Non par amour, mais de force…


 

Filmée par l’un de ses très jeunes élèves sur son téléphone, une institutrice de Taïbeh faisant reprendre, au rythme d’une darbouka et en guise de pédagogie nouvelle, une comptine en hébreu à la prononciation très déformée envahit les réseaux sociaux ; et se répand, UTube aidant, dans le monde entier… jusqu’à susciter un article enthousiaste du Washington Post. Sayed Kashua s’interroge sur les raisons d’un tel engouement.

Pour lui « l’amour palestinien pour l’hébreu est à jamais décevant, unilatéral – c’est un langage qui fera toujours sentir aux Arabes israélien(ne)s que leur accent l’enferme ».

Mais, avec Kashua, rien n’est jamais certain : loin d’Israël, d’où la violence et la volonté de mettre à l’abri ses enfants l’ont chassé, ce qui aurait pu n’être qu’une mise en accusation se termine ainsi en liste mi-nostalgique à la Prévert de ses points de désamour et d’amour vis-à-vis d’une langue hébraïque qui fut, et peut-être demeure, sa marâtre désirée…

Ha’aretz, le 2 mars 2017
Par Sayed Kashua
Trad. de l’hébreu, châpo & notes, Tal Aronzon pour LPM
Illustration : Amos Biderman

La Chronique de Sayed Kashua

Non, la comptine chantée par une enseignante de Taïbeh nommée Jehan Jaber – et devenue virale sur UTube – n’a rien de charmant. Vous savez très bien qu’elle n’a rien de charmant.

Moi aussi, j’aimerais dire que l’institutrice de la ville arabe dans le centre d’Israël est fantastique et qu’elle enseigne l’hébreu par amour. Et, certes, notre cœur s’élance – mais c’est mû par un sentiment de pitié car des loups vont fondre sur elle et des éclairs de haine menacer de la foudroyer.

La vidéo de la maîtresse d’hébreu est triste et douloureuse, et la façon sans précédent dont elle a pris parmi les Israéliens est bien loin de témoigner d’un rapprochement des cœurs et de la formation de liens. C’est une contagion maladive, dont la cause première est le besoin israélien d’un sentiment de suprématie qui lui permet de voir les Palestiniens comme inférieurs. Une violente colère m’a submergé lorsque j’ai regardé pour la première fois la vidéo virale ; une colère telle que j’aurais voulu hurler qu’on en avait assez d’apprendre l’hébreu dans les écoles arabes [1] ; j’étais si furieux que je jurai presque de ne plus jamais parler hébreu.

Je me suis toujours senti plus à l’aise – là aussi, c’est relatif – à écrire l’hébreu qu’à le prononcer. Je déteste l’hébreu qui sort de ma bouche, pareil à celui qui tombe dans les oreilles aux aguets de l’Israélien en quête de la différence d’accent justifiant le “mur de la langue » [2]. Quand il me faut parler hébreu à voix haute, j’entends les vigiles de la garde civile des Gashashim ; le « shiboutznik » de Doudou Topaz ; le « ‘hummous ya ibni » de “Zéhou Zeh” ; le coupable perpétuel ; la pharmacienne arabe de “Éretz Néhédereth” [3] ; et maintenant l’institutrice de Taïbeh, qui chante sans conscience de son accent – synonyme de tranquillité pour qui maîtrise l’accent dominant.

L’institutrice me rappelait mes enseignants du primaire et du secondaire, des maîtres auxquels nous étions pour la plupart attachés – dévoués à l’art qu’ils exerçaient mais qui ne savaient prononcer ni l’hébreu ni l’anglais, et ne nous dirent pas qu’il existait une différence entre le “e” et le “i” ; entre le “o” et le “ou” ; entre les ponctuations “tzirah” et “’hiriq”, “‘holam” et “shourouq” ; entre le “b” et le “p”. Elle me rappelait les professeurs enthousiastes du passé qui, même s’ils s’efforçaient de nous instruire et nous apprirent qu’il y avait un “b” tige en bas et un “b” tige en l’air, prononçaient les deux d’égale façon [4].

