Une nouvelle colonie : l’exemple de Maskiyot et la politique israélienne dans la Vallée du Jourdain

Thème : Colonisation, yesha Démographie, géographie

Shalom Akhshav - “La Paix Maintenant”
mis en ligne le 27 février 2009
par ’Hagit Ofran, Lara Friedman

Shalom Akhshav, octobre 2008

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Remerciements tout particuliers à Dror Etkes, ancien responsable de l’Observatoire de la colonisation de Shalom Akhshav, et auteur d’un article en septembre 2005 sur lequel est fondée une grande partie du présent rapport.

Récemment, une information a circulé selon laquelle le gouvernement israélien s’apprêtait à approuver la création d’une nouvelle colonie dans la Vallée du Jourdain. Qu’en est-il ?

A la mi-juillet, le ministère israélien de la défense a approuvé un plan consistant à transformer un avant-poste militaire nommé Maskiyot, et depuis longtemps abandonné, établi dans les années 80 dans la Vallée du Jourdain, en une nouvelle colonie civile permanente. Si cette décision est appliquée, cette transformation de Maskiyot constituerait la première nouvelle colonie créée dans la Vallée du Jourdain depuis le milieu des années 80, et contredirait l’engagement ancien et répété à l’envi par le gouvernement de ne créer aucune nouvelle colonie.

Les partisans de ce plan arguent qu’il ne s’agit pas de création d’une nouvelle colonie, mais d’expansion d’une colonie existante. Cet argument est en contradiction avec la lettre comme l’esprit de l’engagement pris par Israël. Quant à la lettre : un avant-poste militaire n’a rien à voir avec une colonie de peuplement civile, et la transformation d’un avant-poste militaire abandonné en une colonie civile permanente revient à transformer un site créé temporairement, aux besoins et à l’usage limités, en quelque chose de totalement différent, avec les implications juridiques, sécuritaires, financières, structurelles et politiques qui s’y attachent. Quant à l’esprit : l’engagement pris par Israël de ne pas créer de nouvelles colonies l’a été en signe de bonne foi et de soutien à un processus de paix, engagement fondé sur l’idée que toute expansion des colonies sapait les chances de parvenir à une solution à deux Etats. Le fait de chercher à exploiter un point technique douteux pour circonvenir un engagement sans ambiguïté aurait des conséquences ennuyeuses.

Quel est l’historique de Maskiyot ?

Maskiyot est ce qu’on appelle en hébreu un avant-poste du « Nahal » (acronyme en hébreu de « No’ar h’aloutz loh’em, Jeunesse pionnière combattante »), terme qui remonte à une terminologie d’avant la création de l’Etat et qui fut adopté par l’armée israélienne. Entre autres actions, les unités du Nahal ont créé des avant-postes militaires en Cisjordanie. Entre 1967 et 1977, 21 colonies ont été créées dans la Vallée du Jourdain et sur son versant occidental (toutes sous un gouvernement travailliste).

La 1e colonie, Qalya, a été créée en 1968 en tant qu’avant-poste du Nahal. Qalya et d’autres avant-postes du Nahal ont été ultérieurement transformés en colonies civiles, phénomène qui est devenu le modèle du développement des colonies dans la Vallée du Jourdain.

En 1982, l’armée a créé Maskiyot. En 2002, l’armée a quitté Maskiyot et un séminaire prémilitaire religieux de quelques dizaines d’étudiants s’y est installé en résidence temporaire. Puis, en septembre 2005, la presse israélienne a rapporté que des colons, évacués de la colonie de la bande de Gaza de Shirat Hayam dans le cadre du désengagement, avaient l’intention de s’installer dans les lieux. L’information parlait aussi d’une vingtaine de familles qui comptaient déménager à Maskiyot peu après les fêtes d’octobre 2005, et du fait qu’une vingtaine de structures en préfabriqué seraient déménagées de la bande de Gaza et du nord de la Cisjordanie à Maskiyot pour pouvoir les loger pour un délai court. A plus long terme, les familles, rapportait la presse, s’attendaient à recevoir un logement permanent et des terres à cultiver.

