Supplique aux intellectuels israéliens

Thème : Abbas pour partenaire ?

par Zvi Bar’el

Un nouveau type de discours en train de se développer dans le monde arabe au sujet de la question palestinienne. Du côté israélien, il faut y être attentif et y répondre

Haaretz, 30 décembre 2001

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

"Il appartient aujourd’hui à Arafat de proposer une initiative politique, qui démontre que les Palestiniens ont un plan de paix. Cette initiative prouverait que Sharon ne dispose d’aucun plan de la sorte. Ce serait la seule façon pour Arafat de surmonter les défaites politiques qu’il a subies depuis le 11 septembre".

Ces lignes n’ont pas été écrites par un Israélien de gauche désespéré. Elles sont tirées d’un article écrit par un éditorialiste libanais dans le journal Al-Mustaqbal, que dirige le premier ministre libanais Rafik Hariri. Cet article est peut-être l’un des plus modérés parmi ceux qui ont paru dans la presse arabe ces derniers jours, au sujet du "dilemme palestinien" et de la meilleure façon - par des moyens politiques - d’en sortir.

Le même jour, Jubran Tawini, dans son journal Al-Nahar, a adopté un ton bien plus acerbe pour fustiger le "Jour de Jérusalem" organisé par le Hezbollah au Liban. Tawini y exprime son degoût pour cette parade à grand spectacle, au cours de laquelle les membres du Hezbollah brandissaient des portraits de l’ayatollah Khomeini et du chef religieux actuel de l’Iran, l’ayatollah Khamenei, et criaient des slogans en faveur du Hamas et du Djihad Islamique.

"Ces scènes, que certains veulent confondre avec le Liban, n’ont absolument rien à voir avec le Liban. Ce qu’ils (le Hezbollah) ont fait ne représente pas le Liban, ni ses musulmans, ni même sa communauté chiite. C’est vrai, nous sommes aux côtés des Palestiniens, et nous devons être aux côtés de la direction palestinienne, représentée par Yasser Arafat. Mais je ne pense pas que notre rôle soit de libérer la Palestine, ni de procéder à des actions (militaires) telles que celles que dont nous avons entendu parler dans un discours de vendredi. La manière de libérer la Palestine et de construire un Etat palestinien est l’affaire des Palestiniens", écrit Tawini.

Ce ne sont pas des articles isolés, et l’on peut en trouver de nombreux semblables dans la presse jordanienne et du Golfe. "Nous commençons à discerner une certaine impatience envers toutes sortes d’organisations qui entreprennent d’assumer le rôle des Etats et des gouvernements", note un éditorialiste jordanien. "Il est de plus en plus clair que ces organisations font non seulement le jeu de Sharon, mais de plus, causent aux Etats qui les ’accueillent’ le fort désagrement d’être étiquetés ’pays soutenant le terrorisme’".

Un changement important, au moins dans son étape formelle, semble avoir eu lieu lors de la réunion des ministres des Affaires Etrangères de la Ligue arabe qui s’est tenue la semaine derniere au Caire. A cette occasion, on a pu assister à un debat quasi public entre l’Egypte, la Jordanie et l’Autorité palestinienne d’une part, et la Syrie et le Liban d’autre part. Jeudi dernier, un autre grave désaccord s’est produit entre la Syrie et l’Autorité palestinienne concernant le cessez-le-feu, le représentant de l’Autorite palestinienne rejetant la position syrienne selon laquelle Arafat se serait soumis aux pressions conjuguées d’Ariel Sharon et des USA. Il fut alors rappelé à Arafat, dans des termes denues d’ambiguité, que la profondeur stratégique dont il jouissait dans le monde arabe n’existait plus.

Le nouveau type de discours en train de se développer dans le monde arabe au sujet de la question palestinienne est pour l’instant sur deux niveaux : d’un côté, on descend Arafat en flammes, de l’autre, Sharon est évidemment la source de tous les maux. Mais par-dessous, à peine discernable, se trouve une supplique à l’opinion publique israélienne, aux intellectuels et a la société israélienne, perçue encore comme un corps compact sur lequel il est vain de compter. Aux yeux des auteurs arabes, Sharon et la société israélienne ne font qu’un.

"Regardez les changements qui sont en train de se produire", écrit un intellectuel égyptien, qui cherche quelque chose à quoi se raccrocher, "la seule société qui ne procède pas à un quelqonque examen de conscience, qui n’essaye pas de clarifier ce que peut être le nouvel ordre mondial après le 11 septembre, qui est encore enfermée dans ses abris mentaux, c’est la société israelienne. L’Islam se demande en quoi il s’est fourvoyé, les Arabes pansent leurs plaies, et les Palestiniens passent à une nouvelle phase. Mais de vous, nous n’entendons rien d’autre que les déclarations de Sharon et les menaces de Lieberman (ministre du cabinet Sharon, extrême-droite). Votre opinion est muette".

Le fait que les intellectuels israéliens se désinteressent du conflit israélo-palestinien est peut-être compréhensible, mais n’est plus acceptable. Ces articles ne peuvent rester sans réponse, alors qu’ils sont à la recherche d’un écho en Israël aux changements qu’ils reflètent. Critiquer Sharon pour ne pas avoir permis à Arafat d’assister à la messe de minuit a Bethléem n’est rien de plus qu’une réaction au niveau tactique, rien de plus que ce que l’on appelait autrefois de la propagande.

Il serait peut-être bon de sortir des abris avec une alternative aux réactions laconiques et néanmoins sanglantes de Sharon. Il y a de l’autre côté des gens qui l’attendent.