« Le discours palestinien actuel révèle un fossé entre les dirigeants et les influenceurs. Les dirigeants s’expriment en termes d’institutions, de droits, de reconnaissance internationale et de lutte politique ; les influenceurs, quant à eux, privilégient le témoignage, l’indignation morale, la viralité, la documentation visuelle et les demandes de comptes. »
Auteur : Sigalit Maor-Hirsch, en collaboration avec Hamza Said – chercheur au sein du groupe Tamrour, diplômé (Master) de l’École de gouvernance de l’université Reichman, et Keren Tamir – chercheuse au sein du groupe Tamrour, diplômée (Master) de l’École de communication de l’université Reichman. Publié le 03/06/26, ZmanIsrael
Traduction : Google
https://www.zman.co.il/690702/?
Mis en ligne le 14 juin 2026
Le discours palestinien des premiers mois de 2026 révèle un profond fossé entre les dirigeants politiques et les influenceurs des réseaux sociaux. Il ne s’agit pas seulement d’un fossé entre les institutions et la population, ou entre la politique traditionnelle et la politique numérique. Ce sont deux manières différentes de légitimer le pays, de façonner les consciences et de définir ce que sera le projet national palestinien après la guerre à Gaza.
Les dirigeants s’expriment en termes d’institutions, de droits, de reconnaissance internationale et de lutte politique ; les influenceurs s’expriment en termes de témoignages, d’indignation morale, de viralité, de documentation visuelle et d’exigence de responsabilité.
Ces deux espaces ne sont pas déconnectés, mais ils fonctionnent à des rythmes différents, devant des publics différents, et relèvent aussi, dans une large mesure, d’une vision politique différente. Un autre lieu où la réalité refuse de se conformer à une présentation simpliste.
Contrairement à l’Autorité palestinienne, le Hamas ne propose pas de cadre étatique alternatif structuré, mais continue de concevoir le projet palestinien comme une lutte permanente. La différence n’est pas d’ordre sémantique : l’Autorité palestinienne cherche à se présenter comme un État en voie de concrétisation ; le Hamas, quant à lui, s’attache à préserver la logique de la résistance, la conscience collective et l’action.
Le tournant le plus notable dans le discours politique est l’affaiblissement de la solution à deux États en tant que cadre d’action concret. Sur les 361 documents analysés (articles, discours), l’expression « solution à deux États » n’apparaît que dans huit d’entre eux, tous émanant de l’Autorité palestinienne, et principalement comme une défense contre la disparition de l’horizon politique plutôt que comme une initiative politique constructive.
Le Hamas, en revanche, n’utilise pas du tout cette combinaison.Jérusalem, qui fut jadis un symbole central du discours du Hamas, est totalement absente du discours de fond initial des dirigeants du Hamas ces derniers temps. Pour l’Autorité palestinienne, Jérusalem est présente, mais dans un langage juridico-diplomatique, principalement « Jérusalem-Est » et les « lieux saints », et non pas dans le cadre d’un discours religieux et idéologique passionné.
Un tout autre tableau se dessine sur les réseaux sociaux. Le rapport a analysé 43 militants palestiniens et 204 publications dans cinq zones géographiques : Gaza, la diaspora, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et les Arabes de 1948.
Le score viral total (likes, partages et commentaires) était de 10 859 266, dont Gaza représente à lui seul 8 359 389, soit environ 77 % de la viralité totale. C’est un constat crucial : après le cessez-le-feu d’octobre 2025, Gaza ne disparaît pas de la conscience collective, mais son rôle évolue. On passe de la documentation des combats à celle de la « vie d’après ». Destruction, survie, reconstruction partielle, enfants parmi les décombres, bâtiments en ruine et personnes qui continuent de vivre au milieu de la destruction.
C’est là que réside la principale différence entre les dirigeants et les influenceurs. Les dirigeants cherchent à définir le conflit par le biais des institutions, des dispositifs, de la légitimité et des fronts politiques. Les influenceurs la définissent par un témoignage immédiat.