J’étais sûr qu’il y avait eu du changement, que le réseau arabe d’éducation s’était amélioré, que les maîtres actuels étaient certainement passés par les séminaires pédagogiques, l’université ou les instituts de formation. Je pensais qu’il n’était plus de mise d’enseigner feuille ponctuée et darbouka en main [5] un hébreu bon pour les sketches israéliens, à jamais humiliants, qui me feraient détester cette langue.

Quand je vis pour la première fois la vidéo de l’institutrice de Taïbeh, je tremblai du mode d’apprentissage de l’hébreu pour les tout petits, répétant en chœur les fautes de la maîtresse – des fautes qui les accompagneront à perpétuité, souligneront leur étrangeté, et serviront de terreau au mépris de l’Israélien moyen, exactement comme dans le manuel du vainqueur et du vaincu, de l’autochtone et de l’étranger.

Au début, j’étais furieux que l’institutrice en préservant l’accent contribue également à perpétuer le statut de ses élèves dans la société israélienne. J’entendais dénoncer l’enseignement des langues ; les inspecteurs, les directeurs, et les responsables du département de l’Éducation, qui ne se préoccupaient pas de l’apprentissage correct par les élèves de cet instrument si appréciable dans les études supérieures ou, sur le marché du travail, dans ces métiers où un accent étranger n’est pas exactement une bénédiction.

J’entendais m’inquiéter de ce que l’enseignement d’un hébreu pourri puisse correspondre à une politique visant à conserver des barrières ; séparer les ethnies par l’accent ; préserver les classes par la prononciation. Après tout, les agents de sécurité postés aux barrages à l’entrée des centres commerciaux ou de l’aéroport demandent « comment va ? », au cas où l’allure d’un individu ne bannit pas d’emblée son origine, et attendent de repérer son accent pour lancer : « Papiers » ; puis « D’où viens-tu ? »

Je songeais écrire sur l’importance de la langue en termes de progrès social, de statut économique ; aussitôt la honte me submergea de vouloir imiter l’accent du maître ; du désir d’adopter sa langue ; de lui prouver que moi aussi, tout comme lui, je puis rouler les resh, gommer le âyin et transformer le ‘heth en kheth comme dans “kmor”, la myrrhe [6] – comme Lucy Ahrrrrish, ou comme la prrremière animatrrice drrruze.

C’était une telle désolation de courir après les imitations qui se répandaient comme des champignons après la pluie et de découvrir des copies orientales comme Shiri Maïmon, Êden ben Zaken [7] et tant d’autres. Des imitateurs dont les parents étaient objets de ridicule, et qui tenaient le rôle dans le narratif israélien de figurants arabes de second rang. Au lieu de faire montre de douleur et de sensibilité, les enfants endossent un nouveau pardessus jamais cousu à leur mesure et se font un devoir de fouler le langage de leurs parents, comme pour dire : « Voilà, nous nous n’avons plus d’accent. » Ils ne comprennent pas que la dérision a gravi un échelon et qu’ils sont maintenant postés entre le [citoyen] arabe et la conscience israélienne – pour laquelle l’institutrice de Taïbeh est, justement, mignonne.

Moi, qui ai fait tout mon possible pour adopter une langue qui n’a jamais voulu de moi, je me suis retrouvé à observer la maîtresse à la darbouka avec l’envie de hurler : ça suffit, nous ne voulons plus apprendre l’hébreu ; libérez-nous d’une influence incapable de nous nourrir ; de règles qui semblent avoir été définies d’emblée pour les Juifs seuls. Une langue avec des barrières, un barrage à l’entrée et un garde en armes qui demande une carte d’identité à qui veut emprunter la porte.

Je ne conçois plus ce qui précède, le peuple ou la langue, et j’ignore si Dieu peut créer une langue qu’il ne saurait parler. Je le sais, pourtant : l’institutrice de Taïbeh n’enseigne pas l’hébreu par amour, mais par contrainte. L’amour du Palestinien pour l’hébreu est à jamais décevant, unilatéral, jusqu’à ce que la langue prouve qu’il en va autrement.

Mais comment un Arabe peut-il faire fi de la langue même si elle lui répugne, quelle chance a-t-il au juste de renoncer à l’hébreu, et que va-t-il advenir du travail et des formulaires de l’assistance sociale ? Comment comprendra-t-il ce qui figure sur son bulletin de salaire, les appréciations du maître de conférences, les attendus du juge, les ordres du policier, les demandes de l’entrepreneur et les menaces du Premier ministre ?

