Auteur : Fania Oz-Salzberger, 11 janvier 2024, Moment

Traduction : Bernard Bohbot pour LPM

https://momentmag.com/a-guide-to-zionism-in-hard-times/

Photo : Nathan Birnbaum, Theodor Herzl, David Ben-Gurion etAmos Oz. (Photo credit: Wikipedia)

Mis en ligne le 8 février 2024


« Pourquoi n’abandonnes-tu pas le mot « sionisme » » m’a demandé l’autre jour un ami non israélien ? «  Il est confus, il signifie des choses contradictoires et il attise la haine. Les antisémites l’utilisent comme un mot de code vertueux pour exprimer leur haine des Juifs. C’est devenu un gros mot.  »

Eh bien, mon ami, je comprends ta perplexité, mais le sionisme ne saurait être jeté aux orties de manière expéditive. Il fait partie prenante de l’identité de 10 à 20 millions de personnes dans le monde qui s’en réclame. Beaucoup d’entre eux, mais certainement pas tous, sont Israéliens. La plupart, mais certainement pas tous, sont juifs. Ces gens-là qui se réclament du sionisme interprètent ce concept de différentes manières, mais quiconque vous dit « Je déteste les sionistes, pas les juifs » doit admettre qu’une majorité de Juifs dans le monde sont, au sens premier du terme, des sionistes. Il faut faire avec.

Le terme « sionisme », inventé par le penseur juif autrichien Nathan Birnbaum en 1890 et rendu célèbre par Theodor Herzl moins d’une décennie plus tard, lors du premier congrès sioniste en 1897, fut contesté dès ses débuts. Dans son acception la plus fondamentale, il signifie simplement que les Juifs ont droit à un foyer national sur leur terre ancestrale.

À la suite de l’émergence du mouvement national juif, le terme est resté vague, ouvert à des interprétations différentes au sein du peuple juif. Le mouvement sioniste est rapidement devenu une vague collection de projets qui incarnaient les espoirs d’une partie du peuple juif. Socialistes, bourgeois, religieux ou nationalistes, tous se retrouvaient dans ces courants alors modérés. C’est l’un des secrets de son incroyable succès.

Depuis la naissance d’Israël en 1948, avec l’aval juridique de la communauté internationale, le sionisme signifie simplement que le droit de l’État d’Israël d’exister et de prospérer est égal à celui de n’importe quel autre pays. Tant que ce droit est contesté, la mission du sionisme n’est pas terminée.

Il convient de noter que cette définition de base du sionisme n’exclut pas l’égalité totale des droits pour les citoyens arabes d’Israël. Elle n’exclut pas l’existence d’un État palestinien indépendant aux côtés d’Israël. Elle n’aspire pas à définir les frontières définitives d’Israël. Elle ne définit pas non plus le type de gouvernement dont Israël sera doté, même si, jusqu’à la récente montée en puissance du gouvernement d’ultradroite de Benyamin Netanyahu, la démocratie constituait le consensus au pays.

Qu’en est-il du colonialisme ? Malgré les origines européennes des pionniers, le sionisme n’est pas, et n’a jamais été un projet colonialiste. Les Juifs ont vécu en Terre d’Israël/Palestine dans une continuité ininterrompue depuis que l’Empire romain a envoyé la plupart de leurs frères en exil. Diverses vagues d’immigration juive se sont succédé, animées par la conscience de ceux qui y prenaient part, qu’ils retournaient sur leur terre ancestrale.

Inspirés par le nationalisme moderne (plutôt que par l’impérialisme moderne), les sionistes du XIXe siècle ont transformé ce cours d’eau en rivière. Selon leurs propres dires, ils ne sont pas venus pour conquérir ou pour coloniser ; ils sont rentrés chez eux. Ils sont venus sur cette terre pour y travailler dur et de leur propre main. La plupart d’entre eux souhaitaient vivre en paix avec leurs voisins arabes.

