Au revoir, je reste


par Luis Lainer[[Luis Lainer est president d’Americans for Peace Now.]]


Il y a quelque chose de marxien dans le projet d’Ariel Sharon de
“desengagement” d’Israel des Palestiniens, qui passerait par l’achevement de
la barriere de securite et par l’evacuation de quelques colonies. Comme
Groucho Marx, Sharon declare en meme temps son intention de partir et de
rester.

En realite, son plan revient bien moins a diminuer l’emprise d’Israel sur
les territoires occupes qu’a consolider sa presence en Cisjordanie. Il
s’agit d’une formule qui promet la continuation du conflit avec les
Palestiniens.

En soi, il n’y a rien de condamnable a ce qu’Israel prenne des mesures
unilaterales pour reduire le conflit avec les Palestiniens. Si Sharon avait
decide de construire la cloture de securite le long de la Ligne verte, au
lieu de le faire profondement en territoire palestinien, la barriere aurait
ete percue comme une mesure de defense justifiee contre les inflitrations
terroristes palestiniennes. Et si une cloture sur la Ligne verte avait ete
accompagnee d’evacuations de colonies, et d’une veritable proposition de
solution pour deux Etats viable qui aurait ete negociee avec les
Palestiniens, personne n’aurait pu blamer Sharon.

Ce n’est pas le cas. La cloture de securite de Sharon en Cisjordanie est en
train d’etre construite bien au-dela de la Ligne verte, signalant ainsi une
intention de conserver toutes les terres qui se trouveront du cote
israelien. En meme temps, il place des milliers de Palestiniens a
l’interieur de la ligne de defense d’Israel, et coupe des centaines de
milliers d’autres Palestiniens de leurs familles, de leurs terres
cultivables et de leurs services sociaux.

Alors qu’on a beaucoup parle de l’eventualite que Sharon demantele quelques
colonies (ce qui serait evidemment bienvenu), peu de gens ont remarque ses
declarations corollaires a propos du renforcement du controle israelien sur
les portions des territoires occupes ou il resterait.

De plus, rien dans le passe de Sharon n’indique qu’il soit pret a offrir aux
Palestiniens quoi que ce soit qui ressemble, meme de loin, a un Etat. Le
maximum qu’il ait jamais voulu ceder en Cisjordanie, c’est, au plus, une
moitie des territoires, en laissant les Palestiniens dans de petits ilots de
territoires divises, peu de capacite a gouverner leurs affaires et une
economie non viable.

Au lieu d’utiliser des mesures unilaterales pour promouvoir un possible
accord de paix avec les Palestiniens, Israel demeurera profondement engage,
si Sharon mene son projet a terme. Une fois que Sharon aura acheve la
barriere le long de la frontiere Est et de de la vallee du Jourdain, environ
la moitie de la Cisjordanie se retrouvera sous le controle direct d’Israel.

Israel imposera toujours sa volonte sur les autres portions des territoires
occupes, a travers de frequentes incursions armees et le controle des
frontieres palestiniennes. Israel determinera quels marchandises et quels
travailleurs seront autorises a entrer et sortir des territoires. Israel
sera toujours le fournisseur de l’eau et de l’energie des Palestiniens.

En realite, le resserrement du controle par Israel de millions de
Palestiniens provoquerait une plus grande implication. Par exemple, les
bailleurs de fonds internationaux sont deja fatigues de porter l’economie
palestinienne de leurs subventions. Certains se demandent ouvertement
pourquoi ils devraient subventionner l’occupation par Israel de la
Cisjordanie et de Gaza.
Ces bailleurs de fonds pourraient tres bien reagir a l’enfermement complet
des territoires occupes en renoncant totalement a leurs actions de secours,
ou au moins en les reduisant. L’Autorite palestinienne, deja sur le fil du
rasoir, pourrait s’effondrer sous la pression financiere. Cela pourrait
conduire Israel a administrer de nouveau les services et la police dans les
territoires, ce qui augmenterait donc son implication dans la vie des
Palestiniens et couterait, au surplus, des milliards de shekels.

Il se peut que les Israeliens qui se trouveraient du cote israelien de la
cloture beneficient d’une meilleure protection a travers le plan de
desengagement de Sharon. Mais les colons juifs restant du cote palestiniende
la cloture seraient susceptibles d’etre l’objet de davantage d’attentats,
tout simplement parce qu’ils seraient des cibles plus faciles, surtout si le
Hamas et le Jihad islamique reussissent a remplacer l’Autorite
palestinienne.

Enfin, vu l’evolution demographique, le plan de Sharon consistant a
maintenir son controle sur la Cisjordanie et sur Gaza promet que les Juifs
seront bientot en minorite sur les territoires entre le Jourdain et la
Mediterranee, mettant ainsi fin au reve sioniste d’un Etat juif
democratique. Les Palestiniens reclameront l’egalite des droits civiques,
comme les Noirs en Afrique du Sud sous l’apartheid, ce qui exacerberait (et
non reduirait) la lutte politique entre Israeliens et Palestiniens.

A court terme, des mesures unilaterales peuvent apporter un certain repit
aux Israeliens. Mais il n’existe aucun substitut a une veritable solution du
conflit a long terme. Le mot-cle pour assurer l’avenir d’Israel est toujours
: “negociation”.