Sharon, la diplomatie du bulldozer et la peur du transfert


article en anglais sur le site d’Haaretz

Haaretz, 20 janvier 2004


Ariel Sharon est l’inventeur patente de ce qu’on peut appeler la diplomatie
du bulldozer, l’utilisation d’enormes remueurs de terre qui creent, au sens
propre, des faits accomplis sur le terrain.
Mais l’etendue de son chef d’oeuvre, la cloture de securite, est peut-etre
en train de le conduire la ou il n’a aucune envie d’aller.

L’une de ces directions, en fait, le conduit peut-etre vers son passe
politique. Il y a des annees, Sharon a ete l’inventeur et le principal
promoteur de l’idee (adoptee depuis par ses opposants de l’extreme droite),
selon laquelle le seul Etat palestinien independant acceptable par Israel
etait celui qui se trouvait sur l’actuel Royaume de Jordanie.

Sharon a depuis longtemps renonce a l’idee “la Jordanie est la Palestine”, a
la fois au nom des relations avec le royaume voisin, et parce qu’il
reconnait qu’un Etat palestinien en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza est
probablement ineluctable politiquement.

Mais certains officiels en Jordanie, qui a signe un traite de paix totale avec Israel au milieu des annees 90, craignent aujourd’hui que la construction par Israel du Grand Mur pourrait exaucer indirectement le reve de l’extreme droite, celui d’un transfert soi-disant “volontaire” de milliers de Palestiniens de Cisjordanie vers l’autre cote du Jourdain.

Israel est deja sous la menace d’une condamnation internationale a La Haye
et aux Nations Unies pour le trace de la cloture, qui cause de serieuses
difficultes aux paysans et aux commercants palestiniens, et qui coupe a
travers des territoires qui pour les Palestiniens devaient leur revenir dans
le cadre d’une paix future, mais le concept de transfert est un cauchemar
pour la droite moderee, avec les connotations d’epuration ethnique qu’il
vehicule.

D’apres l’analyste d’Haaretz Zvi Bar’el, la principale inquietude de la
Jordanie est que la cloture entraine une importante vague d’emigration
palestinienne vers la Jordanie, ce qui forcerait la Jordanie a prendre des
mesures pour empecher que ce phenomene n’affecte son territoire.

La “peur de l’emigration” en Jordanie se fonde sur le fait que les
Palestiniens sont clairement en majorite dans un royaume sur lequel regne
une famille d’ascendance bedouine. Sous la pression de Palestiniens, de
l’interieur comme de Cisjordanie, le royaume a assoupli les limitations
qu’il avait imposees aux Palestiniens a l’entree sur son territoire.

Mais, plus la construction de la cloture avance, et plus les Jordaniens en
concluent que “le danger d’une invasion palestinienne de la Jordanie devient
tangible”, dit une source du gouvernement jordanien citee par Bar’el.

“Il s’agit d’une population importante qui n’aura pas d’autre source de
revenus et n’aura s’autre choix que de passer en Jordanie”, continue la
source jordanienne. “Les explications d’Israel sont insuffisantes, et nous
ne sommes pas convaincus qu’Israel fera un reel effort pour eviter une
emigration palestinienne vers la Jordanie”.

Pendant des annees, les relations entre Israel et la Jordanie ont ete parmi
les plus chaleureuses de toutes celles entre un Etat arabe et l’Etat juif.
Mais les inquietudes jordaniennes vis-a-vis de la cloture ont jete un
soudain froid.

Lundi, Sharon est passe a l’offensive, en disant devant la commission des
Affaires etrangeres et de la Defense de la Knesset que “l’action de la
Jordanie a La Haye constituait un changement dans les relations entre les
deux pays, marquees par une cooperation strategique”.

“Nous leur avons dit clairement que la cloture n’etait pas destinee a
encourager un mouvement palestinien vers la Jordanie”, a dit le premier
ministre.

Mais Marwan Muasher, ministre jordanien des Affaires etrangeres, ne s’en est
pas laisse compter, disant que les representants jordaniens se joindraient a
l’opposition a la cloture devant la cour internationale, saisie par les
Nations Unies pous statuer sur la legalite de la cloture. “Nous allons a La
Haye a la fin du mois pour defendre les interets jordaniens, contre le mur”,
a-t-il dit.

“Notre position est claire. Le mur de separation represente une menace
directe, non seulement pour les interets nationaux palestiniens et pour
l’idee d’un Etat palestinien, mais aussi pour la securite nationale de la
Jordanie”, a dit Muasher.

Usant d’un vocabulaire exceptionnellement direct pour lui, Muasher a dit que
“le mur doit etre detruit”, et que “les Arabes doivent mettre un terme a la
construction de ce mur”.

Cherchant a minimiser les degats, le minitre des Affaires etrangeres Silvan
Shalom a dit “j’espere me rendre en Jordanie dans un futur proche”. Cette
visite serait la premiere visite a Amman au niveau ministeriel depuis aout
1999.

Pour ecarter tout doute sur ses intentions, Shalom a ajoute “je veux
insister sur le fait que la Jordanie n’est pas la Palestine, et qu’Israel ne
soutient en aucune maniere une quelconque reinstallation de Palestiniens en
Jordanie”.