Ces dernières années, le discours postcolonial poussé à outrance a fait basculer cette histoire. Mais, peu importe l’apparence « blanche » du demi-million d’immigrants juifs européens qui vivaient dans les rues de Haïfa et de Jaffa au début du XXe siècle, ils ne sont pas arrivés armés jusqu’aux dents, soutenus par une armée européenne, au nom d’une puissance coloniale. Ils ne possédaient pas non plus de patrie où ils pouvaient retourner après 1939 : ces gens-là étaient alors tous des réfugiés ayant échappé de justesse à un génocide.

En outre, avant et surtout après 1948, le demi-million de migrants européens a été rejoint par plus de 600 000 Juifs non blancs chassés des pays arabes et musulmans. Plus de la moitié des Juifs israéliens actuels sont originaires du Moyen-Orient et sont venus échapper à la violence et à la mort au Maroc, en Algérie, en Irak, au Yémen et en Iran. Essayez d’expliquer cela aux trolls qui demandent que les Israéliens « retournent en Pologne et en Allemagne ».

Une vérité touchante que l’on ne m’a pas enseignée dans les écoles israéliennes est que de nombreux membres de la génération fondatrice d’Israël, peut-être même la plupart, n’étaient même pas sionistes, mais simplement des réfugiés — des personnes qui ont fui avec seulement les vêtements qu’elles portaient sur le dos.

Pour ces derniers, le sionisme n’était pas un colonialisme, mais une planche de salut. Et pas n’importe laquelle. Cette planche était porteuse de la mémoire historique longuement ancrée d’une appartenance géographique. C’est peut-être grâce à cette énergie culturelle que le sionisme a été l’un des radeaux de sauvetage les plus efficaces de l’histoire moderne. Il l’est toujours d’ailleurs, même après le 7 octobre.

Et pourquoi ne pas partager ce radeau de sauvetage avec d’autres ? À l’origine, le sionisme accueillait favorablement l’idée d’une citoyenneté commune que partageaient Juifs et Arabes. Il n’a jamais eu l’intention de créer des réfugiés arabes, mais bien de trouver un abri pour les réfugiés juifs. David Ben Gurion a déclaré en 1918 que l’idée même d’expulser les résidents arabes du territoire était « un mirage néfaste et réactionnaire ». La Déclaration d’indépendance d’Israël exprime cela explicitement en annonçant la pleine égalité pour les citoyens arabes du pays, et en offrant la paix et le bon voisinage aux pays arabes. Bref : le but était de créer une patrie nationale pour le peuple juif de même qu’une démocratie pour tous ses citoyens.

Cet idéal aurait pu fonctionner — nous ne pouvons en être sûrs — si les dirigeants palestiniens et les pays arabes avaient accepté la résolution 181 de l’ONU de novembre 1947, qui prévoyait la division du territoire pour y créer un État israélien et un autre palestinien. En lieu et place, les milices palestiniennes ont immédiatement attaqué la population civile juive. À cela s’est ajoutée l’invasion en 1948 du territoire israélien par cinq armées arabes. Cette erreur fut extrêmement préjudiciable aux Palestiniens, mais ils ne furent pas les seuls à en avoir fait les frais : le jeune État d’Israël est né légalement, mais avec du sang sur les mains. Aussi pacifique qu’ait été l’intention de son courant principal, le mouvement sioniste a été contraint d’atteindre son objectif par la guerre. Tel n’était pas le rêve de Herzl.

« Le sionisme a toujours été un nom de famille », disait mon père. Il peignait son arc-en-ciel d’horizons contradictoires avec une douce ironie : une utopie socialiste, une Jérusalem bourgeoise juive aux toits rouges et aux bonnes manières, un retour nationaliste au royaume de David, une lumière libérale-démocrate pour les nations, un copié-collé ultra-orthodoxe du shtetl sous des cieux plus bleus. Cette variété devait être à l’image du peuple juif lui-même.