Puis, Ariel Sharon, alors premier ministre, a ordonné que commence le processus de planification du site (vérification du statut juridique, préparation d’un plan maître pour la colonie, conçu pour pouvoir accueillir jusqu’à 100 familles). Le 12 mai 2005, les « limites municipales » de la colonie étaient annoncées par décret de l’officier du commandement central de Tsahal, organisme officiellement souverain dans les territoires occupés. Un plan maître pour 100 logements a été préparé, puis approuvé par l’autorité de planification, n’attendant que l’approbation du ministère de la défense pour être définitivement validé. Durant la dernière semaine de l’année 2006, il a été rendu public que le ministre de la défense d’alors, Amir Peretz, avait approuvé le plan et que la construction de 30 logements destinés à accueillir de nouveaux colons civils à Maskiyot allait démarrer.

Cette décision a été considérée largement, en Israël et par la communauté internationale, comme revenant à la création d’une nouvelle colonie. Face à de fortes critiques, aussi bien à l’intérieur d’Israël qu’à l’étranger, dont une critique précise de la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice, Peretz, au milieu de l’année 2007, a gelé la décision, et Maskiyot a disparu de l’ordre du jour, au moins provisoirement. Or, quelques mois plus tard, un groupe composé de 8 familles évacuées de la colonie de Shirat Hayam dans la bande de Gaza se sont installées dans des caravanes à Maskiyot, passant apparemment outre une autorisation de bâtir sur le site.

On n’a plus parlé de Maskiyot pendant un an, jusqu’au 23 juillet 2008, date à laquelle un journal publiait une annonce de la Haute commission de planification de l’Autorité civile qui informait le public de l’autorisation du plan n° 303 relatif à la construction de logements résidentiels à Maskiyot.

Ce plan aurait-il pu être annoncé sans l’autorisation du ministère de la défense ou du premier ministre ?

De nombreux articles consacrés à l’affaire Maskiyot font consciencieusement remarquer que ce plan (pas plus que le présent rapport) n’a pas été approuvé officiellement par le ministre de la défense Barak ni/ou par le premier ministre Olmert, comme il est requis pour que la construction commence. Mais cette description de la situation est inexacte. Aucun plan de colonie n’aurait pu avancer au point d’être approuvé par la commission clé du ministère de la défense puis annoncé par le ministère si les fonctionnaires du ministère n’avaient pas reçu le feu vert de Barak. Comme le fait remarquer à juste titre un article : "... Des fonctionnaires ont dit que la commission ministérielle n’aurait pas rendu sa décision sans que Barak n’ait eu l’intention d’autoriser la construction. » En théorie, Barak ou Olmert auraient encore la possibilité de geler le plan. Par exemple, dans certains cas, après l’autorisation finale d’un plan de construction dans les colonies de Cisjordanie, le ministre de la défense doit autoriser le début de sa mise en œuvre avant que les bulldozers ne se mettent au travail. Mais rien n’indique que Barak ait l’intention d’emprunter cette voie. En réalité, la perspective du ministère de la défense est clalrement résumée par la déclaration de l’un des fonctionnaires du ministère : « Maskiyot est une colonie existante et qui est sur la carte... L’endroit grouille de vie. Il n’y a aucune intention de revenir sur cette décision."

