Shaul Arieli revient sur les étapes qui se sont succédé depuis le mandat britannique, évalue l’intérêt qu’il y a à observer les résolutions de Nations Unies, les Palestiniens ayant vu leur territoire progressivement se réduire du fait de leur refus entêté de reconnaître Israël. Il se pourrait cependant qu’à son tour, l’entêtement de la droite israélienne à annexer de plus en plus de territoires et à s’opposer à l’établissement d’un Etat palestinien aboutisse à la création d’un seul Etat arabe avec une population juive minoritaire et se réduisant sans cesse.

“La conclusion est claire : le camp qui s’en tient aux résolutions internationales finit par gagner la majeure partie du territoire.”


Traduction: Bernard Bohbot pour LPM

Photo : © Ha’Aretz

Shaul Arieli,  pour Ha’Aretz, 31 mai 2019

https://www.haaretz.co.il/opinions/.premium-1.7307061

Netanyahu and Trump will fulfill the Palestinian dream


Le président Donald Trump, qui incarne la violation de la légitimité des résolutions internationales, a été chaleureusement adopté par Benjamin Netanyahu, son gouvernement et tous ceux qui rejettent un accord politique avec les Palestiniens. Après la reconnaissance de Jérusalem et de l’annexion du plateau du Golan, en violation flagrante de l’article 2 de la Charte des Nations Unies, qui interdit l’acquisition de territoires par la force (au sens où l’État conquérant y applique sa souveraineté), et des résolutions 242, 252, 476, 338, et autres, Netanyahu et ses partenaires attendent l’ “accord du siècle “. Son rejet anticipé par les Palestiniens sera perçu par le gouvernement israélien comme l’occasion d’annexer unilatéralement les colonies de peuplement en Cisjordanie, contrairement à la lettre de garantie américaine de 1991 adressée à l’OLP, et en totale contradiction avec la résolution 2334 (de 2016) du Conseil de sécurité de l’ONU qui déclarait les colonies illégales (la résolution a reçu le soutien de 14 membres sur les 15 du Conseil, les Etats-Unis s’étant abstenus).

Une telle mesure serait une nouvelle expression du mépris d’Israël pour la communauté internationale et de sa dépendance exclusive et jamais vue jusque-là à l’égard de l’agressive administration républicaine de Trump. La coalition Netanyahu voit le soutien de Trump comme l’occasion d’étendre la souveraineté d’Israël au-delà des lignes de 1967 (et de Jérusalem-Est), malgré le fait que l’histoire du conflit israélo-palestinien, qui date de plus d’un siècle, nous enseigne d’autres choses sur l’influence de la position internationale quant aux frontières reconnues de l’État d’Israël et au partage du territoire.

Le mandat de 1922 était considéré par le mouvement sioniste comme la confirmation de l’établissement d’un foyer national dans toute la partie occidentale de la terre d’Israël, même si la Déclaration Balfour et le Livre blanc de Churchill (le premier) affirmaient explicitement le contraire. D’autre part, les Arabes, qui constituaient 90% de la population, rejetèrent la Déclaration Balfour et le Mandat, et exigèrent d’établir leur Etat sur 100% de la Palestine britannique. Les Britanniques, émissaires de la Société des Nations, rejetèrent l’exigence arabe.

La révolte arabe de 1936 et l’équilibre démographique, alors clairement favorable aux Arabes (70%-30%), et les développements politiques au Moyen-Orient et en Europe, aboutirent à la proposition de la Commission Peel (1937) de créer un Etat juif sur seulement 17% du territoire. Le mouvement sioniste, dirigé par Chaïm Weizmann et David Ben-Gourion, adopta la proposition, mais l’Agence Juive présenta un plan de partition qui exigeait le doublement de la superficie de la zone à 34% du territoire. Les Arabes rejetèrent complètement cette proposition qui fut finalement retirée.

