Les ultra-orthodoxes face à une guerre des cultures ?

Thème : Politique intérieure israélienne Thématiques religieuses, laïcité Israël : quel sionisme ? quelle identité ?

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 12 août 2005
par Yossi Elituv

il y a une vingtaine d’années, les ultra-orthodoxes étaient politiquement dans le camp des "colombes". Aujourd’hui, ils sont, dans leur immense majorité, opposés au désengagement. Comment expliquer ce phénomène ? Cela vaut la peine de lire cet article du rédacteur en chef d’un magazine ultra-orthodoxe, car il fournit des pistes de réflexion et donne un reflet, semble-t-il fidèle, de l’état d’esprit de cette importante communauté sur laquelle circulent beaucoup d’idées reçues

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Ynet, 12 août 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Quand les historiens se pencheront sur l’été troublé de l’année 2005, "l’Eté du Désengagement", ils se trouveront face à un fait troublant : la communauté ultra-orthodoxe, forte d’environ 600.000 personnes, aura été à la pointe de la campagne anti-désengagement. Malgré la présence dans la coalition Sharon du parti ultra-orthodoxe (Degel Hatorah), l’opinion et les leaders communautaires s’opposent avec force au désengagement.

Il ne fait aucun doute que la communauté ultra-orthodoxe dans son ensemble s’est alignée sur les positions de ses cousins idéologiques (les religieux nationalistes favorables aux colonies) pour mener avec eux un combat de résistance au processus, puissant et sans concessions.

Quels processus sont à l’oeuvre derrière ce phénomène ? Quelles forces mystérieuses unissent le rabbin Obadia Yossef, une colombe qui a soutenu les accords d’Oslo, le rabbin Yossef Elyashiv, l’un des grands juges de la communauté ultra-orthodoxe, et le rabbin Mordekhaï Eliyahou, le rabbin des colons ?

Cet étonnant unanimisme n’est pas nécessairement l’expression d’une croyance inébranlable en une Terre d’Israël indivisible. Contrairement aux idées reçues, la forte opposition au retrait des communautés religieuses et ultra-orthodoxes ne se fonde pas sur les écrits messianiques du rabbin Tzvi Yehouda Kook [1].

Les sondages effectués à Jérusalem et à Bnei Brak [2] indiquent, de façon surprenante, qu’une partie importante de la communauté ultra-orthodoxe est prête à rendre des territoires dans le cadre d’un accord de paix. Concernant le débat sur les futures frontières de l’Etat d’Israël, l’opinion y est segmentée de la même manière que la population israélienne en général.

Les véritables forces à l’oeuvre dans le changement d’attitude de la communauté ultra-orthodoxe vis-à-vis du désengagement sont de deux natures. L’une est à rapporter au débat public de façon générale, l’autre tient au plan de désengagement.

"L’Alliance des Victimes"

La première n’est pas nouvelle. Elle tient essentiellement à l’idée que, dans un Israël tribal et en pleine confusion, on est considéré comme étant de droite même si l’on ne pense pas que la Terre d’Israël s’étend sur les deux rives du Jourdain.

Si l’on est religieux, de quelque manière que ce soit, et si l’on appartient à une couche socio-économique défavorisée, on est de droite. La classification de "droite" et de "gauche" repose sur quatre facteurs : la couche socio-économique, la religion, l’origine ethnique et l’affiliation politique, dans cet ordre. A gauche, il y a les riches, les ashkénazes, les laïques et les modérés ; à droite, les religieux, les orientaux, les pauvres et ceux qui sont politiquement à droite.

Si vous appartenez à trois de ces quatre groupes qui caractérisent la droite, il ne vous sera pas possible de participer à une manifestation pour la paix.

Les conflits idéologiques entre experts ès sécurité de droite et de gauche sur les avantages et les inconvénients du désengagement passent loin au-dessus de la tête de l’individu ultra-orthodoxe de base : il ne peut ni ne veut faire la distinction entre les arguments tous aussi complexes, rationnels et sûrs d’eux-mêmes, d’un Amos Giladi (représentant du ministère de la Défense) ou d’un Effie Eitam (député du Parti national religieux).

Ainsi, instinctivement, les ultra-orthodoxes sont entraînés vers le tribalisme : par exemple, si c’est Yossi Sarid (Meretz), clairement anti-religieux, qui représente la volonté de paix, je serai, moi, dans l’autre camp ; et si j’ai à choisir comme voisin entre Uri Avnery (célèbre pacifiste) et Bentzi Lieberman (représentant des colons), je choisirai d’habiter près de ce dernier, même si je ne suis pas d’accord avec lui politiquement, car, au moins, il ne menace ni ma foi ni ma manière de vivre.

Cette identification totale avec les colons est le résultat d’une alliance entre minorités culturelles en Israël, l’"Alliance des Victimes" [3] Dans la réalité israélienne d’aujourd’hui, un Juif qui sent que sa foi, son foyer ou sa conception du monde sont menacés, trouve une niche à droite et, inconsciemment, commence à répéter les formules de Lieberman. Sans même savoir si Atzmona est le nom d’une colonie ou celui d’une guerre.

Ce qui se passe actuellement renforce le lien entre foi et terre. La "rue" ultra-orthodoxe considère l’évacuation du Goush Katif comme un pas supplémentaire dans le "désengagement" du peuple vis-à-vis de son héritage. Le shabbat, le Talmud et la Bible sont abandonnés. L’éducation juive est déconsidérée. Et aujourd’hui, c’est la terre elle-même qui est désertée et des Juifs qui sont déracinés de leurs maisons.

Prolégomène à une guerre des cultures

Au-delà de cette "alliance des victimes", il existe un autre facteur, plus spécifique, qui explique mieux l’attitude "faucon" adoptée par les ultra-orthodoxes. Ce facteur est lié à l’actuelle crise sociale qui touche le camp religieux-national. Les ultra-orthodoxes sont choqués par l’indifférence des bourgeois israéliens face aux souffrances des colons.

Les règles qui cimentent une société doivent être respectées à tout prix, et quand le monde de quelques-uns s’effondre, leurs frères doivent leur tendre la main. Au lieu de quoi, une Tel-Aviv repue exulte.

Cette incompréhension, teintée de mélancolie, est encore renforcée lorsqu’on pense aux cibles : le consensus dit que c’est dans le secteur national-religieux que grandissent les futures stars d’Israël [4]. Israël ne pourra pas se passer de ces jeunes gens dévoués pour la prochaine guerre. Qui les remplacera ? Ce ne seront pas ces journalistes et ces députés qui seront prêts à renoncer aux services des jeunes sionistes religieux. On peut ne pas aimer le nationalisme extrême de ces jeunes gens, on peut être en désaccord avec les priorités et les valeurs du mouvement sioniste nationaliste. Mais, aujourd’hui, quel jeune est prêt à renoncer à une nuit confortable au nom d’un idéal ?

Les ultra-orthodoxes observent la manière dont sont traités les colons, et se demandent ce qui leur arrivera le jour où le conflit israélo-palestinien ne sera plus à l’ordre du jour, et où s’ensuivra une bataille autour de l’identité juive. Dans ce scénario, la minorité ultra-orthodoxe affrontera la nation tout entière.

Il semble que le conflit actuel ne fasse qu’annoncer un futur proche : un face-à-face entre la minorité ultra-orthodoxe et le gouvernement. Alors, on demandera aux Israéliens de décider des poids relatifs du judaïsme et de la démocratie, et Bnei Brak et Tel-Aviv s’affronteront. Dans ce cas de figure, les traces de sympathie que le gouvernement arrive encore à adresser aux colons auront disparu.