La militarisation de la résistance


The Jerusalem Times

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(diffuse par Common Ground News Service)

par Sari Nusseibeh[[
le Dr Sari Nusseibeh est professeur de philosophie et president de l’universite Al-Qods a Jerusalem.]]


Que peut nous apporter la miliarisation de la resistance? Pour agir de maniere responsable, il nous faut aborder cette question. Sinon, nous serons le jouet des evenements, et nous ne serons plus que des spectateurs, qui observeront les differents developpements et evenements nous infliger desastre apres desastre, tout en blamant les autres pour ce qui nous arrive.

Si l’objectif de la militarisation de la resistance est de prouver notre solidarite, celle-ci a ete demontree par notre opiniatrete et notre rejet de ce qu’ils (les Israeliens, ndt) tentent de nous imposer. L’experience montre que la logique de l’intensification des represailles en tant que mesure preventive peut etre utilisee par eux, et qu’ils repliqueront de la meme maniere.
Si notre but est de nous debarrasser de leurs tanks et de leurs barrages routiers, il a ete demontre que ces armes ont ete remplacees par d’autres, pires encore.
Si notre but est de susciter chez eux des positions politiques plus souples, c’est le contraire qui s’est produit : ils ont davantage peur, et sont devenus plus extremistes.
Si notre but est de les forcer a se retirer, ou a respecter les accords, ce qui se passe sur le terrain n’indique aucun progres de la sorte. Il se sont plutot davantage retranches sur leurs positions qu’auparavant.
Enfin, si nous esperons de l’aide de l’exterieur, rien ne semble pointer a
l’horizon.

Ce qui nous reste, alors, c’est de les combattre indefiniment, ou de chercher a leur faire mal, en nous contentant du fait qu’ils ne peuvent profiter de ce qu’ils font, mais sans aucun resultat politique concret. En d’autres termes, ce qui nous reste ne constitue pas un programme politique ou une strategie permettant d’atteindre un objectif possible qui servirait les interets du public. Ce qui nous reste, en fait, c’est d’accepter une realite cruelle tout en emplissant le ciel de nos tirs de fusil.

Cela implique-t-que nous nous rendions et que nous deposions armes et
etendards? Non, cela signifie que nous devons reevaluer nos actions et agir
de facon rationnelle. La premiere chose a faire est d’examiner les deux termes de l’equation. Il ne s’agit pas d’une affaire entre deux armees, mais entre une armee occupante et une population sans defense, dont la majorite est desarmee, sans la profondeur strategique qui permettrait d’exploiter des ressources et de disposer d’equipements. Nous ne sommes ni l’Algerie ni le Vietnam. Cette constattion nous enseigne que, quelle que soient le courage et l’intrepidite dont nous ferons preuve dans cette confrontation armee, ils nous seront superieurs. Est-il rationnel de s’engager dans un combat ou l’adversaire a l’avantage? Et, en acceptant les armes que l’adversaire a choisies, qui lui conferent sa superiorite, ne s’est-on pas deja rendu, et n’a-t-on pas soumis sa volonte a celle de l’autre?

N’avons-nous pas oublie l’element le plus important : la marginalisation de ce qui fait notre plus grand force, cest-a-dire notre population desarmee? Cette population est devenue une victime, une prisonniere, incapable d’initiative, tandis que ses dirigeants exercent leur pouvoir par la peur.

Une question politique se pose. Sont-ils reellement victorieux quand ils tuent notre peuple, celui qui est desarme? Ou bien est-ce nous qui pouvons etre victorieux a chaque fois qu’ils tuent un seul membre de notre peuple? Pouvons-nous retourner contre eux leur puissance militaire? La reponse est tres certainement oui. Si nous apparaissons a leurs yeux tels que nous sommes, des civils desarmes, non-violents, qui revendiquons nos droits. Si nous ne succombons pas a leurs provocations violentes, et a leurs tentatives de nous faire reagir spontanement de telle maniere qu’ils puissent utiliser ces reactions comme justification de leurs mesures agressives a notre encontre, a leurs yeux et aux yeux du monde. La resistance non-violente a deja reussi en Afrique du Sud, qui est l’exemple qui nous est le plus proche. Nous ne devons pas nous montrer aveugles quant a leurs objectifs. Ils n’oppriment pas pour le plaisir d’opprimer. Ce qu’ils font, ils le planifient, et pas un instant nous ne devons penser que les murs de cette cage sont construits en vain. Ne suivent-ils pas les contours du plan
politique de Sharon, qu’il a rendu public avant meme d’avoir penetre dans notre Saint Sanctuaire (Esplanade des Mosquees de Jerusalem, ndt).

Pourquoi leur permettre de planifier, et ne pas le faire nous-memes? Pouvons-nous resister sans nous definir pour nous-memes la direction vers
laquelle nous allons? Ou cachons-nous, meme a nous-memes, ceux des objectifs qui sont realisables, mais que nous appelons irrealisables par crainte de ne pas etre capables de les realiser? Exprimons-nous notre desir de
l’impossible parce que nous n’osons pas nous mettre dans un etat d’esprit
tel que le possible serait realisable?

Sommes-nous capables de controler notre colere et nos sentiments, et de nous
laisser guider par la raison? Sommes-nous capables de reussir dans nos plans
et nos actions, et de defendre nos droits? Ou sommes-nous devenus
l’instrument insconscient de l’elimination de ce qui reste de ces droits?
Dirons-nous : laissons les choses se faire, ce n’est pas entre nos mains?

N’est-ce pas de notre responsabilite, vis-a-vis des generations futures, d’essayer de leur concevoir une vie meilleure? Ne devons-nous pas user de la raison avant d’agir? La raison et la deraison sont-elles equivalentes?