Un pays tenu en laisse


A l’heure ou la reprise des attentats s’accompagne du siege de la
Muquata (le Q.G. d’Arafat), il peut sembler futile de se pencher sur la
democratie israelienne. Mais la chaine de decision et l’etat de
l’opinion, d’un cote comme de l’autre, ne sont pas etrangers au cycle de
violence qui emporte Israeliens et Palestiniens. Ouvrant ce bulletin de
sante sur de recents symptomes de politique interieure, Yoel Marcus les
interpretait comme la preuve qu’il n’y a plus de place “sur la scene
politique israelienne, pour des gens animes de bonnes intentions, ni
pour quiconque pense differemment”.

Trad. : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant


[…] Notre democratie s’est trouvee dirigee par un seul homme.
Nous ne parlons pas d’un dictateur ayant conquis le pays par la force
des armes. Au contraire. Nous parlons d’un homme charmant, un grand-pere
aux cheveux blancs avec une petite bedaine et de bonnes manieres. Un
homme qui a le sens de l’humour et, surtout, qui plait aux foules. Il a ete elu avec le plus grand nombre de voix jamais atteint en Israel. Mais, au terme d’une annee et demie au pouvoir, il a mis en place une autocratie, le gouvernement d’un seul.

Sharon s’est attribue plus de pouvoirs qu’aucun autre Premier ministre au sein du monde democratique actuel. Dans la pratique, il n’est pas seulement Premier ministre, mais encore ministre de la Defense et commandant en chef de l’armee. Les generaux, jusqu’ici reputes travailler en equipe, parlent maintenant d’une seule voix, celle de Sharon.

Le Shin Bet et le Mossad [[Shin Bet, Mossad : respectivement les services israeliens de Securite interieure et de Renseignement.]]recoivent de lui leurs directives, et il vient de placer a la tete du Mossad un chef selon son coeur, l’un de ses compagnons d’armes, likoudnik [[Likoudnik : membre du Likoud, le parti de Sharon.]] de surcroit. Sharon controle egalement, entre autres choses, les infrastructures, l’autorite de surveillance de la radio-television et la deuxieme chaine, dont le directeur-general est l’un de ses fideles […] Il garde la haute main sur les relations avec les Etats-Unis par son canal personnel, Aryeh Genger. Il a neutralise le conseiller a la securite nationale, nomme sur les instantes
recommendations de la commission Agranat [[Commission Agranat : commission d’enquete nommee a la suite de la guerre de Kippour.]]. La commission pensait que la multiplicite des points de vue eviterait que se reproduise le genre d’obsession responsable du fiasco de la guerre de Kippour. Aujourd’hui, un seul point de vue demeure, celui de Sharon.

Le dirigeant de la seule democratie du Moyen-Orient fait penser a Henry Ford pere disant a ses cadres qu’ils pouvaient peindre les voitures dans la couleur de leur choix tant que ce serait du noir.

Le meilleur moyen de devenir un autocrate sans coup d’Etat est de former un gouvernement dont la large base parlementaire laissera l’opposition sans force. Meretz, par exemple, a propose 68 motions de censure contre Sharon, mais qui en a entendu parler ? Plus le gouvernement est nombreux, plus il ressemble a une gare pleine de gens courant en tous sens avec des telephones mobiles. Oubliez tout enjeu de vie ou de mort. Bien trop souvent, nous entendons des justifications du genre : “On ne m’avait rien dit”, “Je n’etais pas au courant”, “Je
n’etais pas la”. Ou encore : “Nous nous etions mis d’accord sur leprincipe, mais nous ne savions pas que c’etait une bombe d’une tonne. Nous ne savions pas qu’ils allaient tuer aussi sa femme.”

De temps a autre, une serie de consultations telephoniques est lancee de nuit, alors que l’armee est deja en marche et les ministres trop endormis pour savoir vraiment ce qu’ils enterinent. Depuis le Liban, Sharon s’est montre un vrai pro chaque fois qu’il s’est agi de faire danser les gouvernements autour de son petit doigt. Il va repetant qu’il a un “plan detaille” mais le gouvernement n’a pas la moindre idee de ce dont il s’agit. Aucun debat politico-strategique n’a jamais eu lieu.

Pour Yossi Sarid, Sharon a deux appuis : Arafat et le parti travailliste. Il les a tous deux rendus superfetatoires. La participation du parti travailliste fait pitie. Le parti soutient ce a quoi il adhere le moins. Plus d’une fois, Peres a frappe sur la table et
dit : “Cette fois, c’en est trop. Nous demissionnons.” Quant a Fouad [[Fouad : surnom du ministre de la Defense, le travailliste Benyamin Ben-Eliezer.]],
le portefeuille de la Defense est pour lui un pot de miel tombe du ciel et il le tient a deux mains. Il parle de paix et d’initiatives mais, en pratique, il fait de jeu de Sharon.

Sharon a la vie tout aussi facile avec ses autres partenaires. C’est le reve de tout dictateur fait realite : un gouvernement sans opposition, sans equilibrages delicats, dans cette ambiance de “Chut… on tire !”

Avec M. Paix et Securite aux commandes, nous avons eu plus d’attentats que sous aucun autre Premier ministre et l’economie est en chute libre. Mais Sharon projette son ombre immense sur tous ses concurrents. C’est un homme que l’on aime, a qui l’on fait confiance. Avec son plan secret, qui n’offre rien d’autre aux Palestiniens que la violence reciproque, avec une opinion anesthesiee qui n’emet pas un murmure de protestation, avec la mentalite de moutons des medias et les silences achetes, nous sommes devenus une autocratie, un regime dont l’alternative est absente – sans meme un putsch.