Le plan de partage de novembre 1947 accordait à l’Etat juif 55% du territoire et à l’Etat arabe 45% du territoire, l'”entité séparée” de Jérusalem passant sous le contrôle des Nations Unies. La communauté juive, qui ne représentait qu’un tiers de la population du pays, adhéra chaleureusement à la partition proposée au début de l’année par Ben-Gourion. Celui-ci déclara d’ailleurs que ” le seul arrangement possible dans l’immédiat et de caractère définitif est la création de deux États, un juif et un arabe ” et il décréta en mai 1948 la création de l’État ” sur la base de la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies “. Les Arabes continuèrent à rejeter la partition et le mufti Haj Amin affirma qu’ : “Une nation qui aspire à la vie n’accepte pas la division de sa patrie.” Plus tard, la charte palestinienne déclara : “La partition de la Palestine à partir de 1947 et la création d’Israël sont fondamentalement erronées’’.

La guerre d’Indépendance éclata à l’initiative des Arabes, alors que Jamal Husseini, le représentant du Haut Comité arabe, lançait sur un ton de défi au Conseil de sécurité en avril 1948 : “Le représentant de l’Agence juive nous a dit hier qu’ils ne sont pas du côté agressif… que ce sont les Arabes qui ont commencé les combats… nous ne nions pas ce fait… nous avons dit au monde… que nous ne sommes pas d’accord que la petite Palestine soit divisée… et que nous voulons nous battre“. A la fin de la guerre, les Palestiniens devinrent une nation de réfugiés, absents du discours politique concernant leur avenir, tandis que leur représentation était transférée aux Etats arabes. Le jeune Israël étendit ses frontières à 78% du territoire et y appliqua la loi israélienne. La Communauté internationale reconnut ces frontières en tant que lignes d’armistice.

La guerre des Six Jours de 1967 donna lieu à la Résolution 242 (” des territoires contre la paix “) qui reconnaissait implicitement les lignes israéliennes de 1967, mais l’ONU continuait d’ignorer les Palestiniens, lesquels rejetaient toute reconnaissance d’Israël. Seule la décision de l’OLP de reconnaître la résolution de partition (181) et la résolution 242 à la fin de 1988 conduisit à une série de résolutions de l’ONU qui aboutirent en 1988 à la reconnaissance de la Palestine en tant qu’Etat non membre à l’intérieur des lignes de 1967. En d’autres termes, à 22% de la Palestine mandataire.

Depuis 1967, Israël – infiniment plus fort qu’en 1948 et jouissant d’une suprématie militaire sur les Palestiniens et les États arabes voisins – n’a reçu aucune reconnaissance internationale pour la moindre mesure unilatérale qu’il a prise pour étendre ses frontières en annexant Jérusalem-Est et le plateau du Golan. Ses frontières avec l’Égypte et la Jordanie, qui ont toutes deux adopté la résolution 242 et reconnu Israël, ont été établies dans le cadre d’accords de paix conformément aux frontières mandataires de la Terre d’Israël. Du Sud-Liban, Israël s’est retiré en vertu de la résolution 425 (1978) de l’ONU, et de la bande de Gaza, il s’est retiré unilatéralement à la ligne verte.

Ces jalons historiques du siècle dernier nous apprennent que les deux parties se sont engagées dans ce conflit, chacune revendiquant ” tout est à moi “, et la communauté internationale s’est généralement rangée du côté du mouvement sioniste. L’idée fondamentale qui imprégnait la conscience et la position de la communauté internationale, à savoir qu’il s’agit ” d’une lutte entre deux mouvements nationaux dont les revendications sont valables et ne peuvent être conciliées l’une avec l’autre… indépendamment de la partition... ” a également ouvert la porte aux Palestiniens ; cependant, leur refus continu de reconnaître le droit du peuple juif à un État dans la Terre d’Israël et d’accepter les décisions de la communauté internationale, a progressivement réduit la zone désignée pour l’État arabe : dans la proposition de la Commission Peel, la zone arabe (sous Abdullah I, Amir Transjordan) représentait 70% du territoire, en 1947 45% et en 1988 22%, comme Mahmoud Abbas l’a reconnu dans une interview datant de 2008 : “L’occasion du partage de 1947 a été perdue, et avant cela, l’occasion de la Commission Peel a été perdue. Mais nous ne voulons pas perdre une autre occasion. Nous avons donc accepté la division de 1948 et 1967, qui n’inclut pas plus de 22% de la Palestine historique“.

