Pourquoi Israël penche à droite

Thème : Politique intérieure israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 22 juillet 2010
par Carlo Strenger

Haaretz 22 juillet 2010

[Pour la troisième fois depuis les accords d’Oslo, Israéliens et Palestiniens vont se retrouver la semaine prochaine à Washington pour entamer des négociations directes. La première fois c’était en 2000 entre Barak et Arafat à Camp David, la seconde fois entre Olmert et Abbas en 2008. Dans ces deux cas, les leaders israéliens très affaiblis politiquement n’étaient pas en mesure de prendre les décisions difficiles qui s’imposaient. Que fera Netanyahu qui, lui, bénéficie aujourd’hui d’un large soutien populaire ? Carlo Strenger, professeur de psychologie à l’Université de Tel Aviv et chroniqueur régulier dans Ha’Aretz, analyse la situation psychologique du public israélien et nous donne une grille de lecture pour comprendre la tactique d’Obama.]

Pourquoi Israël penche à droite

Ha’aretz 22 juillet 2010

Traduction : Yoël Amar pour La Paix Maintenant

http://www.haaretz.com/blogs/streng...

Israël a sombré dans un isolement toujours plus grand ces dernières années. Depuis que Benyamin Netanyahou est revenu aux affaires en 2009, cette situation s’est largement aggravée. La communauté internationale est supposée être amadouée par la tactique suivante : dès que la question de la colonisation est mise sur la table, Netanyahou réplique en évoquant la menace du programme nucléaire iranien. Il considère que le monde fait face à une situation comparable à celle de 1938, et que son attitude ressemble à celle de Neville Chamberlain tentant d’apaiser Hitler. Le monde ne gobe pas les arguments de Netanyahou. Sa politique des faux-fuyants vis-à-vis du processus de paix est perçue comme une ruse cynique camouflant une intention véritable de conserver les territoires occupés.

Cette explication ne tient cependant pas suffisamment compte du fait que la rhétorique de Netanyahou épouse parfaitement l’état d’esprit paradoxal de l’électorat israélien. Les sondages nous montrent constamment que 70% des Israéliens sont favorables à une solution à deux Etats. Dès lors, pourquoi la population israélienne penche-t-elle toujours plus vers la droite depuis dix ans ? Pourquoi Netanyahou est-il si populaire en Israël ? Et pourquoi l’opinion israélienne est-elle à ce point incapable d’accepter les critiques sur la politique menée ?

Ce phénomène peut être compris comme une tendance universelle de l’esprit humain découverte par la recherche en psychologie existentielle depuis une vingtaine d’années. Sous l’effet d’une menace, et particulièrement d’une menace mortelle, les humains tendent à réagir psychologiquement en se retranchant sur leurs visions des choses. Ces positions, qui incluent les discours identitaires sur le bon droit, deviennent de plus en plus rigides dans ces circonstances, conduisant à toujours plus de méfiance, de haine et de préjugés envers les autres « factions ». Toute critique de son camp ou de ses positions est alors catégoriquement rejetée.

Cette théorisation du virage à droite de la société israélienne reflète la sensation d’une menace existentielle. Pour un observateur extérieur, cela peut sembler absurde, si l’on a conscience qu’Israël est une puissance militaire régionale d’envergure, disposant de l’arme nucléaire, tandis que les Palestiniens n’ont même pas d’ armée. Il n’en demeure pas moins que les sondages montrent régulièrement que les Israéliens s’inquiètent profondément pour la survie du pays.

