Selon Zehava Galon, ancienne dirigeante du parti Meretz, la menace fondamentale pesant sur Israël dépasse la seule figure de Benjamin Netanyahu. Croire que le départ de Netanyahu ou d’Itamar Ben-Gvir résoudra magiquement les problèmes du pays est une « erreur dangereuse ». Elle met en garde contre un profond « conflit de valeurs » au sein de la société israélienne.
Le défi majeur auquel est confronté le « bloc du changement » en Israël est le démantèlement de l’idéologie de la suprématie juive qui a permis le règne de Netanyahu.
Auteur : Zehava Galon, Haaretz, 29 octobre 2026
Traduction : Google, revue Y. M.
Illustration : Manifestation de supporters du Rabbi Meir Kahane, en 1985. ©:Alex Levac
Mise en ligne le 1er novembre 2026
Nous sommes à un tournant historique. Une immense vague d’optimisme a poussé des millions d’Israéliens aux urnes, offrant à nos dirigeants une occasion sans précédent de changer de cap juste avant le précipice. Pourtant, au lieu de soulagement, je vois des gens convaincus que tout est perdu. Cela pourrait s’avérer juste, mais tout dépend des leaders de ce qu’on appelle le bloc du changement. Car une chose devrait être claire désormais, après notre 20 000e élection en dix ans : en Israël, celui qui forme un gouvernement est celui qui peut rassembler une coalition de 61 sièges à la Knesset. Or, en l’état actuel des choses, le Premier ministre Benjamin Netanyahu ne dispose pas d’une telle coalition.
Les dirigeants du bloc du changement sont désormais confrontés à une question cruciale : préfèrent-ils accorder six mois supplémentaires à la coalition ultra-orthodoxe qui proclame « Nous n’avons aucune foi dans le règne des hérétiques », au système des « diamants » de Miri Regev,* qui aurait offert un traitement de faveur aux militants du Likoud susceptibles de lui apporter des voix lors des primaires du parti, et au terrorisme juif ? Préférent-ils donner une chance à la blockchain** et espérer qu’un miracle se produise lors des prochaines élections ? Ou sont-ils prêts à saisir cette opportunité et à former un gouvernement ? Oui, avec les votes arabes. Après tout, les Arabes sont citoyens d’Israël.
Ces élections démontrent clairement, à tous ceux qui l’auraient encore oublié, que Netanyahu n’est pas le seul défi auquel nous sommes confrontés. Il a conquis le pouvoir en exploitant une lutte qui fait rage depuis des années au cœur même d’Israël : la lutte entre une démocratie libérale et une ethnocratie raciste et violente. Cette lutte n’a pas commencé avec Bibi, et elle ne s’achèvera pas avec lui. Le moment présent nous offre une chance de la régler. Nous ne devons pas la laisser passer. Et cette lutte doit commencer par une coalition judéo-arabe.
Il était impossible de traverser ces quatre dernières années sans se sentir attaqué. Non pas par le Hamas, l’Iran ou le Hezbollah, mais de l’intérieur – par le gouvernement censé nous protéger et qui, au contraire, a choisi de se comporter comme une maladie auto-immune, détruisant le corps qui la nourrit. Le coup d’État judiciaire, les violences policières et diverses lois ne constituaient pas l’essence de cette attaque. Il s’agissait de différentes manifestations d’une atteinte plus profonde à nos valeurs, visant directement notre identité.
« Si le peuple ne veut pas de la Déclaration d’indépendance, il trouvera un moyen de l’abolir », a déclaré cette semaine l’ancien président de la Cour suprême, Aharon Barak, lors d’une interview sur le podcast « Mishpat Hozer » (« Nouveau procès ») de la chaîne publique Kan. « Pensez-vous que c’est là où nous allons ? » a demandé l’intervieweur. « Les résultats nous le diront», a répondu Barak. Il aurait fallu être aveugle et sourd pour croire que Barak avait mal compris la situation ou qu’il exagérait. Il décrivait la réalité telle qu’elle est.
Ce gouvernement a fourni des armes, des véhicules tout-terrain et une protection militaire à des terroristes juifs. Face à la montée du terrorisme juif, il a prétendu que ses auteurs n’étaient qu’une poignée d’individus insignifiants, quelques jeunes, que le terrorisme n’existait pas et que le véritable problème était celui des « anarchistes ». Ce même gouvernement a réprimé avec la plus grande violence les manifestations pacifiques et respectueuses de la loi contre son coup d’État, allant des canons à eau aux fouilles à nu humiliantes. Il a envoyé des membres de la Knesset insulter ceux qui avaient menacé de boycotter le service militaire si la loi issue du coup d’État était adoptée – des personnes qui ont risqué leur vie dès leur incorporation. Parallèlement, il a tout fait pour permettre à des communautés entières de refuser massivement le service militaire.
