La place de l’armée est dans les casernes


Trad. : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant


Un document egyptien ultra-secret, contenant des instructions donnees
par le president Anouar El-Sadate a son armee le 1er octobre 1973 [[1er octobre 1973 : a quelques jours, donc, de l’attaque egyptienne ouvrant la guerre de Kippour.]], ouvre des perspectives sur les intentions des Egyptiens et leur vision
d’Israel. Destine a un groupe restreint de decideurs et non a des fins de propagande, ce document rend en outre possible l’analyse de certains des postulats de base de la pensee israelienne en matiere de securite.

Dans la premiere partie de cet ordre de mission, Sadate enumere les tentatives repetees des Egyptiens afin de parvenir a un accord avec Israel, dont l’initiative egyptienne de 1971 en vue d’un retrait progressif de la Peninsule du Sinai culminant en un accord de paix. “Tous ces efforts ont ete vains. Ils ont completement echoue ou ont ete repousses” (par Israel), ecrivait Sadate.

La strategie israelienne telle que Sadate la voyait est ensuite examinee : “L’ennemi israelien a choisi pour politique d’inspirer la peur, pretendant a une superiorite que les Arabes n’auraient jamais l’espoir de vaincre. La clef de voute de la philosophie israelienne en matiere de securite est de convaincre les Egyptiens et la nation arabe que ce n’est meme pas la peine de rivaliser avec Israel et que nous n’avons d’autre alternative que d’accepter les termes dictes par lui, meme s’ils portent atteinte a notre souverainete nationale.”

Dans la troisieme partie, Sadate definit la politique egyptienne : “Saper les conceptions israeliennes de securite en menant a bien une action militaire en rapport avec la puissance de nos forces armees afin d’infliger a l’ennemi les plus lourdes pertes, et de le convaincre que le prix a payer pour la poursuite de l’occupation est trop lourd et que ses conceptions en matiere de securite ‘ fondees sur la peur psychologique, diplomatique et militaire a inspirer’ ne lui forgent pas
une inviolable armure d’acier capable de le proteger maintenant et a jamais.”

Rien dans ce document ne parle de jeter l’ennemi sioniste a la mer, et la liberation des territoires occupes n’est mentionnee qu’en passant. Le ton general se veut rationnel face a l’aveuglement conceptuel israelien. Selon l’ordre de mission, cette operation militaire limitee vise a offrir “une issue honorable a la crise du Proche-Orient”.

La guerre de Kippour devrait avoir rendu les citoyens israeliens legerement sceptiques quant aux facultes de jugement de leurs dirigeants. A l’echelon tactique, l’opinion israelienne a appris a demander des comptes et une enquete a chaque echec militaire : les familles en deuil, les journalistes et les citoyens ordinaires veulent savoir pourquoi des gens sont morts, sans se contenter du premier pretexte invoque par l’armee. Au niveau strategique, cependant,
l’opinion israelienne demeure etonnamment et dangereusement credule. Il
suffit qu’un politicien, fut-il de ce parti travailliste si decrie, prenne les renes du gouvernement, pour que nous obeissions a la moindre saccade du mors entre nos dents. Ce peuple si soupconneux, doutant de tout, croit que ses chefs civils et militaires savent ou ils vont et ont un plan d’action, pas seulement des reactions a fleur de tripes.

Mais plus que l’etat des stocks de guerre ce qui devrait nous importer est le processus de prise de decision et la faculte de discernement des elites au pouvoir en Israel. La seule lacune de la commission Agranat [[Commission Agranat : commission d’enquete nommee a la suite de la guerre de Kippour.]]
n’est pas d’avoir pratique un deni de sanctions au niveau gouvernemental, mais de s’etre refusee a analyser les liens problematiques entre militaires et politiciens a l’heure des choix politiques et des decisions strategiques.