Une partie de l’explication est évidente : deux menaces réelles sont apparues ces dernières années. La première est la possibilité que l’Iran accède au statut de puissance nucléaire, une éventualité que la plupart des Israéliens considèrerait comme une catastrophe. La seconde menace provient de groupes comme le Hezbollah et la Hamas, qui sont passés de la tactique des attentats-suicides au bombardement à la roquette sur Israël. Pour la première fois depuis 1973, l’Etat d’Israël fait face à une menace militaire contre laquelle il n’y pas de réponse immédiatement efficace. En conséquence, Israël a lancé deux attaques massives, au Liban en 2006 et contre la bande de Gaza à la fin de 2008 avec l’idée que le prix à payer pour ces bombardements doit être une vague de destruction à grande échelle. Cela a évidemment conduit à un isolement international sans précédent. L’électorat israélien a réagi a cette série d’événements exactement comme le prédit la psychologie existentielle : pendant l’opération « plomb durci  », les Israéliens étaient incapables de tolérer la moindre critique concernant les destructions massives à Gaza, et aux élections de 2009, la droite a triomphé tandis que la gauche était balayé. On tombe alors dans un cercle vicieux où Israël a l’impression que les menaces existentielles ne sont pas prises en compte. Les électeurs se tournent alors vers les dirigeants qui abordent le plus ces questions, mais qui de ce fait renforcent encore cette peur. La communauté internationale devient toujours plus critique, ce qui renforce l’isolement d’Israël et donc son angoisse quant à son existence.

La conséquence de tout cela est très dommageable. La meilleure manière pour Israël de réduire la menace du Hamas et du Hezbollah et de contrer l’influence de l’Iran au Moyen Orient est de répondre à l’initiative de paix de la Ligue Arabe. Si Israël normalisait ses relations avec les pays arabes et la plupart des pays musulmans, avec la Syrie en particulier, le Hezbollah et le Hamas seraient si isolés qu’ils ne pourraient plus avoir recours à la violence armée et devraient reconnaître le droit à l’existence d’Israël. Choisir cette voie exige d’Israël qu’il prenne un risque assumé, et qu’il mise sur la dynamique d’un processus de paix. Mais c’est précisément ce qu’Israël est incapable de faire après le traumatisme qu’a constitué la seconde intifada et le bombardement du sud d’Israël par le Hamas. Les Israéliens préfèrent l’isolement international plutôt que de dépendre de partenaires arabes pour sa sécurité. Existe-t-il un moyen de sortir Israël de sa méfiance croissante envers le monde extérieur ? Les expériences de psychologie existentielle suggèrent deux méthodes : la première est évidemment de réduire la menace existentielle, qu’elle soit une réalité ou seulement un sentiment. La seconde est de réduire le sentiment d’isolement.

L’administration Obama a mis en pratique ces deux techniques. En renforçant la coopération en matière de sécurité avec Israël, en augmentant son aide militaire, particulièrement en associant Israël à son système de bouclier anti-missile développé pour parer la menace de missiles de courte portée, tels que ceux utilisés par le Hezbollah et le Hamas. Obama a également changé son fusil d’épaule avec Netanyahou en l’accueillant chaleureusement à Washington après presque un an de relation glaciale. Selon la plupart des observateurs, cela ne reflète pas un changement de politique. Obama est résolu à mettre en œuvre une solution à deux Etats, mais il est arrivé à la conclusion qu’enlacer Israël mènera plus sûrement à cette fin que de l’isoler.

La vraie question est de savoir si cela aura une influence quelconque sur les conceptions de Netanyahou en matière de sécurité, ce dernier considérant qu’Israël doit maintenir certaines zones de Cisjordanie sous contrôle pour pouvoir parer à toute attaque militaire en provenance de l’Est. Dès lors que cela empêche les Palestiniens de disposer d’un territoire continu, cela sera inacceptable pour eux et pour la communauté internationale. Personne ne connait la stratégie à long terme de Netanyahou, et parfois je me demande même s’il en a une. Mais il y a un moyen simple de mesurer un éventuel changement. La tension monte ces derniers temps entre Netanyahou et son ministre des affaires étrangères d’extrême droite Avigdor Lieberman. Le jour où Netanyahou formera une nouvelle coalition en remplaçant Lieberman et les faucons du parti Israël Beitenou par le parti Kadima de Tzipi Livni, nous aurons un indicateur fort d’un authentique progrès vers une solution avec les Palestiniens.