En Iran, on ne marche plus sur Jérusalem


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Daily Star (Beyrouth), 24 janvier 2004

par Karim Sadjadpour[[Karim Sadjadpour est professeur a l’American University of Beirut, et
auteur de nombreux articles sur les affaires iraniennes.
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Il n’existe probablement pas de gouvernement qui ait affirme avec autant de
violence son hostilite a Israel que la Republique islamique d’Iran. Les
mollahs au pouvoir a Teheran denoncent quotidiennement “l’entite sioniste”,
envoient des millions de dollars aux groupes radicaux pro-palestiniens et
soutiennent financierement le Hezbollah.

Cependant, a la difference de gouvernements arabes qui, depuis des
decennies, jouent la “carte palestinienne” pour s’attirer les faveurs de
leurs opinions publiques, le regime iranien decouvre que la glorification de
la cause palestinienne est en train d’avoir l’effet inverse a l’interieur.
Au lieu d’applaudir aux efforts consentis en faveur de la Palestine, de plus
en plus, les Iraniens expriment aujourd’hui leur frustration face au mepris
de la Republique islamique envers Israel, et a ce qui ressemble a une
obsession de sa part a etre “plus palestiniens que les Palestiniens”. Cette
politique, disent-ils, se fait au detriment des citoyens iraniens.

Dans les annees 70, sous le regne du Shah Mohammad Reza Pahlavi, il y avait
en Iran une profonde solidarite avec la cause palestinienne. L’idylle entre
Teheran et Tel-Aviv etait tres impopulaire aux yeux des Iraniens, la moindre
des causes n’etant pas qu’on supposait que des agents du Mossad entrainaient
la Savak, la police politique du Shah. Peu de temps apres la chute de la
monarchie en 1979, les cles de l’ancienne ambassade d’Israel furent confiees
a l’OLP, et l’ayatollah Khomeini declara que la revolution islamique
n’aurait pas de cesse avant la “liberation de Jerusalem”. Sans surprise, la
ligne pro-palestinienne et anti-israelienne devint le pilier de la politique
interieure et exterieure de la nouvelle Republique islamique.

Mais trente ans plus tard, les jeunes Iraniens (environ 70% des Iraniens
sont ages de moins de 30 ans) ne se precipitent pas pour marcher sur
Jerusalem. Au contraire, ils sont nombreux a desavouer la politique
anti-sioniste et radicale de la generation precedente, et a dire qu’elle ne
leur a apporte que l’oppression d’une theologie religieuse.

Ayant eux-memes l’experience d’une guerre traumatisante de huit ans avec
l’Irak, les Iraniens peuvent eprouver de l’empathie envers la souffrance
palestinienne, a laquelle ils sont constamment exposes dans les journaux et
a la television. Mais le fait que le gouvernement iranien souligne les
atteintes israeliennes aux droits de l’homme et la souffrance des
Palestiniens alors que la souffrance et les atteintes aux droits de l’homme
sont monnaie courante en Iran, constitue une source de plus en plus
importante de frustration.

Comme le dit un etudiant ingenieur de 23 ans de l’universite de Teheran :
“Nous sommes fatigues de la propagande pro-palestinienne. Pourquoi le
gouvernement se soucie-t-il tellement d’eux? Nous avons tant de problemes
chez nous”. La frustration des Iraniens s’est revelee lors des
manifestations d’etudiants, l’ete dernier. Au milieu des appels a davantage
de democratie et de liberte, un slogan, scande en un persan rythme, eut du
succes : “Oubliez les Palestiniens! Occupez-vous de nous!”.

A Teheran, les officiels minimisent le montant de leur soutien financier aux
groupes radicaux, arguant, peut-etre avec raison, que les Etats-Unis et
Israel surestiment les chiffres. “C’est surtout un soutien moral que nous
apportons a ces groupes “, dit un homme politique reformiste. Il reste que,
vu la rhetorique antisioniste incessante du gouvernement, et les milliers
d’affiches a Teheran montrant le martyre des Palestiniens et la cruaute des
Israeliens, il n’est pas surprenant que la perception par les Iraniens du
soutien de leur gouvernement aux groupes palestiniens puisse depasser la
realite.

