Paris, 6 novembre 2001


La commemoration s’est deroulee dans le calme. Quelque 150 personnes ont
participe a l’evenement. C’est peu. Esperons que chacun portera la bonne
parole afin que le camp de la paix se renforce.
Apres une courte introduction de Pinhas Shafir, ancien delegue du Mapam en
France, nos amis Marc Lefevre et David Chemla ont pris la parole. Vous
trouverez le texte de leurs interventions a la fin de ce message.
Les jeunes du Dror et de la Shomer Hatzair ont conclu la manifestation par
le Chant de la Paix (Shir Hashalom).
Si l’assistance n’etait pas nombreuse, l’atmosphere etait chaleureuse, et
penetree de l’importance de temoigner, aujourd’hui plus encore que jamais.

NB : l’absence d’accents et de cedilles est volontaire. Elle permet a nos
amis de l’etranger, en Israel notamment, de pouvoir lire les messages sans
inconfort.


INTERVENTION DE MARC LEFEVRE

Chers amis,

Depuis 6 ans, nous vivons sous le choc de l’assassinat d’Itzhak Rabin.
Une fois de plus nous nous retrouvons pour defendre sa memoire, rappeler les
principes qui l’avaient guide, et reaffirmer les convictions qui nous
animent tous, et nous rassemblent.
En tant que 1er ministre de l’Etat d’Israel, Itzhak Rabin avait accepte
de conduire son peuple dans la voie de la paix avec le peuple palestinien.
Ayant contribue toute sa vie a la defense de l’existence de son pays,
Itzhak Rabin etait le garant que les sacrifices necessaires, dans le cadre
d’un accord juste et equitable pour tous, ne remettraient pas en cause la
securite a long terme de l’Etat d’Israel. Il pouvait ainsi faire en sorte
que la majorite des Israeliens prefere les risques de la paix aux risques de
la perpetuation d’un conflit sans fin.
Itzhak Rabin avait admis que la perpetuation de l’occupation des
territoires occupes depuis la Guerre des Six Jours, la multiplication
controlee et programmee des colonies de peuplement dans ces territoires,
vecue comme une provocation permanente par les Palestiniens, ne pouvaient
pas mener à la paix.
Il symbolisait ainsi fortement le parcours politique et personnel de
beaucoup d’Israeliens qui avaient progressivement pris conscience que la
paix ne pourrait pas naitre d’un rapport de forces impose, mais devait se
batir en commencant par tendre la main a celui qui est en position de
faiblesse, et faire le premier geste de reconnaissance pour debloquer la
situation et enclencher un processus d’espoir.
Itzhak Rabin etait un idealiste sceptique et prudent. Son engagement
personnel dans le processus d’Oslo etait le resultat d’une analyse froide et
approfondie : Israel ne peut survivre a long terme qu’en s’integrant et en
se faisant accepter au Moyen-Orient.
Dans l’euphorie et le soulagement de la victoire de 1967, ces analyses,
ce sentiment, n’etaient partages que par quelques uns en Israel. Les
dénonciations des dangers a long terme, et des pieges invisibles tendus par
l’occupation des territoires conquis, avaient du mal a se faire entendre, et
se heurtaient a trop de certitudes affichees. Au fur et a mesure des
guerres, des affrontements, des douleurs et des desillusions, le camp
israelien des idealistes de la paix a ete rejoint par celui des realistes de
la paix, qu’Itzhak Rabin symbolisait.
Itzhak Rabin avait accepte d’accompagner et de garantir le processus
d’Oslo, qui était un processus d’espoir, fonde sur l’hypothese que des
concessions reciproques et progressives permettraient l’emergence dans
chaque camp de courants politiques majoritaires capables de guider chacun
des peuples antagonistes vers des positions realistes et pragmatiques de
compromis, pour le bien de tous à long terme.
Des le debut, ce pari s’est oppose aux fanatiques de tous bords et aux
logiques reciproques d’exclusion.
Les attentats terroristes palestiniens aveugles ont servi de
justification a la poursuite de la politique de colonisation. La droite
nationaliste israelienne a lance une campagne sans precedent de
destabilisation du gouvernement d’Itzhak Rabin.
De plus, certains groupuscules religieux fanatiques, pervertissant les
valeurs humanistes de la tradition juive, et en rupture avec l’immense
majorite du monde juif, ont formule une quasi autorisation de l’assassinat
du premier ministre, en manipulant sans scrupule divers preceptes de la
Halakha.
L’assassinat d’Itzhak Rabin a ete l’aboutissement de cette campagne, menee
dans un climat de haine et de calomnie qu’il ne faudra jamais oublier et
jamais pardonner.
Ou en sommes-nous aujourd’hui ?
La mecanique d’Oslo a été brisee de façon irremediable.
La societe israelienne est totalement bloquee dans son absence d’espoir, ses
certitudes fragiles qui ne rassurent meme plus, et sa recherche infructueuse
d’interlocuteurs fiables et representatifs. Et malheureusement, le
gouvernement israelien actuel reflete bien l’impasse et la situation de
blocage ou nous sommes,
6 ans apres l’assassinat d’Itzhak Rabin.
Le peuple palestinien ne voit pas d’issue politique a son sort.
L’absence de stratégie claire, et la politique de fuite en avant de Yasser
Arafat et de l’Autorite Palestinienne ne donnent d’autres perspectives aux
Palestiniens que le decouragement, ou la logique criminelle des attentats
suicides, guides par des extremistes religieux sans scrupule.
Il n’est plus realiste aujourd’hui de penser ou d’esperer qu’une
manifestation d’ouverture venant d’un des deux protagonistes, permettrait
d’amorcer un processus de deblocage. Seules des mesures unilatérales de
retrait et de separation des antagonistes, ou une pression et une initiative
internationales fortes et consequentes, permettraient de forcer les deux
camps a sortir de leurs positions retranchees respectives.