Les influenceurs ne formulent pas un programme politique, mais une dénonciation morale. Leur discours ne se contente pas de solliciter l’empathie, il exige une prise de responsabilité. La rhétorique est concise, visuelle, percutante, adaptée aux algorithmes et à l’attention mondiale limitée. En ce sens, le réseau n’est pas un « outil de propagande », mais une nouvelle arène de souveraineté : celui qui parvient à se faire entendre, à se faire voir et à rester présent détient un véritable pouvoir politique.
Le discours numérique connaît également des tournants :
Le premier point est une concentration inhabituelle : les deux principaux influenceurs, Bisan Odeh et Hind Khodari, sont à eux deux responsables d’environ 66 % de la viralité dans la base de données, et une seule publication de Bisan Odeh du 29 janvier 2026 est responsable d’environ 48 % de la viralité totale.
Le second consiste à transformer les plateformes elles-mêmes en une arène de lutte : les suppressions de comptes, la censure et les attaques coordonnées sont présentées comme une continuation directe de la lutte politique.
Le troisième élément est l’émergence de critiques intra-palestiniennes plus ouvertes à l’encontre du Hamas, émanant principalement de militants de la diaspora, qui bénéficient pour la première fois d’une légitimité virale plus large.
Cette comparaison montre que l’Autorité palestinienne et le Hamas se battent toujours pour la représentation, tandis que les influenceurs se battent pour la visibilité. L’Autorité palestinienne s’adresse à la communauté internationale ; le Hamas, à un public de résistance ; les influenceurs, à une opinion publique mondiale, progressiste, morale et parfois anti-système.
Par conséquent, l’importance de l’espace numérique ne saurait se mesurer à la question de savoir s’il « représente la réalité sur le terrain ». Ce n’est pas le cas. Il représente ce que l’algorithme permet d’ériger en réalité consciente. Dans un monde où des pays rédigent encore des notes de service en croyant qu’elles seront lues jusqu’au bout, il ne s’agit pas d’un détail insignifiant.
De là découlent plusieurs recommandations pour Israël :
Premièrement, il ne devrait pas y avoir de politique uniforme à l’égard de la situation en Palestine. Il convient de faire une distinction entre l’Autorité palestinienne, le Hamas et l’espace numérique militant, car chacun opère par un mécanisme d’influence différent.
Une approche institutionnelle est indispensable lorsqu’on traite avec l’Autorité palestinienne. Celle-ci continue de fonctionner selon le cadre institutionnel, le droit international et la reconnaissance politique ; par conséquent, une réflexion politique, juridique et économique est nécessaire, en plus des considérations de sécurité.
Face au Hamas, une logique de prise de conscience et de lutte s’impose. Le discours du Hamas vise avant tout à préserver la conscience de résistance et de lutte. Par conséquent, l’absence de discours étatique ne doit pas être interprétée comme une modération, mais plutôt comme une stratégie d’action qui cherche à maintenir le conflit au cœur des préoccupations.
Pour contrer les influenceurs, il est nécessaire d’adopter une approche fondée sur la viralité. Leur pouvoir ne découle pas d’un statut politique officiel, mais de leur capacité à générer de la visibilité, à influencer les émotions et à diffuser des messages à l’échelle mondiale. Il est donc indispensable de mieux comprendre les mécanismes de distribution, les publics et les dynamiques virales qui façonnent le discours.
Deuxièmement, toute action israélienne à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est doit être analysée non seulement sous l’angle de ses aspects sécuritaires et juridiques, mais aussi sous celui de son potentiel de diffusion virale. La démolition d’une maison, une visite ministérielle, des violences perpétrées par des colons, un retard humiliant à un point de contrôle ou une décision administrative ambiguë ne restent pas de simples « événements locaux ». Ils constituent la matière première de toute documentation, diffusion, interprétation et intégration dans la conscience collective mondiale.
Troisièmement, Israël devrait considérer les critiques internes palestiniennes à l’encontre du Hamas comme une occasion délicate, et non comme une arme de propagande grossière. L’utilisation trop ostentatoire de ces voix par Israël pourrait les discréditer.
Parfois, et cela surprend toujours, moins de manipulation est synonyme d’intelligence.
Sigalit Maor-Hirsch est chercheuse principale et experte dans les domaines du renseignement, de la sécurité et du terrorisme, et maître de conférences à l’université Reichman.

