Une configuration perdant-perdant pour Israël

par Amos Oz

Traduction Michel Goldberg * pour LPM

Propos recueillis par Denis Stutte

Photo picture-alliance/ZB)

Deutsche Welle, le 30 juillet 2014

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« “L’offensive terrestre d’Israël est excessive” a déclaré Amos Oz à la radio allemande Deutsche Welle. Il critique également la stratégie du Hamas, voulant que les victimes, tant israéliennes que palestiniennes, renforcent à Gaza le pouvoir de l’organisation. »

Interrogé quant à ses propositions actuelles, il précise : « Je propose de nous rapprocher d’Abu Mazen et d’accepter les termes d’un accord – que le monde entier connaît – pour une solution à deux États ... », qui suppose « le retrait de la majorité des implantations... »

Et d’ajouter : « Lorsque Ramallah et Naplouse, en Cisjordanie, vivront dans la prospérité et la paix, je pense que le peuple de Gaza fera au Hamas ce que le peuple roumain a fait à Ceausescu. »

Amos Oz : M’autorisez-vous à commencer cette interview de façon atypique, en posant moi-même une ou deux questions à vos lecteurs et à vos auditeurs ?

Deutsche Welle : Allez-y !

Amos Oz :

La question 1 : Que feriez-vous si votre voisin, de l’autre côté de la rue, assis à son balcon, prenait son petit garçon sur ses genoux et commençait à tirer à l’intérieur de la chambre de vos enfants ?

La question 2 : Que feriez-vous si ce même voisin creusait un tunnel entre la chambre de ses enfants et celle de vos enfants avec l’intention de faire exploser votre maison ou de kidnapper votre famille ?

Avec ces deux questions en tête, je vous laisse poursuivre l’interview.

DW : Évidemment, vous êtes déjà au cœur de l’interview. Dois-je comprendre que vous vous positionnez comme durant la seconde guerre du Liban en 2006 et celle de Gaza en 2009, en soutenant l’offensive israélienne actuelle dans la bande de Gaza ?

AO : Non, je suis partisan d’une réaction militaire limitée et non pas d’une réaction militaire illimitée, comme je l’ai été en 2006 et plus tard lors de la précédente bataille à Gaza.

DW : Où se situe la limite entre ces deux options ?

AO : Il importe de détruire tous les tunnels, où qu’ils soient, et d’essayer de frapper les cibles du Hamas en évitant les civils.

DW : Mais n’y a-t-il pas là un problème ? Les tunnels constituent un système complexe et difficile à détecter. Les entrées sont cachées dans des constructions privées et publiques, en sorte que vous devriez les rechercher maison par maison ; et cela impliquerait des pertes civiles. Le même raisonnement peut être tenu pour les lance-roquettes dans les zones habitées.

AO : Certes, j’ai bien peur qu’il n’y ait pas de méthode, quelle qu’elle soit, pour éviter les pertes civiles parmi les Palestiniens aussi longtemps que notre voisin, de l’autre côté de la rue, prend son petit garçon sur ses genoux et commence à tirer à l’intérieur de la chambre de vos enfants.

DW : L’analogie avec l’enfant sur les genoux est-elle appropriée à la situation réelle ? La population est très dense à Gaza et les positions du Hamas se trouvent inévitablement dans des zones habitées.

AO : Oui, c’est la stratégie du Hamas. C’est pourquoi on peut parler d’une configuration perdant-perdant pour Israël.

Plus il y aura de victimes israéliennes, mieux ce sera pour le Hamas. Plus il y aura de victimes palestiniennes, mieux ce sera pour le Hamas.

DW : Selon vous, l’offensive terrestre actuelle est-elle limitée ou illimitée ?

AO : Je pense qu’elle est excessive par certains aspects. Je n’ai pas d’information détaillée sur ce qui se passe sur le terrain actuellement, mais à en juger par les frappes faites par l’armée israélienne dans Gaza, je pense que l’on peut dire que l’action militaire est excessive par certains aspects. Elle est justifiée, mais elle est excessive.

DW : Que proposez-vous ?

