Sous la direction de Benjamin Netanyahou, une rhétorique fondée sur des promesses de « victoire totale » s’est imposée dans le débat public. Mais derrière ces slogans, l’auteur dénonce une illusion collective : des objectifs irréalisables, un fossé grandissant avec la réalité, et une responsabilité partagée entre dirigeants et citoyens. Selon lui, la survie politique de Netanyahou repose sur l’entretien d’un ennemi existentiel permanent (comme le Hamas ou l’Iran), afin de se présenter comme le protecteur indispensable d’Israël. Si la réalité était perçue comme complexe ou nécessitant des compromis, cette image serait fragilisée — et cela serait perçu comme une menace pour la survie du peuple juif.
Auteur : Shaul Arieli, Haaretz, le 10 avril 2026
Traduction de l’hébreu: Chatgpt revue par Y.M.
Mis en ligne le 13 avril 2026
Ces dernières années, sous la direction de Benjamin Netanyahou, s’est enraciné en Israël un langage politique et sécuritaire fondé sur un monde imaginaire, s’éloignant progressivement de la réalité. Ce langage est devenu un outil central dans la conduite de la politique gouvernementale, sous forme de promesses de « victoire totale », « élimination totale » des ennemis et prévention de toute menace « à tout prix ». Le problème réside dans l’écart considérable entre ces promesses et la réalité — un écart qui devient progressivement une caractéristique permanente de la politique israélienne.
Ainsi, avec le déclenchement de la campagne à Gaza après les événements du 7 octobre 2023, Netanyahou a déclaré que l’objectif de la guerre était d’ «achever l’élimination du Hamas dans toute la bande de Gaza, y compris Rafah… et nous sommes déterminés à la remporter par une victoire totale ». Parallèlement, concernant le front iranien, il a affirmé le 28 février 2026 qu’il s’agissait d’ : «une guerre qui mènera à la paix, une véritable paix… nous sommes entrés dans ce combat pour changer fondamentalement cette situation… nous créerons les conditions pour que le courageux peuple iranien se libère des chaînes de la tyrannie ».
Il ne s’agit pas de lapsus ou d’exagérations passagères, mais d’une méthode. Une méthode qui privilégie des formulations absolues au détriment d’évaluations réalistes, et qui présente au public des objectifs impossibles à atteindre — voire impossibles à mesurer. « Victoire totale » n’est pas un objectif opérationnel réalisable ; c’est un slogan. Et lorsque le Premier ministre répète ces slogans, il les transforme en politique et crée dans l’opinion publique une attente de leur réalisation.
C’est là que commence le véritable problème, car le public n’est pas un simple spectateur passif. Il est un acteur à part entière dans la construction de la réalité politique. Lorsqu’il adopte ces slogans sans en examiner la faisabilité, il se dispense d’exercer une pensée critique. La croyance en des promesses irréalisables n’est pas seulement une erreur — ou une manipulation — de la part des dirigeants ; c’est aussi l’erreur d’un public qui choisit d’y croire.
Les sondages d’opinion montrent à quel point ces idées d’objectifs absolus et irréalistes se sont enracinées. Divers sondages indiquent qu’une majorité du public juif soutient la poursuite des combats sur tous les fronts « jusqu’à une victoire complète ». Par exemple, une enquête de l’Université de Tel-Aviv (janvier 2024) a révélé que plus de 60 % des personnes interrogées estimaient qu’il fallait continuer les combats jusqu’à « l’élimination totale du Hamas ». Un sondage de l’Institut israélien de la démocratie (mars de cette année) a montré qu’environ deux tiers du public soutiennent la poursuite de l’opération « Rugissement du lion ». Ces données ne reflètent pas seulement une position sécuritaire ; elles témoignent d’une intériorisation quasi complète de la rhétorique gouvernementale.
Le problème est que la réalité ne se plie pas aux slogans. Le Hamas n’a pas été éliminé. Il a été affaibli, mais continue de contrôler Gaza. Ses capacités militaires ont été réduites, mais non anéanties. Le Hezbollah n’a pas non plus été vaincu, et les affrontements au nord se poursuivent à intensité variable, tout en montrant les caractéristiques d’une armée organisée. Quant à l’Iran, non seulement le régime n’a pas changé, mais il a imposé un cessez-le-feu unilatéral à Trump ; son influence régionale reste stable et il continue d’agir par le biais de réseaux de proxy.
