Vous, l’élite arabe d’Israël, êtes sa feuille de vigne : Ne prenez pas la fuite

Thème : Arabes israéliens

par Zvi Bar’el

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Illustration Ha’Aretz, 22/7/2014 : Sayed Kashua, fatigué d’être un “éternel Arabe”, part aux USA avec sa famille.

Ha’Aretz, le 23 juillet 2014

http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

« Tout ce qu’on lui avait dit depuis son adolescence se révélait exact. La coexistence judéo-arabe était un échec », écrit Sayed Kashua, sous le choc de la mise à mort d’un jeune Arabe israélien et des violents heurts inter-communautaires à Jérusalem.

Il met aussitôt ses enfants à l’abri à Tira et avance le départ de la famille pour une année sabbatique aux États-Unis... qu’il voit désormais comme le début d’un exil, quitte à se faire chauffeur de taxi. [1] Exil double, du Triangle arabe où il est né et des quartiers juifs de Jérusalem où il vit ; mais aussi, second exil linguistique pour cet écrivain arabe de langue hébraïque [2].

Et pour Israël, double échec, celui de la coexistence signant celui de la démocratie, comme Zvi Bar’el le montre dans cet article empreint d’une très amère ironie.

Nous, la gauche superficielle, avons besoin de vous. Seulement, arrêtez de manifester contre la guerre à Gaza et oubliez la Nakba [3]. D’accord ?

Regardez, nos lâcheurs d’Arabes baissent les bras, vaincus. Mon collègue Sayed Kashua s’enfuit aux États-Unis ; il en a marre d’être “l’éternel Arabe”. La chanteuse Mira Awad lui a dit de l’attendre : elle s’est subitement souvenue de son identité arabe, elle aussi [4]. L’hébreu éblouissant de Zohir Bahahul commentant un match de football n’a pas aidé le journaliste sportif : il a également désespéré.

Qu’est-ce qui vous arrive, les potes ? Une crise d’identité, vous vous êtes tout à coup rendu compte que vous êtes toujours restés des Arabes ? Que la société juive ne vous acceptera jamais, quels que soient vos diplômes, votre métier ou votre statut ? Que votre hébreu a corrompu votre arabe ? Il vous a fallu longtemps, trop longtemps, pour comprendre que vous et vos succès – pour ceux qui se sont “intégrés”, qui ont grimpé jusqu’aux échelons supérieurs, qui sont censés avoir répondu à tous les critères de réussite sociale – escaladiez au bout du compte les parois d’un château en Espagne.

Mais ce n’est pas nous qui l’avons bâti, ce château. Après tout, nous savons exactement qui nous sommes. Et je ne parle pas de l’extrême-droite, du centre-droite ou de la droite modérée. Ils n’ont besoin d’aucun euphémisme pour vous dire ouvertement ce qu’ils pensent de vous. Il est trop facile d’accuser des hommes et femmes politiques comme Avigdor Lieberman et Ayelet Shaked, ou qui que ce soit qui se drape dans les chemises kaki des nationalistes [5]. Ce sont peut-être les plus honnêtes d’entre nous.

Je ne parle pas non plus des sages entre tous qui ont forgé ce terme, les “Zoabis”, par lequel, mes amis, ils n’entendaient pas seulement la députée Haneen Zoabi [6]. Le ministre des Finances Yaïr Lapid vous visait également – vous, qui portez des noms de famille tels que Kashua, Basharat, Hlehal, Hamed, Bahalul, al-Qassam, vous êtes tous des Zoabis, des Arabes. Peu importe que vous soyez chrétiens ou musulmans, paysans ou docteurs ; peu importe que vous apparteniez à des partis politiques arabes comme Balad et la liste arabe unie Ta’al ou à des partis juifs comme les Travaillistes et Shas. Au mieux, vous serez « une cinquième colonne », au pire « la version light du Hamas ».

Vos plus grands ennemis sont en réalité ceux qui se parent de l’humanisme des Lumières – les membres des professions supérieures, supposés vous accueillir de tout leur cœur, ou les partis de gauche, pour lesquels vous représentez un “problème de droits de l’homme”. Pour la plupart ils traversent, comme vous, une crise d’identité. Mais pas comme la vôtre ; bien plus grave.

Ils se veulent de bons juifs, patriotes, fidèles à l’État, exactement comme la droite. Mais ils aiment aussi à se pavaner dans le costume humaniste qu’ils se sont taillé – s’opposer à l’occupation, aider les travailleurs étrangers, considérer les minorités ethniques et nationales comme une plus-value culturelle et un élément indissociable d’Israël.