Et peut-être que j’accuse la langue de maux qui ne sont pas son fait ? Après tout, elle s’est muée en langue maternelle, même si c’est une marâtre et si elle m’a demandé d’envoyer ma mère biologique dans un camp en diaspora. Parfois, quand j’écris en hébreu, j’espère que les lecteurs ressentent mon impression d’étrangeté ; qu’ils ressentent la colère ; que je réussis à peu près à faire peser le sentiment de culpabilité sur les mots tracés. Parfois, j’espère que mon hébreu éprouve la lourdeur de l’accent ; qu’il connaît le poids de l’awel même s’il entend “appel” [8] ; et que “l’occubant » va comprendre qu’il est, lui, celui qui a détruit la maison.

Jusque-là, je n’ai d’autre choix que continuer à chanter avec l’institutrice de Taïbeh :
« Rain, rain “driffing” / Rain, rain, so much “bun” [9]. »

 

Les Notes de la Rédaction

[1] Les élèves arabes – qu’ils soient musulmans, chrétiens, druzes, bédoins, etc. – apprennent tous tant bien que mal l’hébreu, comme le note ici Kashua, avant une ou plusieurs langues internationales ; tandis que l’arabe demeure beaucoup moins nécessaire aux élèves juifs, qui s’en dispensent parfois – réticences “politiques », aidant, sauf s’ils envisagent une carrière dans le renseignement ou la sécurité. Testée à partir de 2011 dans 200 écoles pilotes (sic !) une nouvelle loi, cependant, rend deux heures d’arabe obligatoires aux élèves “juifs” pour un minimum d’heures à partir de la dernière année du primaire. La fiction rejoindra peut-être peu à peu la réalité…

 

 

Pour en savoir plus > https://ries.revues.org/1494

[2] L’expression évoque celle de ‘Homa ouMigdal (Rempart et Tour)… Disons plutôt une palissade entourant un château d’eau et les quelques arpents où dorment les kibboutznikim, garçons et filles. La nouvelle colonie s’élève en une nuit, dominant les terres acquises par le Keren Kayemeth leIsrael en Galilée et dans la vallée de Beith Shean. Nous sommes entre 1936 et 1939, les années difficiles en Allemagne et bientôt en Autriche, comme en Palestine mandataire où la révolte arabe flambe. On trouve une description assez fidèle de l’une de ces opérations-surprise dans La Tour d’Ezra, d’Arthur Koestler, 1ère éd. française 1947.

[3] Yeshayahu Levi (dit Shaïke), Gavriel Banaï (Gavri) et feu Yisrael Poliakov (Poli) formèrent la plus fameuse troupe d’humoristes du pays, “HaGashash ha’Hiver” (Le Pisteur livide) familièrement surnommée les Gashashim, qui mirent en scène d’innombrables sketches ; Doudou Topaz, amuseur public aux méthodes de mafioso, se suicida en cellule confronté à sa déchéance ; “Zéhou Zeh” (C’est comme ça !) réunit cinq jeunes gens, auteurs et interprètes de séries télévisées et musiques populaires ; “Éretz Néhédereth”, émission télévisée satirique.

[4] Sayed Kashua énumère ici les différences de prononciation peu évidentes à la lecture si on ne a les pas entendues, et de préférence dès le plus jeune âge : “i” et “e”, qui en anglais se prononcent à l’inverse ; “vav”, qui peut se vocaliser “o” et “ou” selon la façon dont se place le point permettant à qui ne maîtrise pas encore les racines hébraïques et leurs désinences, comme les jeunes enfants ou les nouveaux immigrants, d’intégrer la syntaxe et bien sûr sa prononciation ; “tzirah” et “’hiriq”, “’holam” et “shourouq” ; la lettre “p” qui en hébreu se prononce “f” en milieu de mot, mais n’existe pas en arabe, où tout devient uniformément “b” – et donc, très logiquement dans la bouche de qui n’a jamais appris à les prononcer ; “b” barre en bas (“p”) et “b” barre en l’air (“b”) imprimées en anglais ou dans les langues latines.

