Lettre à un dirigeant faible


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Haaretz, 31 décembre 2004

(Trad : Michel Guys)


Il se peut que ce soit le vacarme de ce terrible tremblement de terre dans le sud-est asiatique qui ait assourdi les voix de plus de 500 Palestiniens, dont de nombreuses personnalités au premier rang du monde politique, culturel, universitaire et militaire. Des ministres et des maires de Cisjordanie, des membres du Parlement et des officiers de la bande de Gaza, des professeurs de Jérusalem-Est et aussi le poète national, Mahmoud Darwich, ont signé à la fin de la semaine dernière une “lettre ouverte à l’opinion publique palestinienne”. On peut y trouver les noms des initiateurs de l’accord de Genève et les signataires de l’initiative Ayalon-Nusseibeh. Dès la deuxième ligne, il apparaît que la lettre est essentiellement destinée à un seul homme : Mahmoud Abbas (Abou Mazen).

Sous le titre “Ce que nous exigeons du président élu”, sont détaillées, pour la première fois, les positions du courant principal au sein du Fatah à l’ère de l’après Arafat et les attentes de l’élite palestinienne à l’égard de son successeur. Si les derniers discours d’Abou Mazen sont destinés aux oreilles des électeurs, la pétition du 25 décembre 2004 s’adresse aux oreilles de celui qui sera élu le 9 janvier 2005.

La phrase clé de cette pétition se dissimule dans le premier des treize paragraphes du document – cinq paragraphes avant le soutien à l’appel d’Abou Mazen à la cessation de la lutte violente. Entre soutien à la création d’un état palestinien dans les frontières du 4 juin 1967 et protestation contre la clôture et les colonies, ces personnalités expriment “une vive opposition à ce qu’on appelle ‘solution à un Etat provisoire’ ou autres solutions intérimaires destinées à claquer la porte à un accord de paix global”.

Encore un étrange paradoxe, parmi les fruits du désengagement : dans le camp de la paix palestinien, exactement comme dans le cercle des rebelles du Likoud, on redoute que le départ de la bande de Gaza et du nord de la Samarie ne soit qu’un acompte sur la perspective de l’Etat provisoire (pour 15 ou 20 ans) de Bush-Sharon. Aux yeux des extrémistes parmi les Israéliens, comme aux yeux des modérés parmi les Palestiniens, cette perspective est tenue pour une trahison à l’esprit national. Les uns y voient une machination visant à encore arracher des Juifs à leur terre et les autres, une machination visant à la réalisation du projet de bantoustans.

Il ne se passe quasiment pas un jour sans qu’Abou Mazen saisisse l’occasion pour jurer fidélité à “l’héritage d’Arafat” : libération de l’occupation israélienne de tous les territoires de Cisjordanie, de la bande de Gaza et de la Jérusalem arabe. Ainsi, lors d’un rassemblement organisé pour marquer les résultats du Fatah aux élections locales qui avaient eu lieu le mardi à Ramallah, Abou Mazen s’est engagé à n’accepter “aucune solution représentant moins que la création d’un Etat indépendant ayant Jérusalem pour capitale… Nous ne lâcherons pas tant qu’il ne sera pas mis fin à l’occupation et que nous n’aurons pas obtenu les pleins droits palestiniens garantis par la légitimité internationale”. Pourquoi alors, des personnalités à la tête du Fatah – et parmi eux les principaux soutiens à Abou Mazen – ont-ils trouvé bon de lui envoyer, à la veille des élections, une vigoureuse mise en garde ?

Il apparaît que ces lignes ont valeur d’opération de dissuasion pour le lendemain des élections. Elles se basent sur un ensemble d’informations concernant les efforts européens et égyptiens en vue de convaincre Abou Mazen et ses proches de réduire les attentes à l’égard d’Ariel Sharon. Plutôt que d’établir les fondations d’une autoroute diplomatique, ils proposent de faire de la Feuille de Route, une feuille de rue. En d’autres termes, à la place du formol que Dov Weisglass proposait à Arafat au nom de Sharon [dans une interview à Haaretz, le conseiller du premier ministre disait que le désengagement était destiné à geler le processus politique, de le mettre “dans du formol”], ils engagent Abou Mazen à procurer de l’adrénaline à Sharon.

Si Abou Mazen est contaminé par l’amnésie qui prend les politiciens israéliens les lendemains d’élections et se laisse persuader d’oublier la leçon amère d’un accord intérimaire de type Oslo, coupé d’une solution définitive, il n’est pas sûr qu’il aura droit à cent jours de grâce. Un des hommes du groupe électoral d’Abou Mazen, qui est aussi un des signataires de la pétition, dit que les grandes attentes placées en Abou Mazen lui ôtent le sommeil. Il redoute que la déception ne soit à la mesure de l’espérance et que la catastrophe nationale ait la même dimension que la victoire aux élections présidentielles.

