Des dirigeants crepusculaires

Thème : Le couple Sharon-Arafat Une autre politique est possible

Ha’aretz , mis en ligne le 2 février 2004
par Editorial de la rédaction du Ha’aretz

Les dirigeants des deux camps sont les principaux responsables de la situation. Ils ont le devoir de prendre les décisions politiques nécessaires pour mettre fin aux souffrances de leurs peuples respectifs.

L’attentat suicide d’hier contre un bus en plein centre de Jerusalem, qui a tue 10 personnes et blesse plusieurs dizaines d’autres, a d’autant plus choque les Israeliens qu’il s’est produit au milieu d’une etrange celebration autour de l’echange de prisonniers avec le Hezbollah, et les a renvoyes a la sombre realite dont est faite ici la vie quotidienne. Depuis quelque temps, les services de securite lancaient l’alarme et disaient que le calme relatif du cote israelien etait trompeur, que quasiment pas un jour ne passait sans qu’un attentat ne soit dejoue ou sans une alerte, et que les forces de securite ne pouvaient en aucune maniere garantir une prevention totale des attentats. Cette sombre realite, dont il est naturel que beaucoup aient envie de l’oublier, explique peut-etre la soudaine effervescence qui s’est emparee du public alors que l’accord (d’echange de prisonniers) etait en cours d’execution - un mauvais accord, politiquement comme moralement. Une societe moins tendue et moins frustree, et dont les dirigeants auraient ete moins preoccupes de leur survie politique, aurait probablement reagi avec davantage de reserve aux cotes absurdement inegaux et peu sages de cet accord.

Alors que le public suit, avec une extraordinaire emotion, le retour des depouilles des soldats tues dans l’accomplissement de leur mission, et avec beaucoup de curiosite le retour au sein de sa famille d’un aventurier, sinon d’un criminel, des dizaines de gens se font tuer. L’indifference des dirigeants a cette tuerie continuelle de Palestiniens et d’Israeliens s’accorde mal avec les enormes efforts investis par le gouvernement pour celebrer la "fete" d’hier soir, qui marquait le retour de ceux dont on savait qu’ils etaient morts.

De fait, la paralysie des dirigeants des deux cotes du conflit accompagne ces tueries incessantes, et dans une certaine mesure les encourage. Du cote palestinien, l’impuissance du Premier ministre Ahmed Qorei saute aux yeux. A part quelques series de discussions steriles avec les organisations terroristes de Gaza, il n’a pris aucune mesure prouvant son intention d’appliquer les engagements palestiniens dans le cadre de la feuille de route. La terreur fait rage, les organisations terroristes se renforcent, les forces de securite de l’Autorite palestinienne sont fragmentees, Yasser Arafat continue a tirer les ficelles, et Qorei ne leve pas le petit doigt pour changer la situation.

L’echec de la direction palestinienne fournit a Ariel Sharon un pretexte confortable pour se figer dans l’inaction politique, qui convient a la fois a son caractere et a sa vision politique. Le Premier ministre fait des declarations fracassantes, mais vides de sens, sur le demantelement d’avant-postes, l’evacuation de colonies, la levee de bouclages et le retrait de troupes des villes palestiniennes, mais en realite, il ne fait rien. Les colonies fleurissent, et avec elles l’occupation et la repression.

Apres l’attentat d’hier, Qorei s’est hate d’informer les Americains qu’il accepterait de rencontrer Sharon sans condition prealable. Le message a bien ete achemine a la bonne adresse, mais il semble que Washington ait cesse de considerer le conflit comme quelque chose qui exige son intervention immediate. Les Americains semblent penser qu’aussi longtemps que les massacres ne menaceront pas de s’etendre au-dela de des limites d’Israel/Palestine, ils peuvent continuer a poursuivre leurs objectifs strategiques dans la region, sans s’encombrer du conflit israelo-palestinien. On pouvait s’attendre a cette chute de l’activite diplomatique americaine dans la region, dans une annee d’election, mais ce n’est pas une raison pour s’en rejouir. Au contraire, l’absence de pression serieuse de la part de Washington devrait renforcer le sentiment, chez les dirigeants des deux camps, que ce sont eux les principaux responsables et qu’ils ont le devoir de prendre les decisions politiques necessaires pour mettre fin aux souffrances de leurs peuples respectifs.