AO : Je propose de nous rapprocher d’Abu Mazen [le président palestinien Mahmoud Abbas, ndt] et d’accepter les termes d’un accord – que le monde entier connaît – pour une solution à deux États et une coexistence entre Israël et la Cisjordanie : deux capitales à Jérusalem, un accord sur des modifications territoriales et le retrait de la majorité des implantations juives de Cisjordanie.

Lorsque Ramallah et Naplouse, en Cisjordanie, vivront dans la prospérité et la paix, je pense que le peuple de Gaza fera au Hamas ce que le peuple roumain a fait à Ceausescu. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais cela adviendra, pour la simple raison que le peuple de Gaza sera jaloux de la liberté et de la prospérité de ses frères et sœurs en Cisjordanie, dans l’État de Palestine. Voilà, de mon point de vue, quelle est la solution, et j’ai bien conscience qu’elle n’adviendra pas sous 24 ou 48 heures.

DW : Pouvez-vous imaginer un État palestinien qui ne soit pas hostile à Israël ?

AO : Absolument. La majorité des Palestiniens ne tombera pas amoureuse d’Israël, mais ils accepteront, en serrant les mâchoires, que les Juifs israéliens restent ici, comme la majorité des Israéliens accepteront, sans joie et en serrant les mâchoires, que les Palestiniens sont ici pour y rester. Ce n’est certes pas une lune de miel, mais simplement un divorce équitable, comme cela s’est fait entre la Tchéquie et la Slovaquie.

DW : Mais cela ne cadre pas avec l’image d’un État palestinien avec une économie en grandes difficultés, un gouvernement faible sans pouvoir sur les groupes radicaux, et qui pourrait se servir de l’hostilité à Israël pour se maintenir au pouvoir.

AO : Cela dépendra de l’assistance et de l’aide en matériel que le nouvel État palestinien obtiendra d’Israël, des riches États arabes et du reste du monde.

DW : Beaucoup de gens pensent que la solution à deux États est morte parce que les constructions dans les implantations ainsi que les routes en Cisjordanie pénètrent profondément sur ce territoire.

AO : Oui, mais j’ai vu comment, il y a quelques années, le Premier ministre Ariel Sharon a défait toutes les implantations juives ainsi que tous les postes militaires de Gaza en 36 heures, et sans verser de sang. Je ne prétends pas que cette opération pourra se répéter de la même manière en Cisjordanie, mais je pense que rien n’est irrévocable sur terre, hormis la mort.

DW : Mais que faites-vous du soutien puissant des colons dont bénéficie l’actuel gouvernement de droite ?

AO : C’est un gouvernement de droite qui repose sur un parti centriste et colombe, le parti Yesh Atid. Et l’avenir de ce gouvernent de droite est entre les mains de ce parti centriste et plutôt pacifiste.

DW : Vous venez de nous présenter une solution à long terme. Mais à quoi pourrait ressembler un accord à court terme ?

AO : Les hostilités ne s’arrêteront, malheureusement, que lorsque l’une des parties, ou les deux, seront épuisées. Ce matin, je lisais soigneusement la Charte du Hamas. Elle nous dit que le Prophète ordonne à tout musulman de tuer tout juif, où qu’il se trouve. Il cite Les Protocoles des Sages de Sion et affirme que les juifs contrôlent le monde par leur emprise sur la Ligue des Nations, puis sur les Nations unies, que les juifs sont à l’origine des deux guerres mondiales, et aussi que les juifs contrôlent le monde entier grâce à leur argent.

Si je voyais péniblement se dessiner une perspective de compromis entre le Hamas et Israël, je serais un homme de compromis exceptionnel. Mais même un homme de compromis ne peut pas se rapprocher du Hamas et lui dire : « Faisons chacun la moitié du chemin, et Israël pourra exister les lundis, les mercredis et les vendredis. »

DW : Actuellement, le Hamas exige la levée du blocus de la bande de Gaza…

AO : Je suis absolument d’accord. Je pense que le blocus doit être levé. Je pense que d’immenses investissements internationaux, arabes et israéliens, doivent être faits dans la bande de Gaza, en échange d’une démilitarisation effective. C’est une proposition qu’Israël devrait faire sans délai.

DW : Cela ne signifierait-il pas que les attaques aux roquettes constituent un moyen efficace afin d’exercer une pression sur Israël ?