La doctrine israelienne en matiere de securite a pris forme dans les annees cinquante et n’a pas vraiment evolue, meme apres la guerre de Kippour ou celle du Liban. Elle se fonde sur le postulat que, quoi qu’ils disent, nos voisins ne veulent que notre destruction. Israel doit donc entretenir une armee puissante qui les en dissuade et qui, en cas d’attaque, porte rapidement les combats sur le territoire ennemi, creant ainsi une ceinture de securite. L’enorme armee israelienne est une mecanique en quete de terrain d’action. Il ne s’agit pas la d’une politique deliberee, plutot d’une tendance “naturelle”. Prenez par exemple le role decisif joue en 1967 par le commandant en chef de la region nord, David Elazar, dans la conquete des hauteurs du Golan. La guerre avec la Syrie n’etait ni inevitable, ni planifiee. Ce fut l’exploitation d’une opportunite tactique, mais aussi une guerre a saisir pour un general ambitieux qui n’aurait, sans elle, eu aucune
chance dans la course au sommet.

Une armee a tendance a tout peindre en noir et blanc. Soit elle jauge l’ennemi avec le plus profond mepris, soit elle entrevoit l’horizon le plus sinistre, a la fois pour couvrir ses arrieres et pour justifier son budget. L’armee pousse a l’action, en l’absence de quoi le prestige de ses chefs serait a la baisse. Dans un Etat ou l’equilibre des pouvoirs est respecte, les vues pessimistes et nationalistes des
generaux sont canalisees par les politiciens. De temps a autre, il arrive qu’un general, fut-il aussi populaire que Douglas MacArthur, soit demis par le president. Pas en Israel. En Israel, ou les generaux sont des hommes politiques et ou ceux des politiciens qui ne sont pas generaux doutent d’eux-memes faute de pouvoir etayer leurs arguments, la pensee securitaire impose son diktat.

L’existence de l’Etat est en perpetuel danger ; les menaces sont considerablement grossies, les actions militaires legales ou non (des liquidations et des prises d’otages aux operations et guerres de represailles) presentees comme une question de vie ou de mort. Les elements civils de puissance nationale (la solidarite sociale, la vitalite economique, l’egalite, la qualite de la vie) sont mis entre parentheses et l’ennemi connait un processus de demonisation, dont le but est d’expliquer le manque d’interlocuteur et en quoi la violence est la seule solution.

Ces postulats ne sont jamais soumis a l’epreuve des faits. Le succes d’une operation n’est jamais mesure a l’aune de l’interet national a long terme, les declarations conciliantes de l’ennemi sont rejetees comme des mensonges, les tentatives de reduire l’armee definies comme une menace pour la securite du pays et les echecs economiques et sociaux comme l’inevitable prix de la securite.

L’Etat d’Israel a essaye de suivre une politique differente a l’egard des Palestiniens, en partie du fait que leur force militaire est quasiment nulle ; mais quand cette politique s’est heurtee a des obstacles, l’establishment politique s’est depeche de presenter les Palestiniens comme une menace pour notre existence (a en croire le chef d’etat-major, Israel est un petit Etat qui mene bravement sa guerre d’independance contre la gigantesque nation palestinienne qui veut
l’aneantir). Et nous voila de nouveau a essayer de leur imposer un accord en leur inspirant “une peur psychologique, diplomatique et militaire”, pour reprendre les termes de Sadate.

Tout ce qui va a l’encontre de cette conception (l’initiative de paix arabe [[L’initiative de paix arabe : issue, il y a quelques mois des propositions saoudiennes.]], les voix moderees du cote palestinien, les critiques severes et justifiees nous concernant) est ignore ; de meme ignorons-nous le danger inherent a une trop grande victoire qui nous contraindrait a vivre aux cotes d’un peuple a qui tout honneur et tout espoir auraient ete arraches. L’interet superieur d’Israel n’est pas de briser les Palestiniens mais de vivre aupres d’eux dans l’honneur. La guerre n’est pas la poursuite de la politique [par d’autres moyens], mais son echec. La paix assure notre existence mieux qu’aucune victoire a la Pyrrhus et dans un Etat democratique la place de l’armee, telles etaient les vues de Theodor Herzl, se trouve dans les casernes et non a la tete du gouvernement.