L’écart entre déclarations et réalité engendre un processus politique dangereux. Lorsqu’un dirigeant promet un objectif absolu et ne l’atteint pas, il ne peut pas le reconnaître sans en payer le prix politique. Il a donc tendance à intensifier ses actions, élargir ses objectifs ou modifier les critères de réussite.
Ainsi se crée un cercle vicieux : des promesses impossibles conduisent à des attentes irréalistes, qui génèrent une pression publique pour poursuivre l’action, menant à une escalade supplémentaire dans une tentative vaine d’atteindre ces objectifs — à un coût croissant. Ce n’est pas théorique ; cette dynamique est observable dans le discours public et politique en Israël depuis 2023.
Dans le cas de Netanyahou, il s’agit d’un schéma profond qui ne se limite pas à la situation actuelle. Dès 2002, il encourageait les États-Unis à envahir l’Irak, affirmant que cela mènerait à la démocratisation du Moyen-Orient et affaiblirait l’Iran. En réalité, l’invasion de 2003 a produit l’effet inverse : effondrement de l’ordre régional et renforcement significatif de l’Iran. Là encore, l’écart entre promesses et réalité était évident — et les leçons n’ont pas été tirées.
Le problème ne provient pas seulement d’une mauvaise évaluation, mais d’une conception plus profonde : la préférence pour un récit fictif plutôt que pour la réalité. Au lieu d’adopter une politique qui reconnaît la complexité, les limites du pouvoir et fixe des objectifs atteignables, on privilégie des déclarations globales destinées à donner au public une illusion de contrôle. Mais une illusion de contrôle ne peut remplacer un contrôle réel. Au contraire, elle l’affaiblit. Lorsque le public constate que les promesses ne sont pas tenues, la confiance s’érode. Et lorsque les mêmes promesses sont répétées, l’écart avec la réalité ne fait que s’agrandir.
C’est là qu’intervient la responsabilité du public. La croyance en ces promesses n’est pas imposée ; elle résulte d’un choix : préférer un message simple à une réalité complexe. Choisir de croire que les conflits peuvent être « résolus » uniquement par la force ; renoncer au doute et à l’esprit critique. En ce sens, le public n’est pas seulement victime de la rhétorique politique mensongère — il en est complice.
La conséquence est la marginalisation d’une politique réaliste. Toute proposition de compromis ou de gestion du conflit est perçue comme un échec. Toute tentative de fixer des objectifs limités est vue comme une faiblesse. Ainsi, le champ d’action des dirigeants se réduit — non pas faute d’options, mais parce qu’ils sont prisonniers de leurs propres promesses.
Cela a également un coût sur la scène internationale. Les États agissent selon leurs intérêts, non selon des slogans. Lorsqu’Israël affiche des objectifs irréalisables, il lui devient difficile de convaincre ses partenaires de soutenir sa politique sur la durée. L’écart entre ambition déclarée et résultats nuit à sa crédibilité.
La leçon est claire : un leadership responsable ne promet pas l’impossible. Il fixe des objectifs atteignables, gère les risques et reconnaît les limites du pouvoir. Il cherche à obtenir un avantage relatif dans une réalité complexe.
Le fait que le Premier ministre continue d’utiliser cette rhétorique, malgré ses échecs répétés, n’est pas un hasard. Elle sert un besoin politique à court terme : maintenir le soutien, créer une illusion de direction et repousser les critiques. Mais à long terme, elle nuit à la capacité de gouverner efficacement.
Et le retour de bâton est inévitable. Il ne survient pas nécessairement sous forme d’un événement dramatique, mais comme un processus continu d’érosion de la confiance, d’escalade sans objectif clair et d’enlisement dans des slogans vides. La question n’est pas de savoir si l’écart entre promesses et réalité sera exposé — il l’est déjà. La question est de savoir combien de temps il faudra encore pour que le système politique et le public en Israël choisissent de regarder la réalité en face et d’en tirer les conclusions nécessaires.

