J’ai aidé à établir l’avant-poste illégal en Cisjordanie où les suspects du meurtre d’une Palestinienne, Aisha Rabi, ont étudié. J’ai vu la droite israélienne se radicaliser au point de dévaloriser la vie humaine pour quiconque n’est pas juif.


Auteur : Shabtay Bendet, 30 janvier 2019

Traduction : Bernard Bohbot pour LPM

Construction illégale à Rehelim, 2 Septembre 2014 © Nimrod Glikman

Ha’Aretz, 30 janvier 2019

https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-i-was-a-settler-i-know-how-settlers-became-killers-1.6893477?fbclid=IwAR2ergjPjhPWHcngATqFYI4wOUpZuBixEMS7BmVezVBU-Bkrvwy9JhAkBgk


J’ai quitté la colonie de Rehelim en Cisjordanie il y a environ neuf ans. Depuis, je suis passé par un processus de profond changement en ce qui concerne mon idéologie et ma foi. Je suis maintenant un critique virulent du projet de colonisation en territoire palestinien.

Mais Rehelim n’en demeure pas moins important pour moi en tant qu’endroit que j’ai aidé à établir au départ comme avant-poste illégal, et où certains de mes enfants sont nés et ont grandi. Le fait de savoir que des jeunes qui étudient dans la yeshiva de Rehelim sont accusés d’avoir assassiné une Palestinienne de 47 ans, Aisha al-Rabi, me bouleverse profondément.

Il est important de noter d’emblée qu’en dépit de la réaction des dirigeants du mouvement des colons, qui va du silence honteux aux excuses, en passant par la défense pure et simple des suspects, les habitants de Rehelim – pour autant que je les connaisse – appartiennent au courant dominant des colons, qui est opposé à l’atteinte à la vie humaine et aux activités terroristes.

Mais malheureusement, le courant dominant des colons est directement responsable de cette grave injustice qui fait partie du phénomène de la criminalité nationaliste qui se développe dans les territoires occupés. Les bandes de jeunes ont perdu toute retenue, et parfois même la dignité humaine, en tant que produit d’années d’éducation au cours desquelles règnent en maître une idéologie et une vision religieuse hyper-nationaliste.

Il ne s’agit pas seulement de rabbins extrémistes qui ouvrent clairement la voie à la terreur juive à travers des livres tels que “La Torah du Roi“, le tristement célèbre ouvrage de 2010 publié par Od Yosef Chai Yeshiva de la colonie de Yitzhar, qui disait que les non-juifs sont “sans compassion par nature” et les attaquer fait fléchir “leur mauvaise disposition“. On y lit également qu’il est acceptable de tuer les enfants des ennemis d’Israël car “il est clair que leur existence va finir par nous nuire“.

Les responsables de cette détérioration morale sont plutôt les rabbins ordinaires, les éducateurs et autres leaders. Ces personnes violent ouvertement l’État de droit afin de construire une autre maison et de s’emparer d’une autre colline. Ceux qui enseignent qu’ils savent mieux que l’État en ce qui concerne chaque conflit, se permettent de dicter la réalité en établissant des faits accomplis sur le terrain.

C’est ainsi que nous avons créé Rehelim et que nous l’avons développée jour après jour. Nous étions déterminés à y établir une colonie, et même si tout ce que nous avons fait était illégal, nous avons réussi. Toutes nos transgressions ont été rétroactivement légalisées. Pour dire vrai, ce n’est pas surprenant. Les gouvernements israéliens successifs, pour lesquels l’État de droit aurait dû guider notre action, nous ont aidés à chaque étape du processus.

Je me demande souvent comment j’ai eu l’audace de poursuivre mon idéologie et ma foi alors que je savais que j’enfreignais la loi et que le public israélien ne soutenait pas mes actes.

La réponse à cette question est directement liée aux changements qui se sont produits ces dernières années dans l’opinion nationale-religieuse des colons. Pendant des années, l’entreprise de colonisation a résisté au droit israélien – je ne parle même pas  du droit international, mais de notre propre droit israélien. Ce n’était ni une erreur innocente ni un moment de faiblesse ; il s’agissait d’un phénomène institutionnalisé. La méthode a donc fonctionné dès le début.

La droite a compris que même si elle n’était pas d’accord sur tout, seul un alignement collectif, un front uni contre les ennemis de l’entreprise de colonisation, pourrait assurer son succès. Depuis cette prise de conscience, nous avons assisté à un important processus de radicalisation dans tous les rangs de l’extrême droite.

Le vol de terres criminel et la construction illégale ne dérangent plus personne à droite, et personne ne s’oppose à une telle conduite. Dans le passé, le mal fait aux Palestiniens ou à leurs biens était faiblement condamné par quelques personnes à droite, mais aujourd’hui on n’entend même plus de voix de ce genre.

Ce n’est qu’au cours du dernier mandat du gouvernement que nous avons été témoins des changements importants qui se sont produits. Au cours de l’enquête sur les personnes soupçonnées d’avoir perpétré l’attentat dans le village palestinien de Duma, où trois membres de la famille Dawabsheh ont été brûlés vifs, le ministre de l’Éducation Naftali Bennett et le ministre de la Justice Ayelet Shaked ont surtout critiqué les interrogatoires du Shin Bet, et non le crime lui-même. Cette fois-ci, la ministre de la Justice Shaked a appelé et même rencontré les familles des jeunes détenus soupçonnés du meurtre de Rabi, tout en maintenant une position de façade de “non-ingérence” dans les enquêtes.

Aujourd’hui, tous deux, ainsi que tous les dirigeants de la droite, restent silencieux sur le meurtre d’Aisha Rabi et l’identité de ses agresseurs. Ce silence tonitruant est l’incarnation parfaite de l’alignement collectif – au nom de l’objectif final, tous les moyens sont justifiables.  Et les actes sont plus éloquents que les mots.

Comme je l’ai déjà souligné, pour autant que je sache, Rehilim n’est pas une colonie extrême quand on la compare aux autres. Pourtant, des années de violation de la loi et la morale ont entraîné les habitants de la colonie dans un bloc regroupant tous les colons et la droite dans son ensemble. Ce bloc ne condamnera même pas les actes de terreur méprisables, et ira jusqu’à dévaloriser la signification de la vie humaine pour quiconque n’est pas juif.

 Shabtay Bendet, père de sept enfants, vit à Jaffa et dirige l’Observatoire des colonies de Peace Now. Il a été journaliste pour le site d’information Walla (couvrant les territoires occupés et les secteurs religieux et ultra-orthodoxes) et ancien colon religieux, fondateur du premier avant-poste en Cisjordanie. Twitter : @Shabi72