Dans quelques jours, nous serons 53 ans après la guerre des Six jours. Une éternité ! Commencée comme guerre de défense, “milkhemet Ein Breira” (pas d’autre choix), elle s’est achevée par une victoire incontestée mais portant en elle un virus de haute dangerosité, particulièrement contaminant, l’occupation. Les gouvernements israéliens successifs s’y sont installés, installation facilitée par le comportement des Palestiniens et de leurs alliés, et par un laisser-faire des grandes puissances.

53 ans plus tard, dans moins d’un mois, si l’on en croit les récentes déclarations de B. Netanyahu, aboutissement de la guerre des Six jours ou ultime dévoiement, Israël devrait entrer dans l’ère de l’annexion. Certes, il y a déjà eu dans le passé des annexions (Jérusalem, Golan…) mais globalement et malgré le développement des implantations et l’augmentation de la population juive en Cisjordanie, le caractère temporaire de l’occupation et le principe de deux États pour deux peuples n’étaient pas remis en question, quelles que puissent être les réticences réciproques en matière de “confiance en l’autre” et les interrogations quant à la faisabilité de cette solution.

L’annexion constitue un changement de paradigme incontestable. Le transitoire malgré sa durée devient définitif. Ce qui était soit du non-dit soit du discours devient texte de loi, mettant fin à la possibilité d’un devenir national pour les Palestiniens. Les dangers sont connus : risques d’embrasement parmi les Palestiniens et délitement de l’AP, mise en danger des traités avec la Jordanie et l’Égypte dont l’importance stratégique est indiscutable, affaiblissement de la collaboration tacite avec d’autres pays arabes dans l’endiguement de la menace de l’Iran et de ses alliés, mise au ban, -justifiée ou non, là n’est pas la question- d’Israël vis-à-vis de la communauté internationale, impact sur les Juifs de la diaspora dans leur solidarité à l’égard d’un État-paria…

On sait que l’establishment sécuritaire israélien n’est pas favorable à une telle mesure, on sait que le gouvernement israélien vient tout juste de demander à l’armée son évaluation de la situation et comment elle compte s’y préparer, on sait que l’administration américaine est réservée mais divisée. En effet, l’annexion unilatérale résulte d’une lecture non moins unilatérale du “deal du siècle” qui constitue pour ses concepteurs un ensemble qui, en théorie, n’est pas dépeçable morceau par morceau, les uns prenant les territoires, les autres l’État palestinien. C’est sans doute ce que Mike Pompeo est venu rappeler une nouvelle fois aux Israéliens.

Mais pour une partie de l’administration US, l’opposition à ce stade à l’annexion n’est pas de principe mais calendaire. Ce n’est pas le bon timing. Cette annexion pourrait intervenir mais plus tard et être d’ampleur limitée, durant la campagne électorale de D. Trump pour, notamment, lui obtenir le soutien sans faille des Évangélistes, alors que dans le contexte de la crise économique post-corona, sa réélection est loin d’être assurée.

On s’orienterait donc, Netanyahu ayant déclaré qu’il était déterminé à étendre la souveraineté israélienne à certaines parties de la Cisjordanie en juillet, à une annexion “douce”, ne touchant pas à la vallée du Jourdain, se limitant aux seules colonies israéliennes. Une telle annexion serait d’ordre symbolique, ne changeant concrètement rien, ou très peu, sur le terrain : seules les implantations seraient concernées. Une colline par ci, un sommet par là, pourraient également être inclus pour préfigurer une suite, le moment opportun venu.

Mais la règle du jeu a déjà été annoncée par Netanyahu : les Palestiniens vivant dans une vallée du Jourdain annexée n’obtiendraient pas la citoyenneté israélienne.
Les Palestiniens n’y auraient aucun droit. Pas de sécurité sociale, pas de prise en charge hospitalière, pas de statut de résident, pas de nationalité israélienne. Ils vivraient dans des bantoustans, ou plus précisément, pour reprendre la formule d’un célèbre journaliste israélien, Nahum Barnea, dans des “bibistans”.

C’est ce à quoi s’oppose la majorité sans doute du peuple israélien, pris malheureusement par d’autres préoccupations et dont seule une partie se mobilise. C’est ce à quoi s’opposent de nombreux Juifs de par le monde, amis d’Israël et attachés à ses valeurs, dont cinquante de leurs associations viennent de se coordonner dans un réseau international, J-Link. Celui-ci a lancé un appel que répercutent en France JCall et LPM, et dont l’intitulé est sans ambiguïté: “L’annexion met en danger la sécurité et la démocratie d’Israël”.

 

Mis en ligne le 3 juin 2020