David Cohen : L’article de Bernard Bohbot apporte des arguments solides et nuancés au débat. Là où je reste sur ma faim, c’est sur la nature de l’accord partiel touchant les colonies, les frontières, la sécurité et la défense, et la souveraineté de la Palestine. Peut-être cela devrait-il faire l’objet d’un nouvel article. En remettant à plus tard les négociations sur le droit de retour et la question des lieux saints, on évite avec raison les blocages à court et moyen termes. L’auteur envisage une solution à long terme pour ces questions dans le cadre d’une future confédération qui par définition permet la libre circulation des personnes soit des Palestiniens en Israël et des Israéliens en Palestine. Cette mobilité est impossible dans les prochaines années car les populations israélienne et palestinienne dans leur grande majorité refusent de vivre ensemble. Elles veulent vraiment vivre séparées et être en contrôle et en sécurité dans leur propre territoire. Une confédération, qui par définition nécessite que la Palestine soit souveraine, n’est pas envisageable si cela veut dire que n’importe quel Palestinien peut librement élire domicile en Israël et vice versa.

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Auteur : Bernard Bohbot, Le Devoir, (Québec), 1er août 2023

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/795451/politique-aux-origines-de-la-grande-noirceur-en-israel-et-comment-en-sortir?

Photo : Jalaa Marey, Agence France-Presse.

Mis en ligne le 18 août 2023


L’éditorial de Guy Taillefer intitulé « Grande noirceur en Israël » (Le Devoir, 28 juillet 2023) met le doigt sur un élément essentiel, qui explique l’érosion des institutions démocratiques israéliennes : l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens.

De nombreuses figures de la gauche israélienne, dont le regretté historien et politologue Zeev Sternhell, prédisaient, il y a des années déjà, que la réalité schizophrène dans laquelle se complaisait Israël ne pourrait pas durer. Tôt ou tard, disait-il, l’ensemble de la société israélienne serait gagnée par un processus d’ensauvagement qui transposerait la loi de la jungle qui sévit en Cisjordanie à l’intérieur même des frontières d’Israël. Après tout, pourquoi l’extrême droite israélienne devrait-elle obéir à des règles qui limitent son pouvoir d’un côté de la frontière quand elle a carte blanche pour faire ce qui lui plaît de l’autre ? L’appétit vient en mangeant, tout comme le goût du pouvoir absolu.

M. Taillefer omet toutefois de souligner un détail incontournable, qui explique également l’échec du processus de paix et le virage à droite de la société israélienne : les Palestiniens n’ont pas rejeté un, ni deux, mais trois plans de paix qui prévoyaient pourtant la création d’un État sur la quasi-totalité des territoires palestiniens (en 2001, en 2008 et en 2014).

De nombreuses analyses « révisionnistes » ont tenté de nier ou de justifier le rejet par la partie palestinienne de ces plans de paix par l’instabilité politique en Israël, les poursuites judiciaires contre l’ancien premier ministre Éhoud Olmert, la poursuite de la colonisation et j’en passe. Ces excuses restent faibles, car tout accord de principe doit être soumis à la population, peu importe qu’Israël soit doté d’un gouvernement stable ou non.

De plus, la plupart des négociateurs palestiniens (des plus radicaux comme Diana Buttu ou Akram Haniyeh, jusqu’aux plus modérés comme Hussein Agha, Ahmad Khalidi ou Ahmed Qoreï) ont reconnu que les « Paramètres Clinton » présentés en décembre 2000 par l’ancien président américain, qui prévoyaient la création d’un État palestinien dans des frontières qui équivalent à celles de 1967, ne répondaient pas à leurs attentes minimales.

Problèmes insolubles

Sans se perdre dans les détails, il reste des problèmes insolubles, comme celui des lieux saints de Jérusalem ou la question des réfugiés palestiniens, pour lesquels l’écart entre les deux parties est inconciliable.

D’aucuns affirment qu’il ne s’agit que de questions symboliques, mais les symboles sont importants, et Israël ne renoncera pas à conserver une part de souveraineté sur les vestiges des temples juifs situés dans le sous-sol de ce que les Juifs appellent le mont du Temple (comme le proposait le plan de paix de Clinton, qui prévoyait une souveraineté verticale entre Israéliens et Palestiniens sur l’esplanade des Mosquées/mont du Temple).

Les Israéliens n’accepteront pas non plus l’idée d’une responsabilité exclusive pour la création du problème des réfugiés palestiniens (Clinton parlait plutôt d’une responsabilité partielle, formule que rejettent les Palestiniens).

Enfin, Israël n’acceptera jamais de reconnaître un droit au retour à titre individuel pour tous les réfugiés, ce qui ouvrirait la porte à des revendications futures de leur part (par l’entremise des tribunaux internationaux par exemple), et ce, même si l’Autorité palestinienne s’engage en échange à ne pas réclamer le retour effectif de plus que quelques centaines de milliers de personnes.

L’idée n’est pas d’accabler une partie ou une autre. Au risque de froisser l’intelligentsia occidentale qui projette de manière simpliste sa culpabilité postcoloniale sur Israël au point d’en devenir plus pro-palestinienne que les Palestiniens eux-mêmes, et au risque de déplaire aux inconditionnels d’Israël qui insistent jusqu’à l’absurde pour faire d’Israël un David et des Palestiniens un Goliath, ce conflit oppose objectivement deux légitimités : un peuple en détresse qui n’avait pas d’autre choix que de gagner cette terre pour survivre, et un autre qui ne voyait pas pourquoi ce serait à lui de se tasser pour régler un problème qui n’est pas le sien.

Toutefois, lorsque l’on est face à un conflit insoluble, seul un accord partiel qui ne réglerait pas la totalité des points en litige est envisageable. Cette formule est d’ailleurs à l’origine du succès de l’Accord du Vendredi saint en Irlande du Nord. Ensuite, lorsque la poussière sera retombée, les générations futures pourront envisager la création d’une entité confédérale, à l’image de l’Union européenne par exemple, (comme le prônent de plus en plus d’anciens négociateurs israéliens et palestiniens), qui pourrait possiblement régler de facto la question des réfugiés et celle des lieux saints dans la mesure où la frontière entre les deux États restera ouverte.