De même, le premier ministre Olmert a déclaré plus tôt dans l’année que tous les plans concernant les colonies exigeraient son autorisation finale. Dans ce cas précis, le ministère de la défense a lancé un défi en annonçant le plan Maskiyot. Une fois le plan annoncé, Olmert aurait pu s’en mêler immédiatement et exercer son autorité en gelant le plan, tuant ainsi la controverse dans l’œuf. Mais il ne l’a pas fait et rien n’indique qu’il le fera. De fait, il n’y a rien d’encourageant dans les déclarations de ses porte-parole, qui ne font que répéter qu’Israël "respectera tous [ses] engagements et qu’il n’y aura ni nouvelles colonies ni expansion de colonies existantes." Compte tenu des efforts consentis pour désigner Maskiyot comme une colonie existante (et non une nouvelle), et de la probabilité que la nouvelle construction sera située à l’intérieur des limites existantes de cette « colonie existante » (comme c’est le cas pour quasiment toutes les colonies, la superficie accordée à Maskiyot dépasse de plusieurs fois la zone actuellement bâtie), il n’y a rien dans cette déclaration qui indiquerait qu’Olmert a l’intention de geler ce plan.

Quelle est l’importance de ce plan en termes d’étendue de la colonisation dans la Vallée du Jourdain ?

Le plan Maskiyot est extrêmement important. En tant que chef du Conseil régional de la Vallée du Jourdain (organe de la colonisation dans la région), Doubi Tal a récemment déclaré à la radio : "Vingt logements dans la Vallée du Jourdain, c’est très important, car il n’y a que 1 000 logements pour Israéliens dans toute la région." Cela est d’ailleurs d’autant plus important que, dans pratiquement toutes les colonies de la Vallée, la population stagne ou décline.

D’un point de vue politique, cela est également d’une extrême importance. L’avenir de la Vallée du Jourdain est l’une des questions territoriales les plus importantes qui doivent être traitées pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Les actions unilatérales qui ont pour objectif de renforcer le contrôle d’Israël sur cette zone sapent les chances de parvenir à un accord de paix, y compris un accord dans le cadre duquel Israël conserverait une forme ou une autre de contrôle sur la région par un arrangement bilatéral avec les Palestiniens.

Le caractère des colons évoqués pour peupler Maskiyot rend ce plan encore plus problématique. Actuellement, les colons de la Vallée du Jourdain sont en général non idéologiques et, dans leur grande majorité, ils collaboreraient, pour ne pas dire soutiendraient un éventuel accord de paix qui exigerait d’eux qu’ils déménagent. Une nouvelle colonie dans cette région, peuplée de quelques-uns des colons idéologiques les plus extrémistes (catégorie à laquelle appartiennent quasiment tous les ex-colons de la bande de Gaza) modifierait de façon importante la couleur politique de la Vallée du Jourdain, compliquerait encore davantage de futures négociations et ouvrirait la porte à un afflux d’autres colons idéologiques. De fait, certains commentateurs ont suggéré que c’est en réalité l’un des objectifs, sinon l’objectif principal, de ce plan.

Historique de la colonisation de la Vallée du Jourdain

Techniquement, la Vallée du Jourdain se réfère à la zone située au pied de la chaîne montagneuse surplombant le Jourdain, qui coule du nord au sud et qui relie le lac de Tibériade à la mer Morte. Néanmoins, quand on parle de la Vallée du Jourdain, on parle en général d’une bande de terre bien plus large : bordée au nord et au sud par la ligne Verte, à l’est par la frontière jordanienne, et à l’ouest par la route 80, surnommée route Allon. Cette zone comprend la Vallée du Jourdain elle-même, ainsi que la zone côtière de la mer Morte et les versants est de la montagne. Quand nous utilisons le terme de « Vallée du Jourdain » dans cette analyse, c’est de cette zone dont nous parlons.

La colonisation y a débuté dès la fin de la guerre de juin 1967, sous l’impulsion du ministre de la défense d’alors, Ygal Allon. En juillet 1967, Allon a fait part au premier ministre Levi Eshkol de son plan qui consistait à renforcer le contrôle d’Israël sur ce qui paraissait alors des zones vitales de Cisjordanie. Selon le « plan Allon », Israël devait conserver la Vallée du Jourdain et les pentes orientales de la chaîne montagneuse qui court à travers la Cisjordanie (zone très peu peuplée par les Palestiniens), afin de protéger Israël d’une attaque arabe venue de l’Est. Des colonies devaient également être créées dans la zone, moyen de délimiter le territoire qui serait au bout du compte annexé à Israël.