Cela va bien au-delà de la bonne vieille manipulation à laquelle nous nous sommes tous habitués durant les années Netanyahu. Il s’agit d’un véritable conflit de valeurs. Un désaccord fondamental sur le bien et le mal, sur ce qui est légitime et ce qui est inacceptable. Lorsque la ministre des Missions nationales d’extrême droite, Orit Strock, a parlé d’une « ère de miracles » alors que des otages israéliens étaient torturés dans des tunnels à Gaza et que des centaines de milliers d’Israéliens avaient fui leurs foyers au nord comme au sud, elle était parfaitement sérieuse. Nous devons le comprendre. Nous devons saisir toute la profondeur de l’abîme. Notre survie même est en jeu. Pourtant, tant de gens autour de moi restent persuadés que Netanyahu est le problème, peut-être Itamar Ben-Gvir aussi, et que si nous les écartons, tout s’arrangera. C’est une erreur dangereuse. Nous n’avons plus de temps à perdre à nier l’évidence.
Netanyahu n’a pas créé cette fracture morale. Il l’a exploitée, amplifiée et en a tiré profit politiquement. Il en a fait le fondement de son pouvoir. Mais si cela n’avait pas été Netanyahu, cela aurait été quelqu’un d’autre. L’occasion était là pour quiconque était suffisamment cynique, raciste et dépourvu d’empathie pour la saisir. Nous avons constaté que ces personnes ne manquent pas. Nous connaissons l’idéologie à laquelle nous sommes confrontés. Elle était déjà présente avant même que nous lui donnions son nom actuel. On l’appelle le kahanisme . Et il faut le dire clairement : nous n’avons pas vaincu cette idéologie.
Meir Kahane a donné son nom à l’idéologie de la suprématie juive, mais il ne l’a pas inventée. Ce danger a plané sur le projet sioniste dès ses origines. Herzl avait déjà mis en garde contre ce scénario dans son roman utopique « Altneuland ». Dans ce roman, cette idéologie est incarnée par le Dr Geyer, un rabbin fanatique à la tête d’un mouvement qui exigeait la suppression des droits civiques et électoraux des résidents non juifs et l’instauration d’un régime de suprématie religieuse et ethnique en Israël. Dans l’utopie de Herzl, Israël retrouve la raison et vainc Geyer aux urnes. Dans l’Israël réel, ses idées persistent et nombreux sont ceux qui y adhèrent pleinement.
Le kahanisme en Israël n’est ni une curiosité, ni une frange extrémiste criant « Mort aux Arabes » dans les rues. Il a depuis longtemps cessé d’être une catégorie politique restreinte, cantonnée à quelques sièges détenus par un seul parti extrémiste. Il est devenu une idéologie, un langage, un cadre législatif et une politique gouvernementale officielle. Dans la Knesset sortante, il était représenté aussi bien au sein de la coalition que dans l’opposition. C’est une autre raison pour laquelle la situation actuelle est si dangereuse.
Les mêmes personnes, vêtues des mêmes costumes, nous offrent la même peur, la même haine et la même logique raciste. Nous ne devons pas l’accepter. Israël a besoin de bien plus qu’un simple changement de personnel. Il a besoin de retrouver son âme. Il doit faire des choix moraux qui dépassent le simple partage égal du fardeau du service militaire.
Ce n’est pas un hasard si la kahanisation d’Israël s’est accompagnée d’un coup d’État judiciaire. Les concepts de suprématie juive, de nettoyage ethnique et d’exclusion raciste ne peuvent prospérer dans un système démocratique. La démocratie réelle est plus qu’un mécanisme : c’est un ensemble de valeurs. La suprématie juive institutionnalisée et le terrorisme nationaliste opérant en toute impunité ne peuvent coexister avec une justice indépendante ou un procureur général qui veille au respect de la loi. Le coup d’État judiciaire était donc bien plus qu’un simple caprice du ministre de la Justice, Yariv Levin, et de Simcha Rothman, président d’extrême droite de la commission de la Constitution, du Droit et de la Justice de la Knesset. Il s’agissait d’un outil essentiel pour détruire les institutions qui faisaient obstacle à l’hégémonie kahaniste sans limites.
Le kahanisme ne peut prospérer dans un Israël démocratique, notamment parce que le pays compte une importante minorité arabe jouissant du droit de vote, aux côtés d’une minorité arabe bien plus importante privée de ce droit. D’où toutes les tentatives visant à supprimer le vote arabe et à le discréditer : le relèvement du seuil électoral pour éliminer les partis de la communauté, qui ont réagi en s’unissant et en se renforçant ; les décisions de la Commission électorale centrale de disqualifier tous les partis arabes ; et la longue campagne visant à les présenter comme des « soutiens du terrorisme », des traîtres et même – horreur ! – des « non-sionistes » !