Ils veulent entretenir des liens avec vous, ils ont même visité quelques-uns de vos villages (toujours des villages) – mais à condition que vous ne manifestiez pas contre la guerre à Gaza. Ils sont tout à fait d’accord pour vous attribuer une part correcte du budget de la nation – mais, s’il vous plaît, arrêtez avec la Nakba. C’est arrivé, c’est derrière nous. Ils sont indignés que les Bédouins du Néguev n’aient aucune protection contre les tirs de roquettes, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Vous l’avez vu par vous-mêmes, la Cour suprême a décidé qu’il vaut mieux qu’ils se contentent de se coucher au sol, de se couvrir la tête et de prier. Vous n’allez tout de même pas prétendre que la Cour suprême déteste les Arabes. La Cour suprême est un sommet de démocratie, tout comme nous.

Vous auriez pu vous en rendre compte tout seuls depuis longtemps, mais vous avez préféré fermer les yeux. Réussir dans le monde juif vous a changé en élite – à vos propres yeux, pas aux leurs. Mais c’est votre affaire.

C’est dans votre réussite qui est votre crime majeur ; vous avez délivré un certificat de bonne conduite à tous ces soi-disant démocrates juifs. Grâce à vous, ils peuvent clamer ce mensonge qu’ils sont des combattants de la liberté et de l’égalité, les représentants d’un État dans lequel même un Arabe [sic], dit-on, peut arriver au sommet. Vous êtes notre fausse carte d’identité.

Et maintenant, sans préavis, vous voulez vous lever et partir ? Nous abandonner dans notre juste combat pour notre identité démocratique ? Après tout, c’est grâce à vous si nous, la gauche superficielle, nous distinguons des Lieberman. Vous êtes notre programme ; vous êtes nos munitions contre la droite. Nous vous en prions, restez des arabes juifs.

Vous partez quand même ? Ah, nous avons toujours su que vous nous planteriez un couteau dans le dos. Après tout, vous êtes arabes.

NOTES

[1] « Why Sayed Kashua is leaving Jerusalem and never coming back / Pourquoi Sayed Kashua quitte Jérusalem et n’y reviendra jamais » , le 4 juillet 2014 : http://www.haaretz.com/weekend/week...

[2] De ce désarroi intime témoigne sa première chronique d’outre-Atlantique, envoyée à (Ha’Aretz le 26 juillet : « Depuis New York, Sayed Kashua peut écrire ce qu’il veut. Et cela fait peur. »

[3] La “Catastrophe”, comme les Palestiniens nomment “l’Indépendance” de l’État d’Israël qui précipita leur exode.

[4] Actrice de théâtre, de cinéma et de télévision, compositrice et chanteuse originaire de Rama (Galilée), Mira Anouar Awad a représenté Israël à l’Eurovision. Et publié après l’annonce de son départ une lettre ouverte à Sayed Kashua, “Go in Peace, dear Sayed", Ha’Aretz, le 22 juillet 2014 : http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

[5] L’actuel ministre des Affaires étrangères, et tête de file d’Israel Beytenou (Israël est notre maison), dont le nationalisme n’est surpassé que par celui de l’ex-responsable du mouvement colon en Cisjordanie, Naftali Bennett, et de son Foyer juif ; députée de ce parti, Ayelet Shaked s’est entendue traiter d’émule de Hitler dans la presse turque à la suite d’un insoutenable message Facebook appelant, à l’abri d’une citation, à la mort des mères de terroristes (entre autres). C’était le 1er juillet, veille de l’assassinat de Mohamed Abu Khdeir et on venait de découvrir les corps des trois adolescents juifs enlevés au Goush Etzion.

[6] Décrite par Le Monde comme la « Passionaria arabe israélienne », la députée Haneen Zoabi (Balad) ne recule devant rien pour dénoncer les contradictions d’Israël, qui ne saurait selon elle se définir à la fois comme démocratique et comme juif avec 1/5 de non-juifs dans sa population. Sa présence sur le Mavi Marmara lui valut la suspension de ses privilèges parlementaires. Outre les demandes de déchéance de sa citoyenneté israélienne, voire de procès en trahison, lancées par l’extrême-droite dont elle est la bête noire, ses provocations verbales lui ont attiré l’inimitié d’une écrasante majorité de ses collègues.