Le Messie ne résoudra pas le conflit à notre place


On sait l’importance capitale que joue le messianisme dans le judaïsme. La figure du Messie n’est autre que l’incarnation universellement partagée de l’espoir. Mais là où il pouvait être émouvant et consolateur de concevoir sur les rives de Babylone ou devant les ruines du Temple détruit par les Romains que la Providence viendrait apporter à la fin des temps la rédemption aux opprimés et aux exilés, on est en droit de se montrer méfiant et sceptique lorsque les détenteurs du pouvoir offrent un tel expédient en guise de politique.

La politique a souvent sécularisé cette attente sous la forme généreuse de la pensée utopique; elle a également exploité cette attente en dispensant des promesses qui n’ont guère été tenues. Ces réflexions générales me sont inspirées par l’agitation qui règne dans la classe politique israélienne à la veille de la visite de Donald Trump à Jérusalem.


C’est dans les rangs de la droite nationaliste et cléricale que la tentation messianique semble avoir fait des ravages : la victoire inattendue du candidat républicain a été perçue dans ces milieux qui mêlent sans complexe politique et religion comme une “divine surprise”.

Trump s’était engagé durant sa campagne électorale à transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem ; fraîchement élu, il a désigné comme nouvel ambassadeur un ardent défenseur de la colonisation israélienne, puis a déclaré qu’il n’était pas plus tenu par la solution de deux États qu’à l’idée d’un État unique de la Méditerranée au Jourdain. C’était bien assez pour que la droite israélienne le désigne comme l’homme providentiel rompant avec le  leitmotiv de l’occupation, de la colonisation et du droit international.

La droite s’exalte, la droite exulte. Avide de se débarrasser de l’héritage Obama, Trump tolérerait sinon encouragerait l’édification de nouvelles implantations tant elles ne sont guère à ses yeux des colonies, mais des settlements, un remake de la nouvelle frontière américaine, non la répétition de l’Algérie de papa.


Or voilà que depuis la visite à la Maison Blanche, le mois dernier, de Ma’hmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, la roue tourne.

Alors qu’on s’attendait à Jérusalem à un fiasco, les deux leaders se seraient bien entendus. Les Palestiniens étaient ravis de compter parmi les invités de Trump moins de cent jours après son entrée en fonction. Abbas aurait présenté, sinon un plan, du moins les cartes d’un futur accord.

Depuis lors, les rumeurs mènent la danse, et le ballet des communiqués et des démentis n’est pas près de s’arrêter : l’ambassade sera-t-elle au final transférée à Jérusalem ? Trump aurait-il mis au point un plan de paix conforme au cadre international fixé par les Nations-Unies ? Va-t-il exiger comme tous ses prédécesseurs de ralentir le rythme des constructions en Cisjordanie ?

C’est ainsi qu’après avoir embouché les trompettes messianiques, des rangs de la droite ont commencé à sourdre les premières inquiétudes. Le rédempteur tant attendu qui allait changer la donne serait-il un imposteur, un faux Messie ? Ses intentions demeurant opaques, le mystère reste entier, la confusion règne.


Incapable de convaincre les électeurs de suivre son programme de paix depuis près de deux décennies, la gauche israélienne ne sait plus, elle aussi, à quel saint se vouer. Ce fut un temps Obama, après le discours du Caire ; puis John Kerry, le secrétaire du State Department  –jusqu’à ce que l’un et l’autre jettent l’éponge.

Or, depuis quelques semaines, la tentation messianique semble être passée à gauche. Trump nous réserverait-il une surprise de taille ? Serait-il une colombe déguisée en faucon ? Va-t-il jeter son masque et révéler sa vraie nature, celle d’un homme d’affaires qui s’y connaît en business et concocte le deal du siècle : la paix contre les territoires ?

Comme Lincoln a proclamé la fin de l’esclavage, c’est à un leader républicain que va échoir l’honneur de proclamer la fin de l’occupation; bref, la rédemption est à nos portes.