Silence, on se désengage

Ils prophétisaient et ne savaient pas ce qu’ils prophétisaient. Mardi déjà, Sharon déclarait à la réunion des ambassadeurs d’Israël au Ministère des affaires étrangères, à Jérusalem, qu’ “il n’y aura pas de passage direct entre le plan de désengagement et la Feuille de Route…” Et Sharon pressait les diplomates : “Ne faites pas la moindre allusion à l’idée que nous serions prêts à un compromis à ce sujet”. « Nous ne devons rien à personne, sinon à celui qui est au ciel”. Cette arrogance est couverte : les pays du Quartet, signataires de la Feuille de Route, d’une part, le parti Travailliste et même Yahad, d’autre part, ont adopté la règle du “silence, on se désengage”. Nul ne s’aventure à contester l’affirmation de Sharon que la cessation du terrorisme est une condition pour l’ouverture de négociations diplomatiques (ainsi que pour le démantèlement d’avant-postes et l’arrêt des colonies) ni à rappeler que la direction palestinienne a rempli sa part (à la fois dans les proclamations d’Abou Mazen et dans la pétition des 500). Dans la première étape de la Feuille de Route, les Palestiniens sont tenus de “publier une déclaration marquant sans ambiguïté le droit d’Israël à exister en paix et en sécurité et appelant à un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel et à l’arrêt de l’activité armée et de toutes les actions violentes contre des Israéliens où qu’ils soient”.

L’orientaliste Menahem Klein, un des signataires de l’initiative de Genève, suggère de prêter attention aux noms des Palestiniens associés à ce même accord et qui apparaissent en tête de la nouvelle pétition. Selon lui, cela découle des difficultés auxquelles ils se heurtent au sein de leur collectivité, devant la manière dont la majorité de l’establishment de la gauche israélienne embrasse Sharon. “Les Palestiniens interprètent cela comme un abandon et un désintérêt pour les problèmes qui les accablent, à commencer par l’occupation. Ils ne possèdent pas le déterminisme des colons et ils ne croient pas que Sharon ait adopté l’initiative de Genève”. Klein note qu’au sein de la direction palestinienne, on craint qu’Abou Mazen – qui n’est pas considéré comme quelqu’un capable de tenir bon face aux pressions – ne résiste pas aux pressions de Bush et Sharon, qu’il renonce à la souveraineté sur Jérusalem-Est et qu’il consente même aux blocs élargis des colonies.

“Il est désolant de voir la gauche répéter les erreurs d’Oslo et tenir l’évacuation des colonies comme l’idée essentielle, et pas la fin de l’occupation des territoires de 67”, ajoute le professeur de Bar Ilan. “Il est désolant de voir qu’au lieu d’instaurer une collaboration avec un partenaire palestinien, la gauche s’associe à Sharon. Pour soutenir Sharon, il n’y a pas besoin de la gauche. Pour ça, il a Peres, Haïm Ramon et Daliah Itzik, et aussi Ophir Pines apparemment” [personnalités travaillistes]. Ophir Pines, il vaut la peine de le rappeler, fait partie des signataires de l’initiative de Genève.

La polémique autour du soutien à Sharon s’est rallumée aussi à la direction de Shalom Arashav. La décision du secrétaire général, Yariv Oppenheimer, prise sans qu’il y ait eu débat au sein du secrétariat, de publier une déclaration appelant sous les drapeaux des réservistes afin qu’ils prennent la place de ceux d’entre les soldats qui refusent d’exécuter l’évacuation [de la bande de Gaza] a fait déborder le vase.

“La décision a bien été prise au sein du secrétariat d’appeler à un soutien élargi du public en faveur du désengagement, et c’est là-dessus, en fait, que nous devons nous concentrer”, a écrit le professeur Dan Jacobson à ses amis du secrétariat de Shalom Akhshav, demandant : “est-ce là un procédé pour appeler à un tel soutien : avec des messages qui impliquent une légitimation de la politisation de l’armée ? Sur ce chemin-là, il est facile et bon marché d’insuffler de la motivation chez des activistes bien connus que la perspective de batailles réjouit, comme aussi, et dans le même temps, la perspective de nous repousser dans les marges”. Jacobson dit qu’il n’y a aucun lien entre l’esprit de l’initiative d'”instaurer des milices de gauche” et la décision du secrétariat de soutenir le désengagement comme étape du processus de fin de l’occupation.

Un membre du secrétariat, Yaïr Yanov, s’est associé à la demande de Jacobson de réunir d’urgence le secrétariat pour débattre de la crise. Selon lui, l’initiative d’engager des soldats pour l’évacuation est caractéristique de la tendance d’Oppenheimer, inspirée par certains cercles présents au secrétariat, “de faire de Shalom Akhshav un mouvement de Sharon et de ramper devant le chef d’état-major”. Oppenheimer soutient que l’idée est venue de militants “qui sentaient qu’on ne pouvait pas rester assis tranquillement face aux menaces, venant de la droite, d’une désobéissance civile et d’une paralysie de l’armée”, et il note que son initiative a amené des dizaines de nouveaux militants. Il a lancé une pique en direction du secrétariat dont la majorité des membres, a-t-il dit, n’ont pour ainsi dire pas participé ces derniers temps aux activités du mouvement.

Le soutien des militants de Shalom Akhshav à la politique de Sharon n’a pas impressionné ceux du Likoud. Dans une lettre qu’il a fait circuler parmi ses amis, le président des Jeunes du Likoud, Yoel Hasson, a écrit que face au “tissu de calomnies” des gens de Shalom Akhshav, il appelait à “les harceler jusqu’à ce qu’ils cessent de collaborer avec l’ennemi”. Hasson presse ses amis de se joindre aux patrouilles de Shalom Akhshav dans les colonies et de déposer plainte à la police pour toute “leur activité subversive qui nous met en danger, en tant que citoyens de l’Etat”.