Israël entend-il évoluer vers une souveraineté permanente sur la Cisjordanie, vers un accord territorial négocié ou vers un autre cadre politique clairement défini ?


Auteurs : AMI AYALON, GILEAD SHER, ORNI PETRUSCHKA, The Jerusalem Post,19 octobre 2026

Traduction : Deeple (revue par Y.M.)

https://www.jpost.com/opinion/article-912122

Illustration : Le jour d’après, c’est maintenant

Mise en ligne  le 24 octobre 2026


La première tâche du prochain gouvernement israélien devrait être de se confronter à une question qui ne peut plus être repoussée : que compte faire Israël de la Cisjordanie ? Il ne s’agit pas simplement d’une question territoriale. Il s’agit de la sécurité d’Israël, de ses relations avec ses voisins et ses alliés, de son caractère démocratique et de son avenir en tant qu’État juif.

En février 2026, le gouvernement a pris une série de décisions concernant la Cisjordanie, notamment en autorisant la reprise des procédures d’enregistrement foncier dans la zone C. Il a alloué une première enveloppe de 244 millions de shekels à ce processus pour la période 2026-2030 et créé de nouveaux postes afin de le mettre en œuvre.

Les critiques, parmi lesquels figurent des centaines d’anciens hauts responsables des services de sécurité et de l’administration israéliens ayant déposé une requête devant la Haute Cour de justice, estiment que ces mesures, conjuguées à d’autres changements dans l’administration de la Cisjordanie, constituent un processus d’annexion de fait.

Le gouvernement a présenté ces mesures en d’autres termes, sans aller jusqu’à parler d’annexion, les décrivant notamment comme des dispositions liées à la sécurité, à l’administration foncière et au renforcement du contrôle israélien. Cette distinction est importante. À l’exception de l’annexion des quartiers de Jérusalem-Est immédiatement après la guerre, Israël n’a annexé aucune partie de la Cisjordanie au cours d’environ les six décennies qui ont suivi.

Mais la souveraineté ne s’instaure pas nécessairement par un acte spectaculaire et unique. Elle peut également s’établir progressivement, à travers des changements dans l’administration foncière, l’aménagement du territoire, la colonisation, la juridiction, la réglementation et l’exercice de l’autorité gouvernementale. La question qui se pose à Israël n’est donc pas seulement de savoir s’il a officiellement déclaré une annexion. Il s’agit aussi de déterminer si des transformations fondamentales du statut et de la gouvernance de ce territoire sont en cours sans qu’une décision nationale explicite ait été prise quant à son destin final.

Les mesures de février et d’autres politiques récentes ont suscité des recours juridiques et des critiques internationales. Que l’on adhère ou non à chacun des arguments juridiques avancés par les requérants, ou à chacune des interprétations des politiques gouvernementales, la question démocratique fondamentale demeure : une transformation d’une telle ampleur ne devrait pas résulter d’une accumulation de décisions administratives. Elle devrait découler d’une décision explicite du gouvernement israélien élu et de la Knesset, à l’issue d’un débat public transparent sur ses conséquences. Et ces conséquences dépassent largement le statut juridique de certaines parcelles de terrain ou l’application d’ordres militaires et administratifs.

Premièrement : les conséquences en matière de sécurité

L’Autorité palestinienne présente de graves lacunes, mais les responsables israéliens de la sécurité considèrent depuis des années la coordination sécuritaire avec elle comme un instrument important pour prévenir le terrorisme et déjouer les attaques.

Les politiques qui affaiblissent l’Autorité palestinienne — qu’il s’agisse du morcellement territorial, de pressions économiques ou d’autres mesures — pourraient accroître le risque de son effondrement à terme.

Il pourrait en résulter un vide que des organisations armées radicales et fondamentalistes chercheraient à exploiter, laissant à Israël une responsabilité accrue en matière de sécurité et d’administration civile dans l’ensemble de la Cisjordanie.

Le coût serait considérable. Les Forces de défense israéliennes devraient assurer la sécurité au sein d’une importante population palestinienne, tout en protégeant les communautés israéliennes et en faisant face à des menaces sur plusieurs fronts. La prise en charge directe de l’administration civile par Israël entraînerait également de lourdes charges financières et administratives.

En outre, les décisions en question risquent d’être interprétées comme donnant un nouvel élan aux actes désastreux de terrorisme juif, qui se multiplient alors que les autorités de l’État ferment les yeux ou manifestent un encouragement tacite à travers des décisions telles que l’octroi d’une légitimité gouvernementale aux prises de possession de terres en Judée-Samarie par des Israéliens juifs. Cette situation risque d’attiser davantage les violences.

Deuxièmement : les conséquences juridiques et diplomatiques

Des modifications unilatérales du statut de la Cisjordanie pourraient intensifier les différends avec les institutions internationales et les gouvernements au sujet du droit international et du cadre établi par les accords d’Oslo.

L’accord d’Oslo II prévoyait le transfert progressif aux Palestiniens de compétences territoriales en Cisjordanie, les questions relatives au statut permanent — notamment les frontières et les colonies — devant être réglées par la négociation.

Israël doit tenir compte du risque que de nouvelles modifications unilatérales exposent le pays, ses responsables et ses militaires à des pressions juridiques et diplomatiques internationales supplémentaires. La réaction internationale aux politiques liées aux colonies et à l’annexion affecte déjà les relations avec les gouvernements et les institutions internationales.