Malheureusement, certaines des versions du sionisme sont devenues aujourd’hui extrêmement toxiques. Le sionisme révisionniste de droite, dans lequel Jabotinsky et Begin ont ardemment associé le nationalisme au libéralisme et à l’égalité des droits, est tombé dans le piège de la suprématie juive doublé de tendances expansionnistes, racistes et violentes. À la grande honte d’Israël, ce courant occupe aujourd’hui une place de choix dans le gouvernement de Netanyahu.

Sachez que le sionisme auquel adhérait Herzl est toujours vivant : un pays libéral et démocratique, de même qu’un foyer pour la nation juive et pour tous ses citoyens. Il est important de souligner que Herzl, ce prophète de l’État d’Israël s’il en est, n’a pas qualifié ce dernier d’État juif, mais d’État des Juifs (Judenstaat). Dans ses écrits, les Juifs sont des individus et des citoyens au sens moderne du terme, et non une entité collective mystique. La solution à leur problème est politique et matérielle, et non messianique. Herzl insistait fortement sur le fait que tout citoyen non juif doive bénéficier d’une égalité civile totale et participer activement à la vie publique et politique. Dans son roman futuriste Altneuland, un couple palestinien, fier, et qui assume pleinement ses convictions (bien que le terme « palestinien » tel qu’on l’entend aujourd’hui n’existait pas encore), joue un rôle central dans l’intrigue.

En fait, le sionisme de Herzl, auquel Ben Gurion a adhéré et auquel une bonne moitié des Juifs israéliens adhèrent encore aujourd’hui, est si modéré que les antisionistes ont du mal à l’attaquer. Certains d’entre eux s’accrochent à un vague passage dans l’un des documents privés de Herzl, d’autres se contentent de fausses affirmations. L’adhésion de Herzl en faveur du libéralisme et de l’égalité des droits est presque inattaquable.

Mon propre sionisme a lui aussi un nom. J’aimerais qu’il soit utilisé plus souvent. Je suis une sioniste humaniste.

Le sionisme humaniste, selon ma définition, découle du sionisme de Herzl, auquel s’ajoute une combinaison de sionisme social-démocrate et de sionisme religieux modéré. Il trouve son écho le plus clair dans la Déclaration d’indépendance d’Israël, qui salue « l’éthique des prophètes » dans sa forme la plus universaliste, en tant que valeurs que le judaïsme a apportées à la civilisation.

Le sionisme humaniste est la raison pour laquelle j’ai choisi de continuer à utiliser le terme « sionisme » dans le cadre de mes valeurs et de ma vision du monde. C’est aussi l’héritage de tous les Israéliens qui se sont mobilisés, entre janvier et octobre 2023, pour s’opposer à l’assaut de la coalition Netanyahu contre la Cour suprême, visant à saper son rôle de défenseur des minorités (principalement arabes).

Qu’ils le sachent ou non, le sionisme humaniste est aussi le fondement intellectuel de tous ceux qui espèrent encore assister à l’émergence d’une solution à deux États après le monstrueux massacre du 7 octobre perpétré par le Hamas. Et parce qu’il s’agit d’une vision humaniste du monde, cette solution dépend de l’existence d’une Palestine future — et même un Israël futur — dirigée par des modérés en quête de paix.

Le nouveau tsunami antisémite ne pourra pas cacher son visage hideux derrière une façade « antisioniste » tant que le sionisme humaniste existera. Parmi les nombreuses idéologies qui s’affrontent dans le monde turbulent d’aujourd’hui, l’idée d’un État pour les Juifs et tous ses citoyens, aux côtés d’une Palestine stable, offre ce que le sionisme humaniste nous a toujours procuré : une cause moralement digne d’intérêt.

 

 

Moment fut fondé en 1975 par le prix Nobel Elie Wiesel et l’écrivain et activiste Leonard Fein, en tant que magazine destiné à fournir une vue unique sur les questions qui inquiètent, concernent ou inspirent les Juifs américains. Ils le nommèrent ainsi, en mémoire de Der Moment, quotidien indépendant publié en yiddish à Varsovie et lu dans toute l’Europe de l’Est de 1910 à 1939.