem.

Je sais que vu l’etat d’esprit ambiant au sein du peuple israelien et les
forces de pression qui animent cette communaute, il n’y a aucune chance
realiste pour qu’Israel fournisse dans un avenir proche un gouvernement
qui irait dans ce sens et pour que dans le monde arabe s’eleve un veritable
pouvoir desireux de par sa propre bonne volonte de composer avec Israel. Par
consequent, le fait que nous parvenions a nos fins depend de ce qu’imposent
les grandes puissances. Toute action publique pour la paix qui ne va pas
dans ce sens et ne le proclame pas explicitement est un voeux pieu.

Pourtant, meme si je ne m’associe pas, pour les raisons evoquees ci-dessus,
a votre initiative, je voudrais rester en contact avec « l’assemblee »
naissante (si elle voit le jour) et meme encourager, dans la mesure de mes
possibilites, celles de ses activites qui me conviennent.

Avec ma benediction de paix,
Yechayahou Leibovitz