Avec qui Israël parle-t-il au détour de la crise de Gaza ?

par Ben Caspit

Traduction (d’après la version anglaise de Hanni Manor pour Al-Monitor) : Tal Aronzon pour LPM

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Al-Monitor, mercredi 21 novembre 2012

« Lorsque l’État d’Israël mène des pourparlers avec le Hamas par le truchement de l’Égypte, il s’adresse par la même occasion à l’Iran, qui subventionne le Hamas et en tire de loin les ficelles – tel est l’un des résultats de la crise de Gaza », observe ici Ben Caspit.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, un nouveau round d’hostilités entre Israël et les organisations terroristes touche à sa conclusion. Et, une fois de plus, comme par le passé, les deux parties se sont furieusement tiré dessus, faisant de nombreux morts et blessés.

Hélas, toutes deux restent bloquées sans espoir dans la même impasse. Le Hamas continue à stocker des roquettes et à se forger une légitimité, tandis qu’Israël achète quelques mois de tranquillité jusqu’au prochain round.

La campagne a débuté la semaine dernière avec une scène de victoire israélienne : les images de la voiture en miettes et en flammes que le chef militaire du Hamas à Gaza, Ahmed Jabari, conduisait.

On s’attendait à ce qu’elle s’achève au soir du mardi 20 novembre sur les rushes de victoire du Hamas : un tir franc de roquette à longue portée (Fair-5) à l’intérieur d’un appartement de Rishon-LeZion, une grande ville au cœur de la région urbaine du Goush Dan, à trois pas de Tel-Aviv.

À chaque camp sa photo de victoire.

Toutefois, pour peu que nous observions avec plus d’attention le paysage géo-politique au moment de l’opération “Plomb durci”, nous verrions que les choses ont fondamentalement changé depuis lors. Durant cette opération, lancée fin 2008 sous le gouvernement du Premier ministre du moment, Ehud Olmert, Gaza fut attaquée par les airs et envahie au sol.

Au Caire, le pouvoir était alors aux mains du président Hosni Moubarak et du chef des services secrets, Omar Suleiman, qui vouaient le Hamas aux gémonies plus encore qu’Olmert lui-même. À l’époque, Israël jouissait d’une légitimité sans précédent sur la scène internationale, due en bonne part aux offres généreuses de paix faites à Abu Mazen par Olmert. Et le président, à Washington, était encore en ce temps-là George W. Bush, qui accordait à Israël un crédit illimité.

Les conditions permettant de renverser le Hamas étaient mûres à ce moment là – tout simplement idéales. Cependant, Olmert vacillait et, en fin de compte, ses deux principaux ministres – le ministre de la Défense, Ehud Barak, et la ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni – l’obligèrent à remiser le “grand plan”, à se contenter de la réhabilitation partielle de la force de dissuasion israélienne au sud et à se retirer en hâte de Gaza avant les législatives.

À l’heure actuelle, ni Moubarak ni Suleiman ne sont plus là. Suleiman est mort. Moubarak, éjecté puis condamné à la prison à perpétuité, est de toute manière plus mort que vif. Et les Frères musulmans tiennent les rênes au Caire.

Il y a deux ans à peine, pareil scénario aurait précipité l’Israélien moyen dans la panique. Pourtant, ce scénario censément alarmant s’est mué en réalité et la vie continue comme si de rien n’était. Non content d’être au pouvoir en Égypte, le mouvement islamique se fait aujourd’hui le médiateur entre Israël et le Hamas et se comporte en adulte responsable en charge de la région, exactement comme par le passé, si invraisemblable que cela paraisse.

Les accords de paix perdurent ; la coopération entre l’IDF et l’armée égyptienne se poursuit comme avant. Le président égyptien Mohammed Morsi s’en prend de temps à autre à Israël – la force de l’habitude – mais quand on en vient aux choses sérieuses, il fait ce qu’il a à faire. Il tend la main aux deux côtés, essayant de maîtriser les flammes et, par-dessus tout, cherche à calmer les sponsors de l’Égypte, qui siègent toujours à Washington.

