Un mur, un homme, une voix


Le site du New York Times


Qalqilya, Cisjordanie

S1il est une loi d’airain qui aura faconne l’histoire des relations entre Israel et les Arabes, c’est la loi des consequences non desirees. Par exemple, Israel se debat encore avec toutes les consequences involontaires de sa victoire en 1967. Aujourd’hui Israel construit une cloture et des murs autour de la Cisjordanie pour empecher les attentats-suicides. Mais ayant vu une grande partie de ce mur des deux cotes, je suis pret a predire ceci : ce sera la mere de toutes les consequences non desirees.

Plutot que de creer les contours d’une solution prevoyant l’existence de deux Etats, ce mur va detruire l’idee meme de la coexistence des deux Etats aux yeux des Palestiniens et les pousser d’ici peu a exiger la solution d’un Etat unique – selon laquelle Arabes et Juifs jouiront des meme droits dans un seul Etat. Etant donne que d’ici 2010 il y aura plus d’Arabes palestiniens que de Juifs vivant dans l’ensemble des territoires d’Israel, de Cisjordanie et de Gaza reunis, cette transformation de la cause palestinienne posera un veritable probleme a Israel. Si les Juifs aux Etats-Unis pensent qu’a l’heure actuelle il est difficile de defendre la cause israelienne sur les campus, imaginez la difficulte quand leurs enfants devront trouver des arguments contre le principe du droit de vote de chacun.

Pourquoi cela ? D’abord parce que la cloture n’est pas construite selon le trace de la frontiere de 1967. Elle est construite en terre palestinienne au-dela de la frontiere, a l’interieur de la Cisjordanie. Et puisque cette cloture est en realite un couloir – qui peut avoir 100 metres de large -, de barbeles, de tranchees, de cameras et de detecteurs, les Palestiniens se voient confisquer davantage de terres pour la construire et des paysans sont separes de leurs champs.

“Si les Israeliens veulent construire un mur sur la Ligne verte de 1967 – pas de probleme, ils peuvent construire un mur de 100 metres de haut”, nous dit Nidal Jaloud, le porte-parole le la ville de Qalqilya, sur la frontiere de la Cisjordanie, ou les Israeliens ont construit un mur de 8 metres de haut apres que cinq kamikazes sont venus de la. « Mais ils ne construisent pas le mur sur la Ligne verte – ils la construisent sur notre terre ».

Plus grave encore, les Israeliens ne voient la cloture que de leur cote. Pour les Palestiniens, la cloture fait partie d’un tissu de postes de controle israeliens et de clotures a l’interieur de la Cisjordanie, de sorte que beaucoup de villages palestiniens voient toutes leurs issues fermees a l’exception d’une seule. La Cisjordanie a ete transformee en une serie de cages. Qalqilya est entouree d’une cloture sur trois cotes – pour l’isoler non seulement du territoire israelien a l’ouest mais aussi des colonies juives en Cisjordanie, au nord et au sud que la ville. Pour sortir de Qalqilya il faut passer par un seul poste de controle israelien, ou les
Palestiniens attendent souvent pendant des heures.

“J’essaie d’aller au village de Al Funduk – a dix minutes de voitures », me dit Luay Tayyem, un employe d’une organisation caritative, qui fait la queue pour sortir de Qalqilya. “Aujourd’hui cela me prendra trois heures. Quand je dis aux soldats que je vais a Al Funduk, ils me demandent en mauvais hebreu ‘Ou est-ce ?'”. Ils parlent russe entre eux. Je parle mieux l’hebreu qu’eux. Je vis ici depuis trente ans, eux depuis deux ans”.

Si les Israeliens construisaient une cloture autour de la Cisjordanie et supprimaient tous les postes de controle en Cisjordanie, ce serait tres logique. Mais ils ne peuvent pas le faire parce que les colonies de Cisjordanie doivent aussi etre protegees – d’ou les postes de controle et les clotures partout, qui etouffent le commerce et creent des cages qui deviendront des fabriques de desespoir. Au fur et a mesure que les Palestiniens se retrouvent isoles dans des poches de territoire a cote des colons juifs – qui eux beneficient de l’etat de droit et ont le droit de vote, la securite sociale et les emplois -, et que l’espoir de voir un jour un Etat palestinien s’estompe, il est inevitable qu’un grand nombre d’entre
eux y renoncent et demandent le droit de vote en Israel.

Un sondage effectue par le Palestinien Khalil Shikaki montre que 25 a 30% des Palestiniens sont partisans de cette solution – un pourcentage ahurissant quand on pense que cette solution n’a jamais ete proposee par aucun parti israelien ou palestinien.

Le premier Arabe israelien a etre greffier a la Cour supreme israelienne, Mohammed Dahleh, m’a dit : « Si les Palestiniens doivent renoncer a leur reve de voir un Etat independant, la seule solution qui puisse leur garantir une vie digne serait de reclamer le droit de vivre dans un seul Etat avec les Israeliens. Quand la lutte pour cette solution commencera, ils auront le soutien d’environ un million d’Arabes a l’interieur d’Israel. Nous dirons : “Inutile d’evacuer la moindre colonie en Cisjordanie. Donnez-nous seulement le droit de vote et laissez-nous devenir membres d’une seule communaute”, puisqu’Israel en a fait un seul territoire de toute maniere. Et ceci trouvera une grande resonance dans la communaute internationale”.

J’eprouve une enorme sympathie pour les Israeliens qui essaient d’empecher
les attentats. Mais construire une cloture sans frontiere et sans reflechir
a la contradiction qu’il y a a avoir des Juifs des deux cotes de cette cloture, n’amenera que davantage de problemes.

Traduction de Marie-Helene le Divelec