Du bon usage de la haine de soi

Thème : Humour, humeur, ironie

Ha’aretz
mis en ligne le 17 août 2007
par Bradley Burston

Bien que nous ne soyons pas de chauds partisans de l’expression « haine de soi » (voir d’ailleurs la note de bas de page, éloquente), la manière dont elle est traitée ici nous incite à diffuser cet article. Et puis, nous sommes en août, peu de gens nous lisent...

Ha’aretz, 16 août 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

La "haine de soi", chez les juifs, est attaquée par les traditionalistes, étudiée par les sociologues, cataloguée par les collectionneurs, moquée par les comiques, crainte par les parents.

Mais la haine de soi est aussi sous-estimée.

Pour le dire simplement, il y a beaucoup à apprendre de la haine de soi des juifs. Comme le paranoïaque, le juif pathologiquement critique de ce qui est juif, ou pour qui tout ce qui est juif ou israélien est source de honte, peut éclairer certaines questions qu’à tort, nous préférons soit ignorer, soit accepter.

En fait, pour ces mêmes raisons, un peu de haine de soi pourrait faire du bien au musulman contemporain, mais nous y reviendrons.

En quoi la haine de soi peut-elle faire un bien quelconque au peuple juif en général ?

Critique hypersensible, le juif ostracisé car représentant de la haine de soi, qu’il soit romancier, homme de théâtre, rabbin ou déserteur après sa bar-mitsva, peut avoir d’importantes choses à dire sur les échecs d’Israël ou de la Diaspora.

En Israël, il est beaucoup trop facile de penser que les excès et atrocités commis par des extrémistes musulmans légitiment un manque d’initiative à l’égard d’ouvertures de paix, une liberté donnée à l’expansion des colonies et la perpétuation de l’occupation de millions de Palestiniens.

Notre plaie, ce sont des dirigeants trop imbus d’eux-mêmes, persuadés de leur bon droit, sentiment qui n’est que trop partagé dans l’opinion juive.

On peut se demander si au coeur de ce sentiment ne se trouve pas un complexe de supériorité-qui-va-sans-dire, inhérent aux enseignements de nombreuses personnalités religieuses, et profondément ancré dans une grande partie du public juif. L’hypothèse étant que l’esprit juif est de meilleure qualité, le coeur juif plus large et plus tendre, l’âme juive d’une moralité plus profonde, et le système juif de croyances d’une plus grande légitimité.

Il est temps d’en sortir.

Peut-être, pour ce faire, avons-nous besoin des partisans de la haine de soi.

Même des cas extrêmes, comme les juifs de Cour de l’ancien califat qui menaient des campagnes de boycott contre les Britanniques, ou les ados des faubourgs de Berkeley, plus palestiniens que les Palestiniens, peuvent jouer un rôle positif. (...)

Au moins, on ne peut pas accuser les juifs d’ignorer le phénomène. Un site web américain, par exemple, préférant la quantité au scrupule, n’hésite pas à citer une liste de 7.000 noms de ce qu’ils appellent des Juifs touchés par la haine de soi [1].

Après tout, la haine de soi est une composante de base de la vie juive depuis la nuit des temps. Moïse a eu affaire au mécontentement des enfants d’Israël bien davantage qu’il ne l’aurait souhaité (cf. Korakh, Datan et Aviram, Nombres 16:1-33, ou l’épisode du veau d’or, Exode 32 : 1-35).

On pourrait aussi avancer qu’un élément de haine de soi pourrait, dans une mesure égale, bénéficier au musulman contemporain.

Le sentiment de supériorité morale et d’élection est également fort au sein de l’islam. Cela ne s’est pas révélé plus profitable qu’aux juifs. Il a atteint sa forme la plus extrême dans le jihadisme, et dans un objectif explicitement annoncé d’une domination sur toutes les terres qui furent dans le passé dominées par des musulmans. Mais en menant sa guerre contre l’Occident, Al-Qaida a en fait déclenché une guerre contre l’islam. L’écrasante majorité des victimes du terrorisme islamiste dans le monde sont des musulmans.

Récemment, peut-être par contrecoup, il y a des signes qui indiquent qu’un nombre croissant de musulmans remettent en question les cheikhs, les mollahs et les ayatollahs qui prêchent la supériorité et l’élection musulmanes. Les mêmes sites Internet et chaînes de télévision qui servaient de vecteurs au terrorisme djihadiste accueillent aujourd’hui des musulmans qui mettent en cause, critiquent et contrent les extrémistes.

Peut-être que nous, musulmans et juifs, aurons la sagesse de nous attaquer à nos propres échecs avec la même vigueur que celle que nous mettons à nous attaquer mutuellement.

Considérons cela comme de la saine haine de soi. Peut-être est-ce exactement cela dont le monde a besoin aujourd’hui.