Quand la poussière retombera, un certain nombre de faits incroyables apparaîtront au grand jour. Tout d’abord, le gouvernement de droite hostile à tout compromis du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de son ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, qui n’a eu de cesse de menacer d’attaquer l’Iran, en a fait bien moins à Gaza que le gouvernement de gauche conciliant et en quête de paix d’Olmert, qui s’est désengagé et retiré beaucoup plus vite.

Autre chose, non moins surprenante : à l’époque où Olmert était Premier ministre, il n’y eut pas le moindre contact avec le Hamas. À chaque fois que Tzipi Livni eut le moindre soupçon qu’Israël menait des négociations, même indirectes, avec des représentants du Hamas, elle poussa les hauts cris. Israël discuta alors avec le Égyptiens et ne ne parvint à s’entendre qu’avec eux.

Et maintenant, avec Netanyahu à la tête du gouvernement, Israël mène avec le Hamas des pourparlers – quasiment directs – contrairement à ses déclarations lors de la campagne des dernières législatives selon lesquelles il ne laisserait rien de tel se produire une fois Premier ministre. Il entrerait tout simplement à Gaza et renverserait le Hamas en un tournemain.

Les accords de cessez-le-feu actuellement en cours de discussion se négocient face à face avec le Hamas. Qui plus est, les négociations englobent le parti frère du Hamas en Égypte – les Frères musulmans. Et cette fois, il n’y a plus personne alentour pour protester. Avigdor Lieberman lui-même, le pyromane local, a soudain pris une pose diplomatique solennelle, expliquant que le conflit ne saurait « connaître de solution militaire ». Ils se parlent tous les uns les autres, envoyant des émissaires aller et retour.

Au moins, il y a quelques signes de santé mentale dans ce bain de folie et de sang. C’est comme si la région était auparavant dirigée par des adultes responsables – Moubarak et Olmert, pour ne pas les nommer – et qu’une fois ceux-ci descendus de scène, tous les fous (les Frères musulmans, Netanyahu, Moubarak) allaient avoir les mains libres. Cependant, au lieu de foncer bille en tête et fourche en mains, prêts à se jeter les uns contre les autres, ils se comportent de façon étonnamment civile et vont jusqu’à se parler.

Quand la poussière retombera ils réaliseront eux aussi, à Jérusalem, qu’ils ont en fait mené des négociations avec le Hamas et que rien de terrible ne s’est produit. Ils sont toujours en vie. Ils vont se rendre compte, s’ils prennent un instant le temps de réfléchir, que le régime en place au Caire n’est en rien différent du Hamas. Après tout, c’est le même parti, avec la même idéologie. Et, miracle des miracles, au Caire le gouvernement maintient la paix, fût-ce en grinçant des dents.

Dans ces circonstances, le modèle régional qui veut que le Hamas soit hors jeu et Abu Mazen le seul partenaire de pourparlers de paix, tandis que nous attendons que les modérés s’y joignent, pourrait bien n’avoir plus de sens.

Étant donné le nouveau scénario qui se fait jour dans la région, le blocus de Gaza peut être levé. Qui sait – un jour où l’autre dans le futur, des contacts directs d’une sorte ou d’une autre seront pris. Si Israël parle avec Morsi, pourquoi ne ne commencerait-il pas à parler avec Ismail Haniyeh ?

Autre chose encore. Ce n’est un secret pour personne que l’influence de l’Iran dans la bande de Gaza a décuplé cette semaine. L’Iran pourvoit Gaza en roquettes, fait couler les fonds et offre conseils, entraînement et experts. L’Iran signe aussi les chèques. Il y a là une coalition chiite-sunnite contre Israël et le peuple juif.

Quoi qu’il en soit, la confrontation en cours dans la Bande de Gaza n’engendre pas que des échanges de tirs. Elle donne également une impulsion aux contacts entre les parties. Ils ne coulent pas à flots – la pluie n’a pas commencé à tomber, pas même quelques gouttes. Mais les nuages gonflés de pluie pourraient commencer à s’amasser à l’horizon.

Lorsque l’État d’Israël mène des pourparlers avec le Hamas par le truchement de l’Égypte, il parle en fait avec l’Iran, qui subventionne le Hamas et en tire de loin les ficelles. Il se peut que ce ne soit même pas le commencement de la fin comme il est arrivé à quelqu’un de le dire, mais c’est peut-être la fin du commencement, comme nous pourrions nous en rendre compte un jour.