Le mouvement sioniste, sous la direction de Weizmann et Ben-Gourion qui coopérèrent avec la position internationale, fit passer la superficie de l’Etat juif respectivement de 17% à 55% , et finalement à 78% du territoire. La conclusion est claire : le camp qui s’en tient aux résolutions internationales finit par gagner la majeure partie du territoire.

Ivre de pouvoir, la coalition Netanyahu, soutenue par le gouvernement Trump, a fait sienne cette idée. Naftali Bennett, qui a lancé son plan d’annexion de la zone C au début de 2012, évoqua la Communauté internationale avec mépris et arrogance : “Le monde ne reconnaîtra pas notre souveraineté là-bas, de même qu’il ne reconnaît pas notre souveraineté sur le Mur occidental, Ramot et Gilo à Jérusalem et sur les hauteurs du Golan. Ce n’est pas grave. Il s’y habituera au fil des ans.” De nombreux membres de la coalition, qui réclament l’annexion de la majeure partie de la Cisjordanie, mentionnent souvent la dernière ligne dans le discours prononcé par le ministre de la Défense Ben-Gourion lors de la marche des Forces de défense d’Israël le 27 avril 1955, jour de l’Indépendance : “Notre avenir ne dépend pas de ce que disent les goys, mais de ce que feront les Juifs“, en référence aux paroles du Premier ministre Moshe Sharett, qui avait déclaré lors de la réunion du cabinet tenue le 29 mars 1955 que le plan de partage établissait l’État d’Israël : “Seul le courage des Juifs a établi l’État et non la résolution des Nations Unies“.

Tout cela ne tient pas compte de la position prise dans la plupart des cas par Ben-Gourion, concernant l’importance et le poids de la Communauté internationale, comme il l’a expliqué en 1956 : “Ce serait une erreur de dire que l’ONU n’a pas de valeur réelle. L’Organisation des Nations Unies est aujourd’hui la scène suprême de l’opinion publique humaine… et la valeur énorme de cette opinion publique ne doit pas être sous-estimée“. Et c’est ignorer également le désenchantement de Ben-Gourion après la campagne du Sinaï, alors qu’il souhaitait établir le Troisième Royaume de David, comprenant non seulement le Sinaï mais aussi la moitié de la Jordanie, le plateau du Golan et le sud du Liban. Cette aspiration fut remplacée après le retrait d’Israël du Sinaï, imposé par les superpuissances, par une vision différente, comme le confiait Ben-Gourion à Haaretz en octobre 1959 : “Quiconque croit qu’aujourd’hui seule la force militaire peut résoudre les questions historiques entre les nations ne sait pas dans quel monde nous vivons’’. Et d’ajouter : “Toutes les questions locales sont aujourd’hui internationalisées, et nos relations avec les peuples du monde ne sont donc pas moins importantes que notre puissance militaire, que nous devons continuer à entretenir, afin de dissuader les attaques et de gagner si nous devons nous battre“.

Si Israël n’est pas libéré de l’illusion de l’annexion et n’abandonne pas son opposition à la création d’un État palestinien à ses côtés, la Communauté internationale soutiendra les Palestiniens lorsqu’ils changeront leur position et exigeront l’égalité des droits dans un seul État. Il serait triste de découvrir qu’après un peu plus d’un siècle, l’aspiration palestinienne à un Etat arabe entre la Méditerranée et le Jourdain, avec une minorité juive en diminution, sera satisfaite par le gouvernement israélien lui-même.