Nous sommes ici ce soir, simplement pour temoigner et signifier :

 temoigner notre fidelite et notre attachement à l’Etat d’Israel, et ce
qu’il represente d’espoir et de garantie pour le peuple juif, en tant
qu’Etat juif souverain et independant, dans des frontieres sures et
reconnues.

 temoigner notre solidarite avec les souffrances du peuple palestinien, et
notre engagement de contribuer, dans la mesure de nos moyens, a une solution
juste et equitable, qui leur garantisse un avenir de progres et de
developpement dans un cadre véritablement democratique.

 Nous sommes aussi ici pour signifier des principes qui doivent etre
exprimes avec encore plus de force a la lumiere de l’actualite presente :
1) qu’une justice ne peut pas etre batie sur une injustice infligee a
l’autre, quel qu’il soit.
2) que les mythes de retours a la terre des ancetres, sont irresponsables et
sans issue, qu’ils soient bibliques pour les colons des territoires occupes
ou remontent seulement a 1948 pour les refugies palestiniens
3) que le conflit perpetuellement non resolu du Moyen-Orient est un defi
pour tous, y compris ceux qui ne vivent pas sur place, et c’est en cela
qu’il est desesperement d’actualite. Car il anticipe ce qu’il faudra
resoudre dans chacun de nos environnements : apprendre a batir son avenir,
en defendant a la fois son identite culturelle et nationale, tout en sachant
coexister avec son different ou meme son contraire.


INTERVENTION DE DAVID CHEMLA

L’heritage de Rabin

Il y a 6 ans deja aujourd’hui, Itzhak Rabin etait assassine. 6 ans ou l’acte
delibere d’un extremiste juif venait arreter l’espoir de voir, enfin, la
paix s’instaurer entre ces 2 peuples, israelien et palestinien, qui se
dechirent depuis des decennies.

Non, Ygal Amir n’etait pas un irresponsable illumine. Il savait parfaitement
qu’en assassinant Rabin, il pouvait modifier le cours de l’Histoire. Depuis
6 ans, nous mesurons chaque jour les consequences tragiques de son acte.
Combien de fois ne nous sommes pas demande, face aux evenements qui chaque
jour viennent endeuiller des familles en Israel et en Palestine, comment
Rabin aurait reagi. L’Histoire aurait-elle ete differente s’il avait survecu
? Certes, on ne fait pas l’Histoire avec des si. Mais ce sont des hommes qui
decident de son cours.