Bien que le plan Allon n’ait jamais été officiellement adopté par un gouvernement israélien quelconque, il est devenu néanmoins de cadre de la politique du Parti travailliste vis-à-vis de la Cisjordanie. En 1968, Eshkol déclarait : « Le Jourdain est la frontière de sécurité d’Israël. » Entre 1967 et 1977, 21 colonies ont été créées dans la Vallée du Jourdain, toutes sous des gouvernements travaillistes. La colonisation de la Vallée du Jourdain s’est quelque peu calmée après 1977, en grande partie à cause du changement de politique du gouvernement israélien (désormais Likoud) qui permettait de coloniser des zones de Cisjordanie considérées auparavant comme hors limites. D’après le Bureau central de statistiques, il y a actuellement 27 colonies dans la Vallée du Jourdain, avec une population totale de 9 358 personnes.

Les colonies illégales (« avant-postes ») dans la Vallée du Jourdain

Il y a 9 colonies illégales. Trois d’entre elles sont situées de telle manière qu’elles encerclent, avec les colonies « autorisées » de Yitav et Na’omi, la ville de Jéricho par le nord et par le sud, et empêchent Jéricho de se développer en se reliant au village voisin d’Auja. Ces colonies illégales sont attirantes pour les colons idéologiques qui considèrent cette zone comme ayant une importance stratégique et qui doit demeurer sous contrôle israélien.

Le but apparent de ces colonies illégales est de relier les colonies isolées situées sur les flancs de la montagne à la Vallée du Jourdain. Certains colons et leurs partisans espèrent non seulement qu’Israël conservera, non seulement la Vallée du Jourdain, mais qu’il étendra des « doigts » dans le cœur de la Cisjordanie pour incorporer également ces colonies anciennes. Shaul Arieli, expert en cartographie, a écrit en août 2004 pour le Centre Jaffee d’études stratégiques : "Leur (celle des colons) hypothèse est que la Vallée du Jourdain, peu peuplée, qui constitue la « zone de sécurité orientale » d’Israël, ainsi définie par la « carte des intérêts vitaux d’Israël » approuvée par le gouvernement de Benjamin Netanyahou, pourra rester entre les mains d’Israël. Les colons souhaitent donc renforcer les localités situées le long de la route Allon, qui court sur la frontière de la Samarie orientale et de la Vallée du Jourdain jusqu’au sud de Jérusalem et créer ainsi un continuum de colonies « cousines » dans les zones élevées de la route Allon en érigeant plusieurs dizaines d’avant-postes. Par exemple, 17 avant-postes sont situés entre Ariel et Mevo Shiloh et jouxtent la route Allon, 6 avant-postes sont destinés à relier la colonie d’Itamar à l’est, vers les collines, et 14 relient Ofra et Beit El au nord de Jérusalem."

Existe-t-il ce qu’on pourrait nommer un « bloc de colonies de la Vallée du Jourdain » ?

Non. On se réfère occasionnellement au « bloc de la Vallée du Jourdain », en général dans le contexte d’arguments en faveur de la conservation de cette zone par Israël. Mais, pour dire les choses objectivement, les colonies de la Vallée ne constituent pas un « bloc » au sens des autres blocs colonies de Cisjordanie, où l’on peut discuter du fait que le groupe de colonies en question est ancré autour d’une ou de plusieurs colonies très importantes ; sont relativement proches les unes des autres ; partagent les mêmes infrastructures ; sont indissociables sur le plan social et/ou économique ; et représentent ensemble une importante population de colons, en général plus importante que celles des localités palestiniennes environnantes.

