Le retrait, faute de mieux ?

Thème : Stratégie, défense, armée Renseignement, services secrets

Ha’aretz
mis en ligne le 26 février 2005
par Akiva Eldar

article basé sur le rapport remis au chef d’état-major des Forces armées israéliennes par un groupe de réflexion alliant d’anciens responsables du renseignement civil et militaire à des universitaires. Leurs conclusions soulignent la vanité du tout répressif et l’urgence d’une solution politique au long cours trouvant son instrument dans l’actuel plan unitéral de désengagement.

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Ha’aretz, 21 février 2005

Le retrait, faute de mieux ?

par Akiva Eldar

(d’après la trad. de Kol Shalom)

Au moment où nous écrivons ces lignes, dimanche matin [le 21 février], on peut dire que seule une catastrophe naturelle pourrait empêcher la décision du gouvernement d’approuver le plan de désengagement et, par la même occasion, le tracé de la clôture de séparation.

Aucun des membres du cabinet, dont un Prix Nobel de la Paix, ne remet en question l’hypothèse de base qui fonde la décision de renoncer à la voie de la discussion avec notre voisin en faveur d’actions unilatérales. Un leader palestinien meurt et un leader palestinien paraît, un gouvernement israélien arrive et un gouvernement israélien s’en va, et l’hypothèse de base demeure : il n’y a pas de partenaire palestinien pour avancer vers la paix. Même le Yahad soutient la décision unilatérale du gouvernement de Sharon, et tourne le dos à l’accord Beilin-Abou Mazen, aux accords de Taba et au document de Genève. Des milliers de Palestiniens ont été transformés en sans-abri emplis de ressentiment avant qu’un groupe d’experts ne révèle au commandant en chef que la destruction des maisons fait plus de mal que de bien.

Le rapport final d’un groupe de réflexion travaillant avec l’accord du chef d’état-major Moshé Ya’alon et en étroite collaboration avec le colonel Amos Lehman, son conseiller aux Affaires stratégiques, met en doute l’idée que la politique de la main dure et des punitions collectives suffise à décourager un peuple qui se bat contre l’occupation. Le groupe a démontré qu’« Israël n’a pas réussi à ’graver dans les esprits’ des Palestiniens la notion que la violence ne sert pas leurs objectifs, voire leur nuit gravement ». De plus, le document, ici publié pour la première fois, établit que durant les années de l’Intifada, le sentiment prévalait parmi les Palestiniens qu’ils n’avaient rien à perdre, augmentant d’autant leur motivation à prendre part au cycle de la violence.

La commission, qui s’est réuni régulièrement depuis novembre 2003 au Jerusalem Institute for Israel Studies se composait d’anciens membres des services secrets : Ephraim Halevy, Reuven Merhav et Yossi Ben-Ari, du Mossad ; Efraim Lavie, du Renseignement militaire ; Kobi Michael, de l’unité de Liaison et de Coordination ; et d’universitaires comme Yaakov Bar-Siman-Tov (qui a présidé le groupe), Daniel Bar-Tal, Ruth Lapidoth, Dan Zakai, Ezra Sadan, Tamar Herman, Yifrah Zilberman et Yitzhak Reiter. Ils ont interrogé des experts des services secrets et des spécialistes du Moyen-Orient, dont Mati Steinberg, ancien conseiller aux Affaires palestiniennes du directeur des Services de sécurité intérieure (Shin Bet).

Leur rapport accuse l’armée israélienne - sous le commandement de l’actuel ministre de la Défense, Shaul Mofaz, alors chef d’état-major ; puis sous celui de Moshé Ya’alon - d’avoir attisé le violent conflit qui a éclaté en septembre 2000 : « Les moyens de pression qui ont été mis en œuvre sur la population palestinienne et sur les forces de sécurité, dont la plupart des membres n’avaient pas pris part au conflit au début, ont engendré des résultats opposés. La colère et l’envie de se venger ont mené au resserrement des liens de coopération au sein des groupes terroristes et entre ceux-ci et les services de sécurité palestiniens, lesquels se sont joints au conflit en réaction aux coups qui leur étaient portés par l’armée israélienne. En conséquence, le phénomène des attentats suicide a grandi jusqu’à des dimensions jamais atteintes, s’étendant à des organisations non religieuses. »

Le rapport démolit l’idée qui prévaut dans l’opinion [israélienne] quant aux raisons de l’échec du processus de paix et du déclenchement de l’Intifada, de l’escalade et de la poursuite des hostilités. C’est cette même conception qui apporte de l’eau au moulin des initiatives unilatérales.

Les experts mettent en garde : mener un conflit sans issue diplomatique en perspective est « une mauvaise recette, qui joue en faveur des éléments extrémistes des deux camps et pourrait mener à une escalade... Aujourd’hui déjà le soutien de la rue palestinienne à l’idée de deux États se fait plus flou, et le danger existe que l’opinion palestinienne se désintéresse d’un tel accord et qu’un climat s’instaure qui conduise à l’empêcher. »

Le groupe de réflexion voit le plan de désengagement comme un nouveau concept de conduite du conflit découlant de l’aveu que la méthode militaire a fait son temps. Il note qu’« une stratégie unilatérale de gestion de conflit constitue une option par défaut et n’est pas souhaitable, à moins qu’elle ne pousse l’autre partie à revenir à un mode commun de règlement du conflit. »

Avec espoir (désespoir ?), les experts affirment qu’en pareil cas - bien que la nouvelle stratégie se fonde sur le sentiment que l’interlocuteur palestinien manque pour une avancée diplomatique - le désengagement pourrait avoir de grandes conséquences, non seulement en ce qui concerne la gestion du conflit, mais aussi quant à la possibilité de le résoudre.