De l’interprétation des sondages palestiniens

Thème : Politique et société palestiniennes Sondages Renseignement, services secrets

Ha’aretz
mis en ligne le 2 juillet 2004
par Amira Hass

Il y a bien des manières d’interpréter les sondages d’opinion. En particulier ceux réalisés dans les terriroires palestiniens. Les services de sécurité israéliens en privilégient une. Amira Hass, comme d’habitude, montre que ce n’est pas si simple.

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Haaretz, 24 juin 2004

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

On peut facilement comprendre l’officier du renseignement israélien qui fera l’analyse que la plupart des Palestiniens soutiennent le combat contre Israël jusqu’a sa destruction finale. Deux sondages d’opinion en Palestine publiés cette semaine en fournissent la preuve.

D’après un sondage du Jerusalem Media and Communication Centre (JMCC), 63,6% des 1.200 personnes interrogées à Gaza et en Cisjordanie s’opposent fortement ou partiellement à la cessation de tout type d’"activisme" à l’intérieur d’Israël. Plus de 65% pensent que l’"activisme" contre des cibles israéliennes constituent "une réponse appropriée dans la situation politique actuelle", et 39,5% ne voient aucune différence entre l’"activisme" dans les territoires occupés et à l’intérieur d’Israël.

D’après un sondage auprès de 1.197 personnes, mené par l’université de Bir Zeit, 54% des personnes interrogées mettent en doute la possibilité d’une coexistence entre Israéliens et Palestiniens dans le cadre d’un accord de paix. 38% pensent qu’une coexistence pacifique est possible, 52% s’opposent à une reprise des négociations, 45% étant pour.

Le sondage JMCC montre aussi que 45,5% pensent que l’objectif ultime de l’intifada est de "libérer toute la terre palestinienne" (y compris Israël). Plus de 42% pensent que le but est de mettre un terme à l’occupation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et de créer un Etat palestinien. D’après le sondage de Bir Zeit, 61% soutiennent la continuation de la "lutte armée" après un retrait israélien de Gaza.

Il semble que les rapports des services de renseignement utilisent ce genre de données pour soutenir la politique de colonisation d’Israël, et la présenter comme une simple "réaction" aux ambitions mortifères des Palestiniens.

Mais il y a d’autres manières d’interpréter ces chiffres.

Les deux sondages ont été effectués dans la première semaine de juin, alors que les nombreuses morts et les destructions massives causées par l’opération de l’armee israélienne à Rafah avaient profondément marqué l’opinion palestinienne. D’après les chiffres du Croissant Rouge, 128 Palestiniens ont été tués pendant le mois qui a précédé les sondages, et 188 blessés par balles. Pendant ce temps, les démolitions de maisons de long du tracé de la clôture de sécurité continuaient.

Il n’est pas étonnant que 61% des personnes interrogées dans le cadre du sondage de Bir Zeit aient déclaré ressentir de l’insécurité concernant l’avenir de leurs maisons et de leurs biens. Cette insécurité profonde a un rapport avec ce que les Palestiniens considèrent comme une politique israélienne qu’ils perçoivent comme indépendante de tout activisme palestinien. On peut discuter de la validité de cette position, mais il est utile de comprendre sa signification : les Palestiniens ne se voient pas comme des initiateurs, mais comme "réagissant de manière appropriée". Et tant qu’Israël (l’occupant) ne changera pas de politique, ils ne changeront pas leur soutien à une réaction appropriée.

Le sondage JMCC montre que 40,3% des Palestiniens pensent que la clôture de sécurité n’aura aucun effet sur l’"activisme", 36,4% qu’elle en diminuera le nombre, et 15,5% qu’elle l’augmentera. Il y a donc 55,8% de gens qui choisissent d’ignorer complètement le fait que le Hamas n’a pas pu tenir sa promesse de venger les assassinats de ses anciens chefs Ahmed Yassine et Abdel-Aziz Rantissi du fait de la clôture de sécurité et de la supériorité de l’armée israélienne et de ses services de renseignement.

Ce soutien important à l’"activisme", qui ne tient aucun compte des faits sur le terrain, constitue une sorte de réaction émotionnelle, primale et quasi automatique. Ces chiffres révèlent une faiblesse politique qui se cache sous des rêves "militaires" illusoires. Ils continuent aussi à fournir au renseignement israélien des munitions qui lui servent à présenter Israël - l’occupant comme une victime sous la menace.

Tous les dialogues "hors cadre du renseignement", d’égal à égal, mènent à une conclusion opposée : si Israël prouvait son intention de mettre fin à sa politique d’occupation, l’"activisme" perdrait beaucoup de son attrait. Les personnes interrogées dans le cadre du sondage de BirZeit font encore confiance au "camp de la paix israélien". Près de 52% d’entre elles pensent que les manifestations en Israël sont importantes, et 22,8% qu’elle comptent "dans une certaine mesure". On peut interpréter cela avec un certain optimisme, car ces réponses indiquent une croyance en la capacité des Israéliens qui désirent la paix d’avoir une influence sur la situation. Ou bien, en etant pessimiste, comme une preuve supplémentaire d’une lecture irréaliste de la situation.