Dans le cas de la Vallée du Jourdain, il n’existe aucune colonie assez importante pour être considérée comme le point d’ancrage d’un bloc (aucune colonie ne dépasse 1 700 habitants). Les colonies sont en général éloignées les unes des autres, et disséminées sur une zone très vaste. Par exemple, la distance qui sépare la colonie de Mehola, la plus au Nord, de Mitzpe Shalem, la plus au sud, est de 90 km, soit pratiquement la longueur de la frontière entre la Cisjordanie et la Jordanie, y compris la mer Morte (distance à vol d’oiseau, la distance par la route est plus longue). Les colonies ne partagent aucune infrastructure autre que la route qui y passe et qui court sur toute la Cisjordanie. La vie économique et sociale des colons n’est entremêlée que de manière minimale. De fait, les colonies de cette zone appartiennent à trois différents conseils régionaux (qu’on peut comparer à des départements en France). Enfin, les colonies de la Vallée du Jourdain, considérées en groupe, ne constituent pas une grosse population de colons, sans même parler de masse critique. Même en ne tenant pas compte de la zone de Jéricho, la population palestinienne est bien plus importante que celle des colonies, malgré les aides massives et autres encouragements accordés depuis 41 ans pour inciter les Israéliens à s’y installer.

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Combien de Palestiniens habitent cette zone géographique ?

D’après le Bureau central palestinien de statistique, la population palestinienne dans la Vallée du Jourdain comptait en 2005 environ 53 000 personnes (ce chiffre comprend tous les villages sous gouvernorat de Jéricho ainsi qu’une poignée de villages des gouvernorats de Tubas et de Naplouse, mais non la ville de Naplouse elle-même). En outre, la zone abrite un nombre inconnu de Bédouins (probablement quelques milliers) au mode de vie semi-nomade.

Quelle est la situation dans la Vallée du Jourdain concernant la liberté de circulation et d’accès des Palestiniens ?

La liberté de circulation et d’accès pour entrer et sortir de la Vallée du Jourdain est particulièrement restreinte. L’armée a placé des check points sur toutes les routes qui mènent à la Vallée du Jourdain, et contrôle totalement les entrées et les sorties. Pendant longtemps (entre 2003 et 2005), la zone a été complètement fermée par l’armée. Seuls les Palestiniens habitant la zone (et dont les papiers le prouvent) étaient autorisés à y pénétrer. Aucun autre Palestinien ne le pouvait, quelque en fût la raison (familiale, commerciale ou de passage). A la suite d’importantes protestations, la situation aujourd’hui s’est quelque peu améliorée. Les Palestiniens qui ne résident pas dans la Vallée du Jourdain sont en général autorisés à y pénétrer, mais l’armée empêche toujours le passage de véhicules de Palestiniennes non-résidents. Ainsi, tout Palestinien qui ne réside pas dans la Vallée du Jourdain et souhaite y entrer doit emprunter des taxis spéciaux bénéficiant d’autorisations délivrées par l’armée. La ville de Jéricho est une exception : l’accès à la ville y est ouvert normalement. Cependant, les Palestiniens ne peuvent quitter Jéricho pour circuler dans le reste de la Vallée du Jourdain.

En outre, depuis quelques années, l’armée empêche l’accès des Palestiniens à la mer Morte. Un check point situé au sud de Jéricho (soit au nord de la mer Morte) empêche tout véhicule palestinien de pénétrer dans la zone. D’après des témoignages de soldats qui ont servi à ce check point, celui-ci a été établi sous la pression de colons israéliens qui tentent de développer des sites touristiques su la côte de la mer Morte. Ces colons craignent que les Israéliens hésitent à venir visiter leurs sites à cause de la présence de Palestiniens. Or, la mer Morte est traditionnellement un site très populaire pour les Palestiniens, en particulier depuis le début des années 90, quand Israël a commencé à interdire l’entrée des Palestiniens en Israël, bloquant ainsi de fait l’accès des habitants de Cisjordanie à la Méditerranée. Aujourd’hui, certains observateurs sont parvenus à la conclusion que, pour permettre aux colons de développer leurs sites touristiques, la totalité de la mer Morte a été rendue inaccessible aux Palestiniens. L’Association pour les Droits Civiques en Israël (ACRI) a saisi la Haute cour contre ce check point.