Pour essayer d’imaginer comment Rabin aurait fait face aux evenements
actuels, nous pouvons nous appuyer sur ses principaux discours, ceux qu’il
fit dans des circonstances exceptionnelles, ou, libre de toutes pressions
politiques, il pouvait livrer ses pensees les plus personnelles, sans
contraintes : D’abord sur la pelouse de Washington le 13 septembre 93 a la
signature de la declaration de principes israelo-palestinienne, puis dans la
vallee de l’Arava, a la frontiere avec la Jordanie, le 26 octobre 1994 au
moment de la signature du traite de paix avec la Jordanie et, enfin a Oslo
le 10 decembre 1994, en recevant avec Peres et Arafat le Prix Nobel. Il
exprimait dans ces textes les principes qui donnaient un sens a toute sa
vie, ceux qui constituaient le socle de son identitz.
Relisons quelques extraits de ces discours :
A Washington il disait en s’adressant aux Palestiniens:

Nous sommes destieésaà vivre ensemble sur la meme terre. Nous les soldats
qui sommes revenus de la bataille souilles de sang, nous qui avons vu nos
proches et nos amis tues devant nos yeux, nous qui nous nous sommes charges
de leurs funerailles et qui ne pouvons pas regarder leurs parents dans leurs
yeux, nous qui venons d’un pays ou les parents enterrent leurs enfants, nous
qui nous sommes battus contre vous, les Palestiniens :
Nous vous disons aujourd’hui d’une voix forte et claire : Assez de sang,
assez de larmes. Assez. Nous n’avons pas de desir de revanche. Nous ne
nourrissons pas de haine a votre egard.

Rabin avait compris pour l’avoir vecue la gravite de la guerre. Il faut
relire son discours a Oslo. Il y disait :

Dans ma position actuelle, j’ai beaucoup d’occasions der voler au-dessus de
l’Etat d’Israel et plus tard au-dessus d’autres parties du Moyen Orient. La
vue d’avion est a couper le souffle : des mers et des lacs d’un bleu
profond, des champs vert sombre, des deserts colores par les dunes, des
montagnes gris pierre et tout le pays recouvert de maisons blanches ou aux
toits rouges. Et aussi des cimetieres. Des tombes aussi loin que les yeux
peuvent voir. Des centaines de cimetieres dans notre partie du monde, au
Moyen Orient – en Israel, mais aussi en Egypte, en Syrie, en Jordanie, au
Liban. De la fenetre de l’avion, a des centaines de metres d’altitude, les
innombrables tombes sont silencieuses. Mais le son de leurs cris a
recouvert depuis des decennies le monde entier a partir du Moyen Orient.

Puis il continuait par ces quelques lignes admirables qui nous permettent,
je crois de cerner au mieux sa personnalite. Il y temoignait de sa solitude
quand il devait, en tant qu’officier, assumer seul le choix des decisions
prises par ses superieurs ou par l’échelon politique et faire face à ses
responsabilites de chef.

De tous mes souvenirs, ceux dont je me souviendrai le plus jusqu’a mon
dernier jour, ce sont les silences : le lourd silence du moment apres et du
moment avant. Comme militaire, comme commandant, comme ministre de la
defense, j’ai donné l’ordre de mener de nombreuses operations militaires. Et
avec la joie de la victoire et la douleur du deuil, je me rappellerai
toujours le moment juste apres avoir pris de telles decisions : le calme
quand les officiers ou les ministres se levaient de leurs sieges ; la vue de
leurs dos fuyant ; le son de la porte qui se fermait ; et puis le silence
dans lequel je restais seul. C’est ce moment ou vous saisissez la
consequence de la decision qui a ete prise : des gens pouvaient aller a leur
mort. Des gens de votre peuple et des gens des autres peuples. Et ils ne le
savaient pas encore. A cet instant, ils etaient en train de rire ou de
pleurer ; ils ebauchaient des plans et revaient d’amour ; reflechissant
comment planter un jardin ou construire une maison – et ignoraient que
c’etaient leurs dernieres heures sur terre. Lequel d’entre eux allait mourir
? Quelle photo serait publiee demain encadree de noir dans le journal ?
Quelle mere serait bientot en deuil ? Quel monde s’ecroulerait sous le poids
de leur perte ? Comme militaire, je me rappellerai toujours le moment avant
: l’accalmie avant l’emballement du temps, quand dans une heure, une minute,
l’enfer allait eclater. A ce moment de grande tension, juste avant que le
doigt n’appuie sur la gachette, juste avant que l’amorce ne commence à
bruler ; a ce terrible moment de calme, il est encore temps de se demander,
de se demander seul : Doit-on rellement agir ? N’y-a-t-il pas d’autres
possibilites ? D’autres voies ?

