Chronique n° 39, 9 janvier 2004

Entretien en direct de Jerusalem avec CLAUDE SITBON, etabli depuis plus de
30 ans en Israel, sociologue, specialiste des juifs de Tunisie et auteur de
nombreux ouvrages a ce sujet, responsable de la Fondation de Jerusalem aux
cotes de Teddy Kollek, directeur du departement educatif de l’Agence juive a
Paris, et recemment partie prenante a l’initiative de Geneve aux cotes de
Yossi Beilin.


LA PAIX MAINTENANT : Quel écho rencontre l’initiative de Genève dans la
classe politique israélienne?

CLAUDE SITBON : Les accords de Genève sont une initiative de la société civile israélienne. On nous avait seriné pendant trois ans qu’il n’y avait rien à faire, qu’il n’y avait personne à qui parler. Eh bien voila, des gens de bonne foi des deux côtés se sont attelés a la tâche et ont proposé un plan. Ce qui me paraît important aujourd’hui, ce n’est pas tant le plan en lui-même, que la prise de conscience qu’il provoque. Ainsi, avant même les signatures a Genève, certains s’aperçoivent subitement « qu’il y a bel et bien quelqu’un avec qui parler ». Divers responsables politiques dont Omri Sharon lui-même , le fils du premier ministre, partent à Londres rencontrer des Palestiniens. Ehud Olmert, qui est ce que l’on appelle un « prince du Likoud » élevé au berceau dans l’idéologie de Jabotinsky, proclame:  » on ne peut pas garder les territoires !  » Tout cela est quand meme etonnant.
Pendant très longtemps, j’ai dit : il y a ceux qui sont pour la paix, et ceux qui sont contre la paix. Aujourd’hui, je porte un autre jugement, qui me paraît plus pertinent, et qui englobe des gens comme Sharon, Olmert et Meridor: il n’y a plus une gauche et une droite, il y a deux camps; ceux qui veulent plus de juifs dans un Etat juif et démocratique sans les territoires, et ceux qui veulent plus de colons dans les territoires. Voilà le vrai choix !

LPM : Vous connaissez bien la communauté juive de France. Comment
percevez-vous ses diverses réactions face à l’initiative de Genève ?

CS : Les juifs de France sont une communauté chaleureuse, proche d’Israêl,
ils ont un lien charnel avec le pays, ils y ont tous un parent proche ou lointain . Je comprends donc leurs inquiétudes, leurs interrogations et leurs réticences face à Genève. Mais ce qu’il faut toujours dire, et cela en particulier depuis Oslo, c’est que toutes les critiques envers Israël sont bonnes, tant qu’elles restent dans les limites du Ahavat Israel, l’amour d’Israël.
Je voudrais m’adresser aux rabbins, aux éducateurs, aux présidents de communauté, pour rappeler ce qui est écrit dans Mishlei, les proverbes de la Bible.

LPM : Pourriez-vous préciser ?

CS : Je tairai le nom de ce vice-président du Likoud mondial, qui avait traité Yitzhak Rabin de Pétain et autres insultes du même accabit. Mais le peuple juif est le peuple de la mémoire. Dès lors, croyez-vous que l’on puisse oublier cela ? je voudrais m’adresser aux rabbins, aux éducateurs, aux présidents de communauté, pour rappeler ce qui est écrit dans Mishlei (Les Proverbes de la Bible), je le dis en hébreu :  » hamavet vehahayim byidei halachon « . Et à l’attention de ceux qui ne connaîtraient pas encore l’hébreu, je traduis : la mort et la vie sont au pouvoir de la langue. En d’autres termes, comme disait Léo Ferré, les mots et les armes c’est pareil, ça tue . Et lorsqu’on est assis dans un fauteuil à Paris, que l’on ne vienne pas me donner des leçons de sionisme. Aujourd’hui en Israël, c’est le bon sens qui va gagner. On se rend compte que le problème central, c’est la
question des territoires, surtout lorsque l’on voit à quel point le budget de l’Etat d’Israël est grevé par les énormes dépenses qui en découlent. Et si le statu quo se poursuit, nous serons enfermés dans une impasse. En effet, soit nous resterons un Etat démocratique, et dans ce cas la majorité démographique ne sera plus celle d’un Etat juif. Soit les deux populations n’auront pas les mêmes droits, et dans ce cas ce sera également la fin d’Israël. L’Etat d’Israël doit être « Or Lagoyim « , une lumière pour les Nations . C’est cette exigence morale qui nous a inspirés pendant 2000 ans en diaspora , et qui depuis 55 ans a fait de l’Etat d’Israël ce qu’il est.

LPM : Abordons un autre sujet. Les juifs de France sont confrontés à un
antisémitisme sans précédent depuis 1945. Ils sont inquiets. Vous êtes
sociologue et vous connaissez bien la France. Comment analysez-vous ce
phénomène ?

CS : C’est un problème extrêmement grave, et qui a des racines profondes.
Depuis plus de 20 ans, il y eut d’importantes vagues d’immigration. Mais on
ne s’est pas occupé de ces populations vivant dans les banlieues. Aujourd’hui cela nous saute a la figure, il ne faut pas s’en étonner. Cela dit, il y a des solutions. Des responsables gouvernementaux proposent des mesures très courageuses. Ce que les gens aiment, c’est qu’on leur parle vrai, que l’on se défasse d’une attitude néo-coloniale ou paternaliste. Il faut poser les choses de manière claire. Comme disait Camus, mal nommer les choses, c’est encore ajouter au malheur du monde.

LPM : Comment selon vous devraient réagir face les dirigeants de la
communauté et les institutions juives face à ce phénomène ?

CS : De nombreux dirigeants communautaires réagissent de manière admirable.
Je trouve méritoire le dialogue que mene Bernard Kanovitch avec Dalil
Boubalkeur . Au lendemain de la guerre, sur l’initiative de Jules Isaac,
s’était mis en place un dialogue judéo-chrétien. De la meme manière, il faut
développer aujourd’hui le dialogue judéo-arabe. Ne sommes-nous pas cousins,
fils d’un même père, Abraham ? Il y a plus de choses qui nous rapprochent
que de choses qui nous divisent . Cela étant, oui, je condamne sans appel
et de la façon la plus définitive les extrémistes de tous bords, ainsi que
l’antisémitisme et le terrorisme. Comme disait Jankelevitch, la seule
intolérance admissible est l’intolérance à l’intolérance. Mais cela ne
m’empêche pas de chercher les voies et les voix de la paix, car j’ai promis
la colombe à mon fils et à ma fille au lendemain de la guerre de kippour, et
je ne l’ai pas eue. Je la veux pour mes petits-enfants. Qu’ils fassent
l’armée, mais non la guerre.Vous savez ce que disait un grand homme ? « les
inconvénients de la paix sont infiniment préférables aux souffrances de la
guerre ». Il s’appelait Menahem Begin.

NB : Prochaine émission, à ne pas manquer : vendredi 23/01/04 sur
Judaïques-FM, 94.8 Mhz. Entretien avec Paul Fuks, psychanalyste, écrivain,
sur le thème du Golem, symbole des dangers que peut entraîner le recours à
la force, pour celui-la même qui la met en oeuvre.