Quarante années d’ambiguïté

Thème : Occupation-Colonisation Culture, langue et conflit

Ha’aretz
mis en ligne le 2 janvier 2007
par Akiva Eldar

l’ambiguïté des termes choisis en Israël pour désigner les problèmes (territoires "administrés", occupés", "libérés", "Judée-Samarie", Gaza "désengagée" (liste à laquelle on pourrait ajouter le "mur/barrière/clôture" de "séparation/sécurité/annexion") reflète l’ambiguïté inhérente à toute la politique israélienne concernant les Palestiniens depuis 40 ans. Au-delà : le refus du choix stratégique, ou, si l’on veut être cynique, un choix stratégique sans le dire

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Ha’aretz, 1er janvier 2007

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

L’année 2007 marquera 40 ans d’occupation de la Cisjordanie, ou 40 ans depuis la libération de la Judée et de la Samarie. L’an prochain, nous célébrerons les 40 ans du Jour de Jérusalem, date de l’annexion unilatérale de Jérusalem Est, ou de la réunification de la capitale.

Il n’y a pas accord sur les termes, ni entre nous, ni avec nos voisins ni avec la communauté internationale. Mais ce qui compte, c’est que nous disposions déjà de la liste des célébrations anniversaires de l’une des créatures les plus ambiguës qu’ait connues le monde depuis quelques générations.

Il est possible de trouver un certain nombre d’avantages à la politique nucléaire israélienne de l’ambiguïté. Et Henry Kissinger a fait carrière avec son « ambiguïté constructive » comme méthode destinée à faire avancer ses objectifs diplomatiques. Mais il est difficile de trouver phénomène plus destructeur que l’approche ambiguë de l’establishment israélien concernant les territoires « occupés/libérés/administrés. »

Peu après la guerre des Six jours, Ygal Allon, alors ministre du travail, était interrogé à la Knesset sur la possibilité de remplacer sur les cartes officielles les lignes de l’armistice (ou « ligne Verte ») par celles du cessez-le-feu [d’après la guerre de 67, donc, ndt]. Allon expliqua : « Bien que ces lignes [de 67] ne constituent pas des frontières politiques reconnues et agréées, du point de vue du droit international, et du point de vue politique pragmatique, ces lignes du cessez-le-feu sont les seules lignes de démarcation qui existent entre Israël et ses voisins. » Autrement dit, le contrôle par Israël des territoires n’est ni reconnu ni agréé, mais voilà ce que nous avons, et ce que nous finirons par gagner.

Cette ambiguïté juridico-officielle a été bien aidée depuis novembre 1967 par la différence entre la version anglaise de la résolution [242] du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui appelait Israël à se retirer "de territoires (from territories) occupés lors du récent conflit", et la version française qui parlait de retrait "des territoires". Mais que faire de la population palestinienne qui s’obstine à rester sur sa terre et menace de "gâcher" l’équilibre démographique ? Israël a trouvé une réponse toute d’ambiguïté créative : l’application de la loi et de l’administration israéliennes sur des zones choisies : Jérusalem et le Golan.

Dans les slogans, Jérusalem est une ville réunifiée. Mais en pratique, la clôture de séparation coupe de la ville des milliers de Palestiniens qui habitant pourtant à l’intérieur des limites municipales de Jérusalem. La politique discriminatoire de certains ministères et de la municipalité illustre l’ambiguïté qui existe entre l’"unification" de la ville et sa judaïsation. Cette ambiguïté convient parfaitement aux Israéliens. Et qui se soucie du fait qu’elle ne convient pas aux Palestiniens ?

Idem concernant la bande de Gaza : Israël s’est désengagé de son territoire, mais continue à le contrôler de l’extérieur. Alors qu’il n’y a pas de gouvernement reconnu et souverain dans la bande de Gaza, l’ambiguïté réside dans la question de savoir si Israël est complètement déchargé de sa responsabilité vis-à-vis du sort des habitants de cette région misérable.

En Cisjordanie, dans ses parties non annexées, l’officier militaire est souverain, et, d’après la quatrième convention de Genève, aucun citoyen israélien ne devrait y être installé. Le terme ambigu de "territoires administrés" a été inventé, le concept de "terre d’Etat" a été exhumé de la législation ottomane, et à part cela, nous disons que "tout est ouvert à la négociation". Tout, sauf les "blocs de colonies", bien sûr, dont les limites (comment pourrait-il en être autrement ?) sont à la fois ambigus et inacceptables pour l’autre côté. Pour permettre l’expansion des colonies, en dépit de nos promesses internationales, nous inventons le prétexte de devoir répondre à leur "croissance naturelle" dont le volume est tout aussi ambigu.

Enfin, pour nous protéger des Palestiniens, pour qui l’occupation n’est pas du tout ambiguë, nous inventons la politique ambiguë des assassinats, des sièges et des tirs. Cette ambiguïté est en train d’avaler tout ce qu’il y a de bon dans l’armée, la politique et toutes les branches des institutions. Certaines des décisions judiciaires concernant l’occupation/libération de la Cisjordanie / Judée et Samarie indiquent que la maladie de l’ambiguïté a aussi touché la Haute cour de Justice.

Après une addiction aussi longue et aussi enthousiaste à la drogue de l’ambiguïté, comment s’étonner si les dirigeants et l’opinion sont plongés dans la perplexité devant des défis comme la résolution de la Ligue arabe de mars 2002, fondée sur un principe clair : la terre en échange de la paix ? Il est tellement plus confortable d’avoir une Feuille de route sans lignes claires et des célébrations d’"unification" aux slogans creux.