Si seulement les balles pouvaient parler


Haaretz

Cette semaine, la liste des passants palestiniens tues par hasard, au cours
d'”incidents” dans les territoires, s’est allongee. Selon le chef d’etat
major Moshe Yaalon, Tsahal prend tres au serieux les cas ou des civils
innocents sont frappes. Selon l’avocat general le general Menahem
Finkelstein, Tsahal effectue une enquete fouillee pour chaque cas ou il
existe un soupcon de mort par negligence, sans parler des attaques
deliberees contre des civils.

Mais si les responsables de l’application de la loi militaire devaient
ouvrir un dossier apres chaque “incident malheureux” au lieu de se lancer a
la poursuite d'”hommes recherches”, les officiers de terrain seraient tres
occupes a se chercher des avocats. Tsahal a donc edicte une regle selon
laquelle c’est aux officiers de terrain de decider des cas mortels qui
justifient une enquete de la part de la police militaire, et des morts de
civils qui seront qualifies d'” incidents malheureux”. Le procureur general,
lui, est alerte quand des acteurs exterieurs, comme les ONG ou la presse,
attirent l’attention de l’armee sur des incidents inhabituels.

Pendant des mois, l’auteur de ces lignes, avec l’organisation B’Tselem, a
enquete sur deux morts a Naplouse. Le parquet militaire a recemment decide
d’ordonner une enquete par la police militaire. L’enchainement des
evenements montre que sans l’intervention de B’Tselem et de la presse, ces
deux cas, comme des centaines d’autres “incidents”, auraient ete enterres
avec leurs victimes.

Le 10 aout 2002, un employe municipal, Ahmed Abdul Rahman al Karini, a ete
tue par balles par une patrouille chargee de faire respecter le couvre-feu,
alors que Karini etait en train de reparer le reseau electrique de la ville.
La procureure en chef militaire, le colonel Einat Ron, a declare a B’Tselem
le 10 septembre qu’elle avait decide de ne pas charger la police militaire
d’enqueter sur ce cas.

Elle ecrivait : “les actions des troupes sont restees dans les limites de ce
qu’il est raisonnable d’attendre d’une force militaire dans la zone, dans
les conditions dans lesquelles elle agissait”. La procureure affirmait que
les soldats etaient charges de faire respecter le couvre-feu et “avaient
remarque une camionnette commerciale qui s’etait approchee puis arretee
brusquement d’une maniere qui avait eveille leurs soupcons”. Plus loin, elle
ecrivait que les soldats “avaient tire en l’air” car ils pensaient que la
camionnette, qui selon eux “s’etait arretee d’une facon louche” “tentait de
s’echapper par la force”.

Le colonel Ron expliquait l’erreur d’identification du vehicule en
remarquant que celui-ci “n’avait pas de lampe cligotante orange sur le
toit”. L’experience de ces deux dernieres annees montre que le dossier
aurait ete clos sans l’existence d’une cassette video de l’agence Associated
Press qui avait enregistre l’incident, cassette parvenue entre les mains de
B’Tselem. La cassette montre clairement une lampe cligotante orange sur le
toit de la camionnette trouee de balles de Kanini.

Le 17 novembre 2002, B’Tselem transmit la cassette au parquet. Le 19
janvier, soit quatre mois et demi apres que le meme parquet n’eut vu aucune
raison de demander une enquete, le colonel Ron ecrivit a B’Tselem que le
parquet avait decide de charge la police militaire d’enqueter sur ce cas.

Le second incident s’est produit lui aussi a Naplouse. Le 11 octobre 2002,
pendant un long couvre-feu dans la ville, il y eut un tir de mtrailleuse
venu d’une jeep qui passait pres de la maison de la famille Abou Hija a
Raffadiyeh.

Shaden Abou Hijla, une femme d’environ 60 ans, bien connue pour son
engagement pacifiste, etait assise dans son jardin, et faisait dela
broderie. Elle fut tuee sur le coup, et son mari, medecin connu, ainsi que
son fils, professeur d’universite, furent blesses.

La mort de Shaden Abou Hijla fut abondamment couverte par la presse. Meme le
president Bush en fut informe personnellement. Dans sa premiere version, non
officielle, l’armee avait declare que la femme avait ete tuee (et son mari
et son fils blesses) par une seule rafale de balles. Apres que l’armee eut
appris que la famille avait decouvert sur les lieux 14 douilles vides
provenant d’une arme automatique, Yaalon ordonna de rouvrir le dossier.
Cette semaine, pres de cinq mois apres la mort de Shaden Abou Hijla, le
porte-parole de Tsahal a annonce que le parquet militaire avait decide
d’ouvrir une enquete.

Ces deux histoires “inhabituelles” montre ce qu’on peut penser etre une
routine pour des centaines de cas de morts, anonymes, dont les circonstances
ne sont pas parvenues aux ONG ou a la presse. Nous continuerons dans ces
colonnes a enqueter sur les conclusions des enquetes effectuees par la
police militaire, et sur les mesures prises (si tant est qu’il y en ait)
contre les eventuels coupables.