Au moment où ces lignes sont écrites, l’avion qui assure la première liaison directe de Tel Aviv à Rabat prend son envol tandis que la démocratie israélienne est sur le point de connaître à nouveau un crash retentissant. Les élections qui se profilent témoignent davantage du déclin que de la vitalité d’une démocratie dont la crise est profonde et durable.

Les participants à ce vol vont s’efforcer de faire avancer l’accord de normalisation israélo-marocain négocié par les États-Unis. Les délégations devraient parapher quatre accords, l’un sur les vols directs entre les deux pays, les autres sur l’eau, les finances et les visas.

Comme pour les accords précédents avec les EAU, le Bahreïn et le Soudan, on ne peut que se réjouir d’une normalisation qui sera toujours préférable à une tension ou à l’absence de relations. On notera cependant que l’accord avec le Maroc présente deux spécificités au moins. A la différence des autres pays concernés par les accords d’Abraham, Israël et le Maroc ont entretenu des relations diplomatiques dans le passé même si elles n’ont pas comporté d’échange d’ambassadeurs. Par ailleurs, l’importance de la communauté juive du Maroc, la durée de son histoire, sont sans conteste au fondement de la singularité de la relation entre les deux pays. Ce dont témoigne une décision récente, porteuse d’espoir : dans le cadre de la réforme scolaire initiée avant même les accords de normalisation, le Maroc a introduit dès cette année un renouvellement des programmes d’histoire dans les manuels scolaires des classes primaires CE6 (CM2, dernière année du primaire) : l’histoire et la culture de la communauté juive vont bientôt être enseignées, en arabe, aux élèves de ce pays où l’Islam est religion d’État.

Nous l’avons déjà écrit, cette normalisation ne confirmera ce dont elle est porteuse que dans la mesure où elle ne sera pas instrumentalisée et ne servira pas d’écran de fumée pour occulter ce à quoi il est essentiel qu’Israël parvienne, c’est-à-dire à une solution politique du conflit israélo-palestinien basée sur la reconnaissance de deux États pour deux peuples. Les Palestiniens restent les voisins immédiats des Israéliens et il est illusoire de croire que les Arabes du Bahreïn pourraient venir à leur guise à Jérusalem alors que les Palestiniens de Ramallah seraient soumis à d’incessants contrôles et à l’arbitraire d’une occupation qu’ils n’accepteront pas de même que les Juifs ne sont pas résolus à renoncer à une existence nationale.

Autre danger encouru, que la normalisation, son éclat, voire son esbroufe, détourne l’attention de processus en cours progressant à bas bruit et consistant à s’accaparer de nouvelles terres, de nouveaux quartiers, à Jérusalem-Est notamment. Tranquillement, sournoisement, à l’abri des projecteurs braqués ailleurs, des familles entières de Jérusalem-Est sont en danger immédiat d’expulsion. Au cours de l’année écoulée, 139 personnes appartenant à 22 familles ont été expulsées de leurs maisons à Silwan et Sheikh Jarrah au profit de colons. Le fondement de toutes les procédures d’expropriation est toujours le même. La terre sur laquelle vivent les Palestiniens appartenait avant 1948 à des Juifs. Les associations de colons, avec l’aide active ou passive, des autorités ont réussi à transférer les droits de propriété de ces biens à leur profit et demandent aujourd’hui, au nom de ce qui était un siècle auparavant, l’évacuation des familles palestiniennes. Des dizaines de familles supplémentaires, plus de mille personnes, se trouvent à différentes étapes de procédures d’expulsion intentées par des colons.

Comme l’a écrit Hagit Ofran, responsable de l’Observatoire des colonies de Shalom Akhshav qui assure le suivi et la documentation du développement des implantations, dans un article qui sera prochainement mis sur notre site “…dans la même ville, à la suite d’une guerre, il y a deux populations qui ont perdu des biens, mais un seul groupe national a le droit de les récupérer (bien qu’il ait déjà reçu des dédommagements), et l’autre population, vivant parfois à quelques centaines de mètres de ses propriétés à l’Ouest de la ville, ne peut les reprendre…”.

Lorsque deux populations vivent sur un même territoire et sont soumises à des législations différentes ou bien qu’une même loi s’applique différemment selon la population, cela porte un nom et renvoie insidieusement à une réalité que la plupart des citoyens récuserait si seulement ils en avaient conscience.

L’injustice qui se déploie à Jérusalem-Est nuit non seulement aux habitants de ces quartiers, mais aussi à la stabilité de de toute la ville et aux perspectives de la paix. On perçoit en quoi la politique du gouvernement israélien qui se soumet aux positions de ses ultras met en danger la normalisation avec les pays arabes à laquelle il prétend être attaché alors qu’il a joué un rôle indéniable dans son instauration. Ce gouvernement, incapable de perdurer parce que Netanyahu s’accroche avant et par dessus tout à la préservation de son immunité judiciaire, fragilise au plus haut point ce dont il s’enorgueillit le plus : en cas de chute du gouvernement et dispersion de la Knesset, quelques heures après que sera mis le point final à ce billet, il serait impossible de “ratifier un accord de normalisation marocain ou soudanais à part entière et/ou tout autre accord que Donald Trump pourrait annoncer avant la fin de son mandat le 20 janvier?“. De même, le projet de loi qui fournirait un financement gouvernemental aux avant-postes de colonies juives en Cisjordanie établi sans l’autorisation du gouvernement, adopté sans susciter de remous particuliers en vote préliminaire à la Knesset le 16 décembre mais qui nécessite encore trois votes supplémentaires pour devenir loi, deviendrait caduque en cas de dissolution. Paradoxe ou ironie, la droite extrême défait là encore ce qu’elle a tissé…

NB : il reste quelques jours seulement pour nous accorder le soutien dont nous avons besoin, dans le cadre d’un bénévolat intégral, pour aider les forces de paix à l’orée d’une année sans doute électorale, générant des besoins accrus pour être à même de se faire entendre dans le débat public dont l’importance, l’intensité si ce n’est la virulence ne font guère de doute.

Mis en ligne le 27 décembre 2020