“À la rencontre de la paix” : La voie à suivre

par Gershon Baskin

Traduction Tal Aronzon pour LPM

The Jerusalem Post, le 27/02/2013

http://www.jpost.com/Opinion/Column...

[Avec les récents troubles en Cisjordanie, les experts se sont multipliés sur les écrans télé israéliens, affirmant « que les Palestiniens voulaient mettre le feu aux poudres en prévision de la visite du président Barack Obama », relate ici Gershon Baskin – qui est allé se faire son idée sur place.

Il en est revenu avec le « très fort sentiment que ces violences n’étaient pas préméditées », et certainement pas par le président de l’Autorité palestinienne, Ma’hmoud Abbas. L’état des lieux n’en demeure pas moins préoccupant : le découragement, l’amertume de la société palestinienne qui expliquent ces débordements pourraient faire le lit du H’amas ou autres H’ezbollah une fois qu’Abbas ne sera plus là pour donner sa chance à la paix.

La paix ? Les accords d’Oslo ont vingt ans en ce mois de mars 2013, et plus ils gagnent en maturité plus la paix semble s’éloigner. Mais, loin de renoncer, Gershon Baskin et ses interlocuteurs palestiniens nous rappellent qu’il n’est pas d’obstacle infranchissable. LPM].

J’ai entendu tant d’experts nous expliquer cette semaine à la télévision que la vague de violences palestiniennes était programmée par l’Autorité palestinienne ! Ils nous ont dit que les Palestiniens voulaient mettre le feu aux poudres en prévision de la visite du président Barack Obama. On a tant prédit une troisième intifada, tant débattu si elle avait déjà commencé ou non, tant supputé son intensité...

Je suis allé vérifier de mes propres yeux. J’ai été parler aux gens de l’autre côté, les écouter. J’ai aussi été à la rencontre de quelques dirigeants palestiniens. J’ai lu la presse palestinienne, j’ai scruté les réseaux sociaux palestiniens. J’en suis sorti avec le très fort sentiment que ces troubles n’étaient pas prémédités. Il n’y a toujours pas, de l’autre côté, d’aspiration à déclencher une nouvelle intifada.

Les gens ne veulent pas détruire ce qui s’est construit ces dernières années. Le président de l’Autorité palestinienne, Ma’hmoud Abbas, n’est pas à l’origine de débordements visant à attirer l’attention du président des États-Unis.

J’ai entendu de la part des dirigeants et des gens de la rue que nul ne souhaite entraîner le président Obama dans la micro-gestion du conflit, telle qu’ont pu la pratiquer de précédents présidents. Les ambitions palestiniennes, en ce qui concerne l’implication d’Obama dans le conflit, sont d’ordre bien plus stratégique et de loin plus essentielles que de le voir éteindre les flammes d’un nouveau cycle de violences.

Ce que j’ai vu et entendu était l’expression d’une vive amertume. L’un des dirigeants palestiniens m’a rapporté qu’après que le Premier ministre Benyamin Netanyahu eut appelé Abbas à ramener le calme, ce dernier avait demandé aux représentants des syndicats de fonctionnaires, lors d’une rencontre, ce qu’il fallait faire – comment réagir ? « Ils lui ont répondu : “M. le Président, vous êtes le seul à pouvoir éteindre les flammes. Vous avez le pouvoir de dépêcher la police palestinienne, et les gens vous écouteront. Mais qu’est-ce qui changera ? Est-ce que nous percevrons nos salaires ? Est-ce qu’Israël se dessaisira des subsides qui nous reviennent et qu’ils retiennent ? Est-ce que des prisonniers seront libérés ? Est-ce que les détentions administratives cesseront ? Arrêteront-ils un jour de construire sur nos terres ? Connaîtrons-nous un jour la liberté et l’indépendance ? La paix viendra-t-elle un jour ?” Ces gens ont dit à leur leader que, d’ici quelques semaines ou quelques mois, après que rien n’aura changé, nous nous retrouverons dans la même situation. »

Un autre dirigeant palestinien m’a dit : « Nous sommes sérieux quand nous affirmons vouloir la paix. Ma’hmoud Abbas représente le dernier leader palestinien capable de vous offrir la paix. Une fois qu’il sera parti, et les chances de paix avec lui, les gens ici voudront donner à ceux de l’autre bord une chance de faire leurs preuves. – L’autre bord ? ai-je demandé. – Oui, les Palestiniens ont deux options, a-t-il précisé. La voie d’Abbas et de l’OLP, ou celle des Frères musulmans. Les Frères musulmans veulent vous détruire, ils ne feront jamais la paix avec vous. »

« Ils sont tous semblables, a-t-il ajouté – qu’ils se réclament du H’amas, du H’ezbollah ou des Salafistes, tous. Si nous ne réussissons pas à procurer la paix à notre peuple, la liberté au sein de notre propre État, nous ne serons plus là et vous devrez les affronter. »

Je lui ai demandé : « Vous ne vous rendez pas compte que tout ce qui s’est construit ces dernières années sera anéanti ? Les souffrances endurées par les Palestiniens, la mort et les destructions seront une fois encore énormes. » Il me dit « Oui. Je le comprends. Ce n’est pas ce qu’ils veulent, mais si vous leur arrachez l’espoir, tout ce qui leur restera sera de vous faire souffrir. Ils voudront vous blesser. Ils voudront vous voir enterrer vos proches. Si vous ne pouvez pas nous accorder la liberté, notre peuple se battra pour son honneur, sa dignité. Cela ne s’achète pas avec de l’argent. »