Il est honteux que ceux qui ont le plus contribué à normaliser ce processus soient des politiciens bien-pensants du « centre modéré ». Par lâcheté politique, par appât du gain ou par aveuglement moral, ils ont été les premiers à embrasser les prémisses racistes de l’extrême droite. Certains ont préféré maintenir les gouvernements de Netanyahou à flot plutôt que d’être accusés de s’allier judéo-arabe. Ils ont choisi des kahanistes, des escrocs et des opportunistes, faisant d’un cinquième des citoyens du pays des parias politiques. Ils ont ainsi facilité l’accession de Ben-Gvir au ministère de la Sécurité nationale.
Nous risquons encore de retomber dans ce piège. Les mêmes personnes portent les mêmes costumes et nous offrent la même peur, la même haine et la même logique raciste. Nous ne devons pas l’accepter. Israël a besoin de bien plus qu’un simple changement de personnel. Il a besoin de retrouver son âme. Il doit faire de véritables choix moraux qui vont bien au-delà du simple partage du fardeau du service militaire.
À l’Institut Zulat, nous proposons un processus de dékahanisation qui nécessitera un travail technique, institutionnel et juridique. Il nous faudra identifier et abroger les lois discriminatoires, destituer les personnes nommées corrompues et racistes, mettre en place des comités de surveillance et créer une commission d’enquête d’État compétente pour examiner les événements du 7 octobre. Mais la dékahanisation est avant tout un choix moral. Elle exigera la création d’une alternative intellectuelle et morale à l’obsession de la « pureté du sang » qui a perverti tout ce qui était bon ici. Ce processus doit commencer par un partenariat judéo-arabe.
Ce partenariat est nécessaire non seulement parce qu’il est la seule voie possible vers une coalition, mais aussi parce qu’un pays démocratique ne peut se permettre d’ignorer un cinquième de ses citoyens. L’égalité n’est pas un acte de charité de la majorité juive envers la minorité. C’est une condition fondamentale de la démocratie. Le député Ahmad Tibi, chef du parti Ta’al, a déclaré un jour qu’Israël est « démocratique pour ses Juifs et juif pour ses Arabes ». Ces dernières années nous ont appris qu’une telle démocratie n’existe pas. Une démocratie « juive pour ses Arabes » s’engage rapidement sur une voie très sombre.
Le second pilier de la dékahanisation de la société israélienne doit être l’éradication complète, résolue et systématique du terrorisme juif et des violences nationalistes. Les autorités ont trop longtemps fermé les yeux sur cette progression maligne, voire l’ont ouvertement soutenue. Un pays ne peut survivre lorsque des milices armées incendient des villages, attaquent des soldats et tentent de nous entraîner dans la création de colonies en Syrie et au Liban.
Le troisième pilier, et peut-être le plus important, est la fin de l’occupation. Cinquante-neuf années de domination sur un autre peuple nous ont corrompus de l’intérieur. Ils nous ont peu à peu habitués à l’idée qu’un peuple puisse vivre à nos côtés sans jouir ni du droit de vote ni des droits civiques. Ils ont camouflé les châtiments collectifs, les expropriations et les guerres sans fin sous le couvert de la « sécurité ». Ils ne nous ont apporté ni sécurité, ni paix, ni répit. Ces territoires ont été un poison. Il est temps d’y renoncer.
Nous avons l’opportunité de faire renaître les mots arrachés au débat public : espoir, paix, égalité, justice, un horizon. Un horizon, tout simplement. Nous sommes allés trop loin sur la voie de la vision kahaniste pour nous contenter de la promesse morne d’un gouvernement technocratique qui, soi-disant, ne fera aucun mal. Ce serait agréable, un changement bienvenu après le cauchemar que nous venons de vivre, mais ce ne serait pas suffisant. La société israélienne doit trouver le courage moral de se reconstruire sur ses ruines, en tant que pays fondé sur l’égalité, la solidarité et la paix. Cela implique de prendre des décisions courageuses dès maintenant. Il est temps d’avoir du courage. Nous sommes véritablement au bord du précipice et nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à y glisser, même si plus lentement cette fois.
*Il s’agit d’une affaire révélée en 2024 concernant Miri Regev qui aurait accordé des avantages à des « diamants », à savoir des élus locaux et militants politiques selon leur proximité et leur loyauté à son égard et envers le Likud. Les « diamants » seraient les personnes les plus utiles.
**La référence – sarcastique – à la ‘blockchain’ renvoie à une déclaration de Netanyahu du 23 octobre 2026. Il s’agit d’une proposition controversée visant à permettre à Israël de contourner d’éventuelles sanctions économiques internationales grâce aux cryptomonnaies et à des circuits financiers alternatifs.