Troisièmement : les conséquences régionales

Les relations sécuritaires entre la Jordanie et Israël revêtent une importance particulière. La Jordanie est directement concernée par l’évolution de la situation en Cisjordanie et souhaite empêcher que l’instabilité ou les déplacements de population ne se propagent au-delà du Jourdain.

L’Égypte joue également un rôle central à Gaza, dans la sécurité du Sinaï et dans le maintien du traité de paix israélo-égyptien.

Il en va de même pour les relations plus larges d’Israël avec les États arabes qui ont établi ou développé des liens avec lui. Les politiques qui éloignent davantage la perspective d’un État palestinien ou d’un cadre régional négocié vont à l’encontre d’un engagement explicite pris par Israël dans le cadre des accords d’Abraham. Elles pourraient compliquer de nouvelles normalisations des relations et rendre beaucoup plus difficile la mise en place d’une architecture régionale plus vaste en matière de sécurité et d’économie, telle que celle envisagée avec l’Arabie saoudite.

Quatrièmement : le caractère politique et l’identité nationale d’Israël

Une question fondamentale se pose concernant le caractère politique d’Israël et son identité nationale. Si Israël étend finalement sa souveraineté à la Cisjordanie, il devra se confronter au statut politique et aux droits des Palestiniens qui y vivent. Accorder la citoyenneté israélienne et l’ensemble des droits politiques aux Palestiniens de ce territoire aurait des conséquences profondes sur la structure démographique et politique d’Israël. Maintenir la souveraineté israélienne tout en refusant ces droits conduirait à des régimes politiques et juridiques différents pour des populations vivant sous l’autorité d’un même État, ce qui constituerait un régime d’apartheid.

Il ne s’agit donc pas simplement d’un débat sur les frontières. Il s’agit de déterminer quel type d’État Israël entend être.

« Liberté, justice et paix »

La Déclaration d’indépendance d’Israël de 1948 proclamait que l’État serait fondé sur la « liberté, la justice et la paix » et garantirait l’égalité des droits sociaux et politiques à ses citoyens.

Tout arrangement à long terme concernant la Cisjordanie doit donc être évalué non seulement au regard des considérations de sécurité, mais aussi à l’aune des principes qu’Israël a proclamés comme faisant partie des fondements de sa nation.

La question revêt également une importance profonde pour les Juifs du monde entier. Les relations d’Israël avec les communautés juives de la diaspora ne se sont jamais limitées à la sécurité ou à l’identité nationale. Elles reposent aussi sur un engagement commun en faveur des valeurs démocratiques.

L’instauration d’une souveraineté israélienne permanente sur des millions de Palestiniens privés de droits politiques complets pourrait accentuer les désaccords, au sein d’une partie du monde juif, sur l’orientation d’Israël et son rapport aux principes démocratiques.

Une telle fracture avec le monde juif, dans laquelle Israël agirait à l’encontre de sa propre Déclaration d’indépendance, irait à l’encontre de la raison fondamentale de son existence : être un foyer sûr et démocratique pour le peuple juif.

Rien de tout cela ne signifie qu’Israël puisse ignorer les menaces sécuritaires provenant de Cisjordanie, ni que l’Autorité palestinienne ou le système politique palestinien doivent être idéalisés. Cela signifie que les conséquences d’une modification du statut de ce territoire sont trop importantes pour être déterminées progressivement, au gré des décisions successives.

Le prochain gouvernement doit faire de la Cisjordanie une priorité

Le prochain gouvernement, qui entrera en fonction après les élections du 27 octobre, devrait donc faire de la question de la Cisjordanie une priorité. Il devrait définir clairement ses objectifs et lancer un processus national approfondi, transparent et durable afin de décider de l’avenir de la Cisjordanie et, en coordination avec les acteurs concernés, de celui de Gaza.

Il devrait commencer par réexaminer les mesures susceptibles de modifier la position stratégique d’Israël à long terme, en commençant par celles adoptées en février dernier, et déterminer lesquelles, le cas échéant, devraient être suspendues dans l’attente d’une décision nationale explicite.

Il devrait également présenter à la Knesset et au public une évaluation claire des conséquences sécuritaires, juridiques, diplomatiques, économiques et démocratiques des différentes options envisageables.

Israël peut choisir son avenir. Mais il doit le faire consciemment, de manière transparente et par l’intermédiaire de ses institutions démocratiques, plutôt que de laisser une transformation historique se produire au fil de décisions administratives successives, sans que le public israélien ait clairement décidé de la direction à prendre.

La question centrale est donc incontournable : Israël entend-il évoluer vers une souveraineté permanente sur la Cisjordanie, vers un accord territorial négocié ou vers un autre cadre politique clairement défini ? Quelle que soit la réponse qu’Israël choisira finalement, elle devra être explicite et ses conséquences devront être comprises avant que ce choix ne devienne irréversible.

La poursuite de mesures conduisant à l’annexion serait catastrophique.

 

À propos des auteurs

Gilead Sher, chercheur associé au Baker Institute de l’université Rice et colonel de réserve dans les Forces de défense israéliennes, est un ancien négociateur de paix de haut niveau et ancien chef de cabinet du Premier ministre Ehud Barak.

 

 

 

 

    Orni Petruschka est un militant associatif, philanthrope, ancien entrepreneur dans le secteur technologique.