Le taux eleve de chomage, l’inflation et le manque de libertes politiques et
sociales ont provoque un large mecontentement a l’egard des religieux au
pouvoir. Malgre les richesses de l’Iran, certains economistes de Teheran
estiment que pres d’un tiers de la population vit en-dessous du seuil de
pauvrete. Pour beaucoup, l’economie iranienne moribonde est le resultat de
l’adoption par le pays d’un radicalisme au niveau international, ce qui nui
aux relations commerciales avec l’etranger.

Apres plusieurs annees d’isolation, les jeunes Iraniens ont soif de contacts
avec le monde et desirent se debarrasser de leur mauvaise reputation a
l’etranger. La plupart d’entre eux n’arrivent pas a obtenir un visa pour
l’etranger, et ceux qui y arrivent sont decourages une fois de retour au
pays : “Je vois comment les gens me regardent quand je voyage”, se plaint
l’und e ces jeunes. “Tout de suite, on pense, ‘attention a l’Iranien, il
pourrait etre un terroriste’. J’en veux a mon gouvernement pour avoir
cultive cette image en soutenant les groupes radicaux”.

Alors que le Hezbollah libanais est en general considere comme une creation
de l’Iran, aujourd’hui, le terme “Hizbullahi” (quelqu’un qui appartient au
Hezbollah) a une connotation negative dans la rue iranienne, et decrit
quelqu’un de reactionnaire et de violent. Quand des bandes islamistes ont
ecrase les manifestations etudiantes l’ete dernier, la rumeur a couru a
Teheran que des radicaux palestiniens et des combattants du Hezbollah
avaient ete amenes par avion pour accomplir le sale travail du gouvernement.

Cela, combine a la crise economique, a cree le sentiment chez de nombreux
Iraniens que charite bien ordonnee commencait par soi-meme. C’est peut-etre
un menuisier de 37 ans de Teheran qui resume le mieux ce sentiment general :
“Nous n’avons pas de probleme avec Israel, c’est le probleme des Arabes. Si
demain, le gouvernement arretait de soutenir le Hezbollah, je pense que les
gens n’y attacheraient aucune importance. Au contraire, si les gens
pensaient que l’argent allait d’abord a leurs familles, beaucoup en seraient
heureux”.

Si les jeunes Iraniens sont ceux qui s’expriment le plus ouvertement leur
mecontentement, la frustration a l’egard du regime transcende les
generations et les categories socio-economiques. Quand l’aide
gouvernementale a ete lente a atteindre les victimes du tremblement de terre
du Nord-Est, un journaliste occidental a rapporte que des villageois dont
les maisons avaient ete detruites s’etaient plaints que si le tremblement de
terre avait frappe le Sud Liban, le gouvernement aurait reagi plus
rapidement. Le recent tremblement de terre a Bam, qui a fait des dizaines de
milliers de victimes iraniennes, a engendre la meme colere. “Notre
gouvernement ne s’occupe que de slogans : ‘mort a l’Amerique’, ‘Mort a
Israel’, Mort a ci ou a ca'”, dit au Guardian une femme d’age moyen qui
faitsait la queue pour donner son sang, et ajouta : “Nous avons eu trois
gros tremblements de terre depuis trente ans. Des milliers de gens sont
morts, mais rien n’a ete fait. Pourquoi?”

Certains auront peut-etre du mal a croire qu’alors que la politique
inhumaine du gouvernement israelien vis-a-vis des Palestiniens atteint des
sommets, la question de la Palestine ait perdu de sa resonance en Iran. Il
serait pourtant presomptueux de la part des dirigeants iraniens de penser
que le peuple iranien, apres avoir attendu en vain pendant des annees,
desireraient davantage pour les Palestiniens que pour eux-memes,
c’est-a-dire : une democratie libre et digne, fondee sur le regne de la loi,
des droits de l’homme et les libertes civiques et individuelles.