Quel est le pourcentage des terres de la Vallée du Jourdain qui sont contrôlées par les colonies ?

La quasi-totalité des terres de la Vallée du Jourdain, à part les zones bâties où se trouve la population palestinienne, a été placée sous la juridiction des conseils régionaux des colonies de la région (’Arvot Hayarden et Megillot). Cela veut dire que toute terre non encore définie comme appartenant à une colonie spécifique est malgré tout sous le contrôle des colonies par l’intermédiaire de leurs conseils régionaux (et donc hors de portée des Palestiniens). Dans certains cas, ces terres sont cultivées par des colons. Presque toutes les colonies, bien que n’abritant qu’un tout petit nombre d’habitants, disposent d’énormes territoires où elles exercent parfois une agriculture extensive (champs de grande superficie, serres, etc.).

En outre, la politique israélienne de démolition de maisons palestiniennes s’est concentrée tout particulièrement sur la Vallée du Jourdain. Si l’on ne considère que le premier quart de l’année 2008 (premier rapport qui a suivi la conférence d’Annapolis de novembre 2007 et la relance des pourparlers de paix), l’OCHA (Office des Nations unies chargé de la coordination des affaires humanitaires) notait dans son rapport de mai 2008 que "86% des démolitions dans la Zone C pour cause d’absence de permis de construire (107) ont concerné des locaux situés dans la Vallée du Jourdain". A l’intérieur même de la Vallée du Jourdain, certaines zones ont été particulièrement touchées par les démolitions de maisons. Le rapport de l’OCHA note, par exemple, que le 11 mars 2008, 12 bâtiments du village de Al Haddiya, au nord de la vallée, ont été détruits par Israël. L’OCHA observe que la plainte des villageois auprès de la Haute cour a été rejetée au motif que "1) les bâtiments concernés étaient situés dans une zone définie comme agricole par les plans de développement du Mandat britannique, et que 2) ces bâtiments représentaient une menace pour la colonie de Ro’i..." En outre, le sort du village de Al ’Aqaba a retenu l’attention, en partie grâce à une campagne menée par des militants locaux et internationaux. Le rapport de l’OCHA indique que" le village de Al ’Aqaba se trouve à la marge de la Vallée du Jourdain et s’étend sur 3 500 dounams de terres. Il est situé en totalité dans la Zone C, entre 2 bases militaires [...] 35 bâtiments sur les 45 que compte le village ont fait l’objet d’ordres de démolition pour cause d’absence de permis de construire..."

Pourquoi la politique israélienne est-elle aussi restrictive dans la Vallée du Jourdain ?

Les restrictions de circulation et d’accès dans la Vallée du Jourdain, combinées une politique restrictive d’usage des terres, ont abouti à une situation où l’opinion israélienne ne voit pas réellement la vallée de la même manière que le reste de la Cisjordanie. Les Israéliens qui circulent en voiture dans la région (historiquement, la route 90, axe principal de la Vallée du Jourdain, était, et dans une certaine mesure, demeure la route principale qu’utilisent les Israéliens depuis le sud d’Israël et Jérusalem pour se rendre en Galilée) ne voient pas beaucoup de Palestiniens emprunter cette route ou habiter sur ses bords. Ce qu’ils voient, ce sont d’autres véhicules israéliens, ou l’armée, et le long de la route du désert ou des terres agricoles israéliennes. Cette route étant gardée « libre » de tout trafic palestinien, les Israéliens et les touristes qui l’empruntent ont l’impression de circuler sur une route qui ressemble à n’importe quelle route en Israël. De manière plus générale, de nombreux Israéliens pensent encore que la Vallée du Jourdain devra rester éternellement aux mains d’Israël, car elle constitue une zone tampon vitale qui le sépare des Arabes à l’Est. Si l’on suit cette idée, la population palestinienne de la région (peu nombreuse et dispersée sur une énorme superficie) constitue, au mieux, un inconvénient qu’il convient de réduire, et au pire, un problème qu’il faut résoudre. La politique israélienne dans la région, historiquement et jusqu’aujourd’hui, semble chercher à réduire le nombre de Palestiniens dans la région tout en augmentant au maximum le contrôle d’Israël sur la terre et sur les axes routiers [1]

Où en est la Vallée du Jourdain dans le contexte d’éventuels accords de paix ?