Raymond Aron, pourfendeur du messianisme en politique, aurait été frappé de stupeur s’il voyait que l’opium absorbé en quantité excessive par les intellectuels autrefois est aujourd’hui la denrée que prisent, à tour de rôle, les élites politiques d’Israël, de droite et de gauche.

À privilégier ainsi les gestes qui émeuvent et les mots qui font mouche, on finit par se griser et par oublier le temps long de la politique : pour que des négociations démarrent, il faut ou bien un climat international qui s’y prête – et ce n’est pas le cas – ou bien une pression de l’intérieur venue des deux peuples,  et elle est insignifiante de part et d’autre.

Tant que la tension reste au niveau d’un conflit asymétrique de faible intensité, tant que l’Autorité palestinienne parvient à faire régner l’ordre public, que terrorisme et contre-terrorisme entraînent des pertes dans des proportions admissibles, Israéliens et Américains, et dans une moindre mesure Palestiniens et Européens, trouvent leur intérêt dans le statu quo actuel.


La rédemption ne viendra pas des politiques. Pour pallier à leurs gesticulations, il reste des initiatives émanant de la société civile : médecins, juristes, psychologues, chefs d’entreprise, universitaires, directeurs d’école et instituteurs y prennent part. Leur but : combattre l’ignorance et la peur réciproques par le dialogue.

Ce sont des justes qui, armés de patience, travaillent en silence, loin des flashs et des sunlights. L’espoir n’y est pas différé, ils le bâtissent en temps réel. Ces initiatives ne font pas le lit du BDS, dont le discours sur le boycott est tenu par des militants pro-palestiniens qui se rejouent la scène de la révolution et du Grand Soir; elles ne font pas non plus le jeu des ultra parmi les pro-Israéliens, qui applaudissent à une colonisation qui les venge de la perte de l’Algérie.


Nous n’avons guère aujourd’hui en Palestine et en Israël de leader de la trempe d’Anouar el-Sadate et de Mena’hem Begin. Certes, le défi israélo-palestinien est beaucoup plus difficile à relever que le contentieux israélo-égyptien d’alors : le territoire à négocier est exigu et les mémoires historiques douloureuses.

Pour parvenir à la paix, ce n’est pas vers le président des États-Unis, l’ONU ou l’Union européenne qu’il convient de se tourner, mais vers les Israéliens et les Palestiniens disposés à se défaire de leur messianisme respectif – qui leur chuchote que le temps travaille pour chacun d’eux et contre leur adversaire, que la fin approche et que le Messie est au coin de la rue.

En ces temps plutôt sombres, il faut contre les vents mauvais du radicalisme et les marées basses du statu quo déployer l’espoir des désespérés, garder un œil attentif sur les initiatives diplomatiques, tout en persistant à préparer sur le terrain l’avenir que nous devons à nos enfants : celui de la réconciliation, de la justice et de la reconnaissance réciproque.


Le deus ex machina indispensable au dénouement des tragédies ne s’appelle pas Donald Trump. Des hommes et des femmes en Israël et en Palestine poursuivent ce dialogue difficile, exigeant. Ils ne résument pas leur condition au soutien inconditionnel d’Israël ou de la Palestine, mais s’en tiennent plutôt à leur éthique de responsabilité en attendant que les politiques  revendiquent la leur. Sérieusement.


Denis  Charbit

Maître de conférences en sciences politiques,  Université ouverte d’Israël.

Dernier livre paru: Israël et ses paradoxes, Le Cavalier bleu, 2015.

Cet article de Denis Charbit a été publié dans le Figaro du 22 mai. il est repris ici avec son autorisation.

 

Denis Charbit

Maître de conférences en sciences politiques à l’Open University de Tel-Aviv. Politologue, Denis Charbit a notamment publié “Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions”, Le Cavalier Bleu, 2015.