AO : Si la démilitarisation de Gaza est effective, je suis certain que 80% des Juifs israéliens accepteront un tel accord, même dans leur état d’esprit actuel.

DW : Faites-vous partie des 85% d’Israéliens qui veulent que l’offensive actuelle se poursuive jusqu’à la destruction totale des tunnels et des lance-roquettes ?

AO : La seule alternative à l’opération miliaire israélienne est de faire comme Jésus-Christ et de tendre l’autre joue. Je n’ai jamais été d’accord avec Jésus-Christ pour tendre l’autre joue à l’ennemi. Contrairement aux pacifistes européens, je n’ai jamais pensé que le pire ennemi dans le monde est la guerre. À mon sens, le pire ennemi est l’agression, et le seul moyen de repousser l’agression est malheureusement la force. C’est là que réside la différence entre un pacifiste européen et un Israélien qui veut la paix, comme moi.

Laissez-moi ajouter une anecdote : un proche parent qui a survécu au génocide nazi à Theresiendstadt en 1945 rappelait souvent à ses enfants et petits-enfants que sa vie n’avait pas été sauvée en 1945 par des pacifistes défilant avec des pancartes et des fleurs, mais par des soldats et des engins de guerre.

DW : Quels sont les effets de ces hostilités permanentes sur les gens ?

AO : Ils sont très mauvais. La haine, l’amertume, la suspicion, la méfiance augmentent. Mais c’est le cas pour toute guerre. Il est classique, et sentimental, d’espérer que les ennemis finiront par se comprendre, par s’aimer, et finalement par se réconcilier pour faire la paix. Mais dans l’histoire, les choses se passent pas comme cela. Les ennemis, avec leurs cœurs emplis de haine et d’amertume, finissent par signer un traité de paix en serrant les mâchoires et avec des sentiments de revanche. Ensuite, avec le temps, l’émotion s’émousse graduellement.

DW : Vous avez écrit il y a 50 ans qu’une « occupation, même si elle est inévitable, est une occupation qui corrompt ».

AO : Je ne suis pas toujours d’accord avec moi-même, mais ici, je suis d’accord. L’occupation corrompt, même lorsqu’elle est inévitable. La brutalité, le chauvinisme, l’esprit étroit, la xénophobie sont les symptômes classiques des conflits et de l’occupation. Cependant, l’occupation israélienne en Cisjordanie n’est plus inévitable.

DW : Si vous n’aviez pas commencé l’interview, je vous aurais demandé : comment allez-vous ?

AO : Personnellement, pas très bien. Je rentre juste de l’hôpital après trois opérations, et je reprends des forces à la maison, entre une sirène qui annonce une attaque aérienne et la suivante. Pendant les alertes, nous allons nous abriter et nous attendons quelques instants. Puis nous poursuivons le cours de nos vies jusqu’à l’alerte suivante.

DW : Vous n’aviez pas la possibilité de vous abriter pendant les alertes à l’hôpital… Cela semble terrifiant.

AO : Non. J’ai déjà vécu une longue vie, et j’ai moi-même été sur le champ de bataille à deux reprises. Cela ne devient terrifiant que lorsque je pense à mon petit-fils.

DW : Jusqu’à quel point les Israéliens peuvent-ils se sentir en sécurité ?

AO : Jusqu’à quel point les Juifs peuvent-ils se sentir en sécurité sur cette planète ? Je ne parle pas ici des vingt ou des cinquante dernières années, mais des 2000 dernières années. Je vais maintenant vous dire quels sont mon espoir et ma prière pour le futur d’Israël.

Je voudrais qu’une fois pour toutes, Israël n’apparaisse plus à la Une des journaux du monde entier à propos de conquête, d’occupation ou de construction d’implantation. Je voudrais qu’on parle d’Israël dans les suppléments consacrés à la littérature, à l’art, à la musique ou à l’architecture. Tel est mon rêve pour le futur.

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* Michel Goldberg est maître de conférences en biochimie, HDR, à l’université de La Rochelle.

Il a écrit L’antisémitisme en toute liberté, à paraître le 15 septembre avec une préface de Daniel Mesguich et une postface de Serge Klarsfeld aux éd. Au bord de l’eau, dans la coll. “Judaïsme” dirigée par Antoine Spire.