Sderot, aussi loin que La Nouvelle-Orléans

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne Médias, Internet

Ha’aretz
mis en ligne le 24 mai 2007
par Na’ama Sheffi

Sderot, ville-mosaïque, et ses Qassam n’intéressent pas les médias israéliens, sauf quand il s’agit de diffuser les messages convenus et de "pleurer sur les malheurs des autres". Et la ville est "rejetée aux marges de la société" israélienne. En attendant, le Hamas et le Jihad ont promis de vider Ashkelon (touchée 2 fois aujourd’hui) comme Sderot, dont 1/3 des habitants sont déjà partis

Ha’aretz, 23 mai 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Les habitants de Sderot et des villages alentour ont connu six mauvaises années. De temps en temps, grâce à leurs voisins de l’autre côté de la frontière, ils font l’objet d’une certaine couverture médiatique. Tant que la récolte des roquettes ne dépasse pas un certain seuil, la rubrique quotidienne des désastres dans les infos est consacrée à ces tuyaux volants et bruyants, dont les dommages physiques qu’ils causent sont moindres que les dommages psychologiques et ceux subis par l’image d’Israël. De leur côté, les Gazaouis ont remarqué que la population relativement dense de Sderot constitue une cible bien plus efficace que les poulaillers des kibboutz et des moshavs des environs. Pour les Israéliens, Sderot est pauvre, à la fois en biens et en esprit.

Les caméras viennent à Sderot comme des colonialistes vont chez les indigènes : quand un enfant a peur que personne ne vienne à sa bar-mitsva, quand des psychologues de Tel-Aviv viennent apporter un soutien hebdomadaire à ceux qui en auraient besoin tous les jours, et quand des ministres viennent tapoter la tête des habitants, leur dire "tss-tss" et repartent en laissant derrière eux le malheur en l’état, dans le meilleur des cas.

Les gens en colère qui insultent le gouvernement et exposent leurs blessures au corps et à l’âme ne sont que le reflet de la routine des "événements sécuritaires". Les attentats dans les grandes villes sont toujours inattendus, mais à Sderot, les Qassam pleuvent avec une régularité terrifiante depuis six ans.

Régulièrement, Sderot fournit des images "à fort contenu humain" : une femme qui calme sa respiration avec l’aide d’un expert en traumatismes venu du Nord, un homme qui, de colère, découvre la cicatrice sur son ventre, souvenir de l’armée, des adolescents en adoration devant le milliardaire qui envoie ses messages en mauvais anglais [1]. Dans le meilleur des cas, ce qu’on voit, c’est le côté coloré de Sderot, petit paradis culinaire de différents groupes ethniques qui ne peuvent pas se payer un loyer au centre du pays.

Le travail du plus grand institut public d’Israël à l’intérieur de la ligne Verte, l’Institut Sapir, ainsi qu’une excellente cinémathèque, font pâle figure à côté des Qassam. Des étudiants dynamiques et sérieux, des habitants instruits et politisés, conscients des complexités de la situation et qui ne souhaitent pas la mort de 250.000 Palestiniens, cela est, semble-t-il, trop ordinaire pour attirer les médias. Des gens comme cela, on les interviewe dans les studios à air conditionné de Tel-Aviv ou de Jérusalem. En général, ils ont un titre ronflant, de l’armée, de la Knesset ou de l’université.

On interviewe rarement les habitants des kibboutz et des moshavs de la région près de Gaza. Ils ont subi pas mal de tirs, mais pour la plupart, ils réagissent avec retenue et modération, ce qui ne correspond pas très bien aux reportages, quand il s’agit du Sud [2].

Rarement, la caméra s’attarde sur un individu à l’air trompeur, torse nu, qui semble et qui sonne comme un "indigène". Il analyse froidement la situation à Sderot. Sderot sert de décharge publique, sa situation ne changera jamais, entend-on en général. Mais, au lieu de nous balancer ces affirmations mille fois entendues, lui lance un appel qui se dissipe immédiatement dans une atmosphère saturée de mots cruels. Il semble que, comme le corps humain a besoin d’un foie pour exsuder les poisons, la société ait besoin d’un site comme Sderot pour servir de canal hypocrite où l’on pleure sur le malheur des autres.

Sderot est aussi loin de Tel-Aviv que l’est Zikhron Yaakov [3], mais dans l’esprit des décideurs, Sderot est beaucoup plus loin, comme l’était La Nouvelle-Orléans de Washington lors de l’ouragan Katrina. Sderot est une ville de minorités ethniques qui produisent de la bonne musique, et qui en sont récompensées en étant rejetées aux marges de la société.