[5] La darbouka, très répandue sur le pourtour méditerranéen revêt une importance symbolique pour les Palestiniens. Il s’agit d’un instrument de percussion ancien (on en relève des traces dès la préhistoire) dont le corps évasé vers le haut est revêtu d’une membrane en peau, généralement de chèvre ou de mouton, sur laquelle on rythme de la main les danses et/ou les mélopées.

[6] Rouler les “resh” (r), gommer les “âyin“ gutturaux, et mêler à l’oral les “´heth” et les “kheth”, deux lettres différentes que leur prononciation distinguait jusqu’à ce que les immigrants d’Europe centrale et orientale ne les écrase – ici caricaturée par l’auteur, la journaliste, présentatrice et animatrice télé et radio, reconnue et célébrée en Israë, l’Arabe-israélienne Lucy Aharish roule outrageusement les “r” afin de mieux passer pour assimilée à la nouvelle culture ashkénaze des élites.

[7]  Shiri Maïmon, comédienne, chanteuse et danseuse israélienne découverte en star oxygénée dans la version israélienne d’Une étoile est née ; Êden ben Zaken, jeune vedette musicale, elle aussi outrageusement dégradée en blond – la couleur de la réussite ? Pulpeuses et usant d’un hébreu qui n’a plus rien de moyen-oriental, toutes deux représentent aux yeux de Kashua un reniement de leurs familles et de leurs traditions.

[8] Kashua joue ici avec les mots et leur prononciation, en arabe, hébreu et anglais… “l’awel” pourrait être le vent, la tempête dans les langues gaéliques, tandis que “l’appel” évoque celui, quasi mystique, de la Palestine… Quant à “l’occubant”, point n’est besoin de décrypter !

[9]  « Rain, rain “driffing” / Rain, rain, so much “bun” » : “Driffing” pour “dripping” et “bun” pour “fun”, bien entendu.

 

L’Auteur

Outre sa chronique hebdomadaire dans le quotidien Ha’Aretz et des romans à son crédit, dont deux traduits en français, Sayed Kashua est aussi le scénariste à succès d’une série télévisée mettant en scène une famille arabe israélienne de la classe moyenne et ses amis bien-pensants. Là comme ailleurs nul n’est épargné.

À l’été 2014, après le meurtre d’un adolescent de Jérusalem-Est – brûlé vif dans la forêt en représailles de la découverte des corps de trois  jeunes tués deux mois plus tôt à la sortie d’une yeshiva du Goush Etzion – Kashua en partance avec sa famille pour une année sabbatique aux États-Unis, boucle ses bagages. Envoyant désormais de là ses chroniques et soucieux de protéger ses enfants, il semble envisager chaque fois moins un retour, malgré ses propres interrogations identitaires.

Les Arabes dansent aussi, roman, trad. par Katherine Werchowski, éd. Belfond, 2003 & en poche 10/18, 2006 : Et il y eut un matin, roman, trad. par Sylvie Cohen et Edna Degon, éd. de l’Olivier, 2006 & Points poche, 2008 ; Série télévisée Avodah aravith (« Travail d’Arabe ») sur la deuxième chaîne israélienne.

 

Sayed Kashua

Outre sa chronique hebdomadaire dans le quotidien Ha’Aretz et des romans à son crédit, dont deux traduits en français, Sayed Kashua est aussi le scénariste à succès d’une série télévisée mettant en scène une famille arabe israélienne de la classe moyenne et ses amis bien-pensants. Là comme ailleurs nul n’est épargné. À l'été 2014, après le meurtre d'un adolescent de Jérusalem-Est – brûlé vif dans la forêt en représailles de la découverte des corps de trois jeunes tués deux mois plus tôt à la sortie d'une yeshiva du Goush Etzion – Kashua en partance avec sa famille pour une année sabbatique aux États-Unis, boucle ses bagages. Envoyant désormais de là ses chroniques et soucieux de protéger ses enfants, il semble envisager chaque fois moins un retour, malgré ses propres interrogations identitaires. Les Arabes dansent aussi, roman, trad. par Katherine Werchowski, éd. Belfond, 2003 & en poche 10/18, 2006 : Et il y eut un matin, roman, trad. par Sylvie Cohen et Edna Degon, éd. de l'Olivier, 2006 & Points poche, 2008 ; Série télévisée Avodah aravith ("Travail d’Arabe") sur la deuxième chaîne israélienne.