Et quand une autre voie s’est ouverte, Rabin s’y est engage, resolument.
Rabin etait tres conscient de ses responsabilites de leader et des
obligations qu’elles lui conferaient.
C’est ce qu’il decrivait dans le discours qu’il prononca a la signature du
traite de paix avec la Jordanie :

Les leaders doivent eclairer le chemin, montrer la voie. Mais cette route
doit etre pavee par les deux peuples ; on ne peut pas atteindre ce moment
sans que le desir de paix soit present dans le coeur des deux peuples.

Et c’est ce qui fait le plus defaut aujourd’hui. Quel est le chemin a suivre
? Quelles sont les perspectives que proposent les dirigeants des deux
peuples ? Depuis 6 ans, ce sont le plus souvent les extremistes des deux
bords qui imposent par leurs actes la direction. Certes, des hommes en
Israel comme Shimon Péres, Ehoud Barak, Yossi Beilin, Shlomo Ben Ami, et
encore aujourd’hui l’infatigable Shimon Peres, ont essaye et essayent encore
de poursuivre ce processus engage il y a 7 ans à Oslo.

Rabin confronte deja a des attentats suicides, qui avaient fait plusieurs
dizaines de morts en Israel, avait affirme a Oslo :

Nous sommes au milieu du gue dans la construction de la paix. Les
architectes de cette entreprise sont engages dans leur travail, construisant
la paix, loi apres loi, pierre apres pierre. La tache est difficile,
complexe, eprouvante. Des fautes peuvent faire s’ecrouler tout l’edifice et
apporter un desastre sur tout le monde ; Mais nous sommes determines a bien
faire ce travail. – malgre le glas du terrorisme meurtrier, malgré les
ennemis cruels et fanatiques de la paix. Nous poursuivrons dans cette
direction avec determination et courage. Nous n’abandonnerons pas. Nous ne
renoncerons pas. La paix triomphera de tous ses ennemis, parce que
l’alternative est plus menacante pour nous tous. Et nous vaincrons.

Quelques minutes avant d’etre assassine à Tel Aviv le 5 novembre 1995, Rabin
reaffirmait depuis la tribune du meeting pour la paix, devant les dizaines
de milliers d’Israeliens venus le soutenir :

La marche vers la paix est pavee de difficultes et de douleur. Pour Israel,
il n’y a pas de chemin sans douleur. Mais le chemin de la paix est
preferable a celui de la guerre.

Après l’echec de Camp David, beaucoup des militants du camp de la paix en
Israel ont desespere. Et si les Palestiniens, par leur demande d’appliquer
le droit du retour pour les refugies a l’interieur des frontieres d’Israel,
venaient de devoiler leur veritable strategie ? Les informations qui ont été
publiees depuis sur le contenu de ces negociations permettent de relativiser
cet echec. Il semble que l’on ait presque abouti à un accord a Taba, mais
que le temps ait manque.

Aujourd’hui, surtout apres les attentats du 11 septembre, il ne faut pas
tomber dans le climat morose ambiant. Au Moyen Orient, nous n’assistons pas
a un conflit de civilisation mais a un conflit national, face a un
adversaire qui est dur mais avec lequel il faudra au bout du compte finir
par s’entendre.

Oslo avait ouvert de nouvelles perspectives, des ponts avaient été jetes
entre les peuples israelien et palestinien, et au-dela d’eux entre les Juifs
et les Arabes partout dans le monde. Ici, comme la-bas, aidons à renouer les
fils du dialogue. Il n’y a pas d’autres alternatives. Ne laissons pas les
extremistes comme Ygal Amir, le Hamas ou Ossama Ben Laden imposer leurs
lois.
C’est cela le veritable heritage d’Itzhak Rabin.