Et puis : « Vous êtes exactement comme nous, vous les Juifs, vous feriez la même chose. Si la liberté vous était déniée, si vous ne pouviez obtenir votre propre État – vous combattriez, vous feriez tuer et tueriez en guise de revanche, pour que l’adversaire souffre, lui aussi. »

Ce dialogue était si triste. Il était si clair à mes yeux que celui à qui je parlais était un homme de paix. Il avait suivi, dans sa propre vie, cet itinéraire personnel allant du combattant jurant de ne jamais faire la paix avec Israël à l’un des plus chauds partisans de la paix au sein de l’Autorité palestinienne. Mais une paix juste, équitable, complète – chose qui ne saurait advenir que par la négociation.

Il connaît très bien Ma’hmoud Abbas. Ils sont politiquement alliés, et proches amis. J’ai tenté de lui opposer une partie de ce que j’entends de la part d’Israéliens, de certains de mes lecteurs dans le Jerusalem Post. J’ai objecté : « Mais la plupart des Israéliens ne croient pas qu’Abbas soit intéressé à sortir du conflit – il n’acceptera jamais, selon eux, de dire que le conflit est derrière nous. » Il m’assura en réponse qu’Abbas n’avait cessé de lui répéter (et je l’ai moi aussi entendu) être opposé à l’idée d’un accord intérimaire. Abbas veut un accord menant à une paix pleine et entière, et clôturant le conflit de telle sorte qu’il n’y aura plus, alors, ni plaintes ni requêtes.

« Mais, arguai-je, il ne veut pas voir Jérusalem en capitale d’Israël.

– Jérusalem sera votre capitale, rétorqua-t-il. Les endroits où vivent des Israéliens sont à vous, ceux où vivent des Palestiniens à nous. Nous aurons les uns et les autres nos capitales [respectives] à Jérusalem. »

Je l’interrogeai sur les réfugiés et le droit au retour. Il assura qu’il était des solutions acceptables pour les deux parties – et qu’Olmert et Abbas en étaient tout près [1].

La discussion se poursuivit, abordant presque tous les sujets importants.

Il souligna que tout devait être mis sur la table. Il nous faut discuter de tout, dit-il ; nous pouvons trouver des points d’accord sur chaque question.

Je lui demandai ce qu’il en était de la reconnaissance d’Israël en tant qu’État national juif. Là, nous sommes entrés dans un vaste débat. Il argumenta : « Nous reconnaissons Israël, pourquoi serait-ce à nous de le définir ? Nommez-vous comme bon vous semble – pourquoi devrais-je le faire ? » Je lui dis qu’une fois tous les autres points résolus, nous nous retrouverions à la table des négociations et qu’il y aurait une demande israélienne de reconnaissance d’Israël en tant qu’État national juif.

C’était rude – et il m’expliqua pourquoi cela leur était si difficile. Mais nous sommes parvenus à une solution [2].

De concert nous nous sommes proposés d’aller, après la signature d’accords de paix pleins et entiers, les porter ensemble aux Nations unies, qui leur conféreraient une base légale internationale. Dans le cadre de la résolution de l’ONU soutenant ces accords figurerait une déclaration disant : “Israël est l’État-nation du peuple juif et de tous ses citoyens, et la Palestine est l’État-nation du peuple palestinien et de tous ses citoyens.”

Et il affirma : « Nous donnerons notre accord à tous nos amis et alliés aux Nations unies afin qu’ils appuient cette déclaration. »


NOTES *

[1] Lors des négociations de Taba, et alors qu’Ehud Olmert était en fin de parcours à la tête du gouvernement israélien. Tout traité signé aurait dû être entériné par la nouvelle Knesseth – aussi attendit-on pour conclure qu’elle fut élue et qu’un nouveau gouvernement fut formé. Comme on sait, la majorité changea, et le pouvoir passa des mains de Kadimah à celles du Likoud et de son chef, Benyamin Netanyahu. Il n’empêche, jamais on n’avait été si près de conclure le processus entamé à Oslo, d’aboutir enfin à la paix pleine et entière.

[2] Sur ces questions complexes, on lira avec intérêt dans La Revue Toudit. Culture et Société, éditée en ligne par le Centre d’Études wallonnes, la traduction de la communication donnée par Giovanni Carpinelli au colloque Nazione e nazionalismo nelle didattica della storia contemporanea. L’insegnamento della storia in dimensione europea (1996) : “L’idée nationale, ses fondements, ses avatars”.

Signalons tout particulièrement pour ce qui nous occupe les derniers paragraphes, consacrés au concept de nation dans la pensée américaine. Ces quelques lignes éclairent par comparaison la problématique théorique, historique et politique de l’État-nation (traditionnellement centré sur le fonds culturel commun de ses citoyens) dans le contexte israélo-palestinien ; elles témoignent d’un modèle à la fois national et pluriel qui n’est pas sans affinités avec la solution ici suggérée dans un esprit de réciprocité par Gershon Baskin et son interlocuteur palestinien.

http://www.larevuetoudi.org/fr/stor...

* Toutes les notes sont de la traductrice.