Ce qui vaut pour les occupés vaut pour les occupants (et vice versa)


Quand les porte-parole du Hamas veulent convaincre leurs auditeurs de
l’efficacite des attentats a l’interieur d’Israel, ils se vantent souvent
d’avoir nui a la societe israelienne, economiquement, humainement et
moralement. Des chiffres astronomiques circulent a Gaza parlant d’un million
de Juifs ayant quitte Israel. Parfois, on cite un journal israelien qui
parle de la crise economique. Voila comment les representants du Hamas
reagissent face a l’Autorite palestinienne et a d’autres mouvements
nationalistes laics, quand ils disent que les attentats terroristes ne font
que nuire a la cause palestinienne.

C’est prendre ses desirs pour des realites, evidemment, que de croire que
les attentats diriges contre les vies humaines et l’economie israelienne
produisent de facon automatique une desintegration sociale. Difficile de
dire la part de bravade qu’il y a dans cette posture, et combien ils croient
eux-memes a leurs arguments populistes et demagogiques. Comme il est
difficile de dire la part d’influence qu’a sur eux l’attitude narquoise du
Coran vis a vis des Juifs, des gens decrits comme etant prets a renoncer a
leur dignite pour sauver leur vie. De toute facon, ils sont incapables de
voir que la societe israelienne n’est pas seulement ideologiquement et
emotionnellement unie autour de son gouvernement et de son armee, mais
qu’elle a aussi sa propre vitalite, ses facons et ses ambitions,
personnelles et collectives, d’affronter ses peurs, ses difficultes et ses
tragedies.

Mais si le comportement de la societe israelienne ne correspond pas aux
attentes des partisans des attentats suicides, de la meme maniere, la
societe palestinienne agit et se comporte differemment de ce qu’attendent le
gouvernement israelien et son armee.

Depuis le debut de l’intifada, les actions politiques et militaires
israeliennes partent du principe que l’intifada a ete premeditee et
planifiee par Yasser Arafat. Mais a l’interieur de la societe palestinienne,
les universitaires, les militants politiques, et l’homme de la rue, on est
convaincu que la direction palestinienne a ete entrainee a contre-coeur dans
l’intifada, dont les principales caracteristiques sont le chaos et la
stagnation. Ils se sont plaints, et continuent a se plaindre, que la
direction n’ait jamais formule clairement de stregie de lutte, une fois
qu’elle a compris qu’elle ne disposait pas de la force necessaire pour
arreter une revolte populaire qui s’est produite autant contre la direction
palestinienne et sa politique que contre l’occupation israelienne.

Tous les groupes de securite de l’Autorite palestinienne operaient
separement. Qui portait un uniforme decidait de lui-meme de ce qu’il
convenait de faire de son arme. Chaque mouvement avait decide qu’il etait le
representant authentique de l’interet national, malgre l’existence de
commissions de coordination. Au niveau politique, on n’a jaamais reellement
reflechi a la logique de la lutte armee.

On peut discuter de savoir dans quelle mesure les renseignements militaires
croient aux theses incorrectes qu’ils ont diffusees, sur la necessite
d’utiliser la force militaire pour forcer la direction palestinienne a faire
les concessions qu’on n’avait pas reussi a obtenir par la negociation. En
Israel, de toute facon, on ecoute le renseignemnt militaire, pas les
Palestiniens. Et ainsi, on s’est rapidement persuade de la justesse de la
theorie selon laquelle le fait de detruire les immeubles de l’Autorite
palestinienne, puis ses hommes, ses institutions et sa capacite a
fonctionner arreterait la violence palestinienne. Quand les attentats ont
continue, puis empire, la theorie s’est transformee et a dit que les actions
militaires contre la population palestinienne toute entiere conduirait a sa
reddition.

De facon automatique, Israel confond la “societe” palestinienne et
“l’Autorite palestinienne” (l’entite bureaucratique-institutionnelle). Des
annees d’occupation et de controle militaire qui, dans le meilleur des cas,
ont cree des attitudes paternalistes envers une communaute “indigene”, et
dans le pire des cas de la condescendance et du mepris, n’ont pas permis aux
decisionnaires de prendre la mesure de la vitalite de la societe
palestinienne, de ses ressources et de sa capacite a affronter les
difficultes et les catastrophes. Bien sur, ces ressources materielles et
spirituelles ont ete grandement atteintes. La vie sous les bombes et les
tirs perpetuels, et un chomage a 50%, ont fait leur oeuvre. Et l’antipathie
et le detachement a l’egard de l’Autorite palestinienne touchent maintenant
de larges secteurs de la societe palestinienne. Mais cela ne la rend pas
pour autant enthousiaste par rapport a l’occupation militaire israelienne.

Plus que jamais, l’occupation actuelle blesse chaque individu, “comme si
quelqu’un provoquait chacun de nous personnellement”, dit un militant du
Fatah qui a passe ces dernieres annees d’innombrables heures dans des
rencontres de dialogue pour la paix. Ce sentiment de provocation personnelle
renforce de fait les gens dans leur desir de vengeance, sans tenir compte de
considerations d’interet general et national (qui de toute facon ne
s’expriment pas aujourd’hui dans un cadre bien defini). Il renforce aussi
chez beaucoup la determination a continuer a vivre et a se soucier de
l’avenir de leurs enfants.
Ainsi, pour l’instant, voila ce que la politique israelienne a produit : de
nouveaux soldats et de nouveaux kamikazes pour des armees desorganisees qui
apparaissent et disparaissent, tandis que tous les autres sont de plus en
plus persuades que ce qu’Israel veut est une reddition des Palestiniens, pas
la paix avec les Palestiniens.