Dans l’histoire des négociations, la Vallée du Jourdain a toujours eu un statut particulier. Traditionnellement, Israël l’a toujours considérée comme une zone tampon contre d’éventuelles agressions depuis l’Est (Jordanie, Irak). Aujourd’hui, beaucoup affirment que ce n’est plus pertinent, compte tenu du traité de paix avec la Jordanie et la disparition de la menace militaire irakienne. Quoi qu’il en soit, certaines personnalités israéliennes, au premier rang desquelles Benjamin Netanyahou, attribuent toujours une importance stratégique à la Vallée du Jourdain et parlent des colonies de la Vallée comme d’un bloc de colonies qui doit être conservé par Israël dans le cadre d’un accord politique (gardons à l’esprit qu’il ne s’agit en aucun cas d’un « bloc », comme nous l’avons vu ci-dessus).

Plus récemment, la Vallée du Jourdain a fait débat concernant le mur/barrière/clôture d’Israël en Cisjordanie. En mars 2003, au cours d’une visite de la barrière de séparation, Ariel Sharon avait déclaré son intention de construire une barrière à l’Est. Cette nouvelle portion de la clôture serait d’environ 300 km, depuis la ligne Verte au Nord, le long de la Vallée du Jourdain et de la route Allon pour aboutir dans les collines au Sud de Hebron. La carte d’origine, avec ce tracé, avait été publiée en octobre 2003 par le ministère de la défense, paraissait inclure une première étape de ce plan (...). Devant les protestations, aussi bien d’Israël que de l’étranger, le gouvernement a abandonné ce projet d’une barrière à l’Est, du moins pour le moment.

Pendant les négociations de 1999-2001 (Camp David, Taba, ndt), les propositions israéliennes plaçaient la Vallée du Jourdain sous différents niveaux de contrôle, une partie étant annexée à Israël et d’autres laissées sous contrôle israélien à travers des accords techniques à long terme, étant entendu que ces zones finiraient par passer sous une souveraineté palestinienne totale. Ces propositions furent rejetées par les Palestiniens, qui considèrent la Vallée du Jourdain comme leur unique réserve de terres utilisable par le futur Etat palestinien pour absorber un fort accroissement de population, dû à une croissance naturelle et à l’absorption de réfugiés. En outre, les Palestiniens considèrent le contrôle de leurs frontières comme un attribut important de souveraineté.

Au cours de ces négociations sur un accord de paix définitif, Israël a renoncé à ses exigences concernant la Vallée du Jourdain. Quand exactement cela s’est produit demeure un sujet de controverse entre les négociateurs (comme Dennis Ross) qui citent des propositions faites oralement faites par Israël fin juillet, pendant le sommet de Camp David. D’autres, comme Shlomo Ben-Ami), parlent des paramètres Clinton du 23 décembre 2000, acceptés par Israël (à Taba, ndt) qui parlaient de l’annexion par Israël de 4 à 6% de la Cisjordanie, chiffre en contradiction avec une annexion par Israël de la Vallée du Jourdain.

Enfin, l’Initiative de Genève désignait la Vallée du Jourdain comme faisant partie du nouvel Etat palestinien, mais la laissait en tant que dernier territoire dont Israël se retirerait [2]. Outre le déploiement de forces internationales sur les frontières de la Palestine, l’Initiative de Genève stipule : " Israël maintiendra une petite présence militaire dans la Vallée du Jourdain sous l’autorité de la Force Internationale » (article 5 - Sécurité, Evacuation, section iv).“