Le grand jihad d’Abou Mazen

Thème : Politique et société palestiniennes Palestiniens : la nouvelle donne

Arabic Media Internet Network
mis en ligne le 23 janvier 2005
par Daoud Kuttab

De manière allégorique, Daoud Kuttab attend de Mahmoud Abbas, qui maintenant dispose d’un mandat clair du peuple palestinien, qu’il tranche contre les radicaux islamistes, au nom de l’intérêt supérieur palestinien. C’est le "grand jihad" qui l’attend, bien plus difficile que le "petit jihad" guerrier.

http://www.amin.org

Amin, 14 janvier 2005

Le grand jihad d’Abou Mazen

par Daoud Kuttab [1]

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Très tôt le 9 janvier, je suis allé voter pour les élections présidentielles palestiniennes. Je suis arrivé en voiture à Anata, village qui se trouve juste à l’extérieur des limites municipales de Jérusalem, j’ai montré ma carte d’identité, encré mon pouce droit, pris mon bulletin et ai voté.

On disait l’encre facile à enlever. Elle est restée sur mon pouce une semaine. Non que cela m’ait dérangé. Au contraire, elle m’a servi de diplôme, et je l’ai exhibée avec fierté à mes proches, à Amman et à Beyrouth.

Je crois que le 9 janvier 2005 sera aussi important pour les Palestiniens que le sera le 11 septembre 2001 pour les Américains. Il restera comme le jour qui a accouché, de manière à la fois légale et populaire, d’une nouvelle ère pour les Palestiniens.

Les résultats obtenus par Mahmoud Abbas (en voix et en participation) confirment qu’il va jouer un rôle essentiel dans l’ère post-Arafat.

Les Palestiniens ont salué ce jour comme celui d’un festival de la démocratie.

Partout, on admire la ténacité des Palestiniens qui ont tenu à voter en dépit de l’occupation et les checkpoints (malgré les fausses promesses d’Israël d’alléger les restrictions). En visite au Liban cette semaine, j’ai rencontré Talal Salman, le rédacteur en chef du quotidien de gauche As-Safir. Comme de nombreux Arabes, il s’est dit très impressionné par la manière dont les Palestiniens se sont conduits pendant ces élections.

Il est clair que l’ère d’Abou Mazen va constituer un défi. Ce qu’il a déclaré dans son discours de victoire m’a impressionné : maintenant, le petit jihad est terminé, et le grand jihad est devant nous. J’attendais de voir comment la Fox TV ou William Safire [3] allaient descendre Abou Mazen en flammes, sans comprendre ce qu’il avait voulu dire. Dans l’islam, le petit jihad (combat) est le jihad militaire contre les ennemis de Dieu, et le grand jihad est le jihad intérieur. En se présentant aux élections et en les gagnant sur un programme de non-violence, contre les actions militaires, Abou Mazen, à ses propres yeux, a gagné le petit jihad et s’est qualifié pour le grand jihad, bien plus difficile. Il s’agit du difficile examen de conscience que l’on fait lorsqu’on se bat contre soi-même.

Je suis convaincu que pour Abou Mazen, le grand jihad consistera à trancher en faveur de l’intérêt supérieur des Palestiniens. Cette décision pourrait intervenir plus tôt qu’on le pense souvent. Il commencera par assurer un solide cessez-le-feu, ce qui signifiera pour les Palestiniens l’arrêt des attaques contre les Israéliens.

Deux choses plaident en faveur des efforts consentis par Abou Mazen pour obtenir un calme effectif de la part des islamistes. Sa large victoire, obtenue avec une forte participation, a clairement montré que son programme est soutenu par une grande majorité de Palestiniens. Il est très important de noter qu’au cours de sa campagne, Abbas a refusé de revenir sur ses déclarations autour de la fin de la militarisation de l’intifada, et refusé de s’excuser pour avoir critiqué les attaques de roquettes. Compte tenu de la forte participation et du mandat fort dont il dispose, certains dirigeants islamistes ont commencé à mettre en doute les résultats des élections. Mais l’un des principaux dirigeants du Hamas, Sheikh Hassan Yousef, a rejeté ces insinuations en déclarant à la télévision que le Hamas respectait les résultats des élections et la volonté du peuple palestinien.

L’autre élément qui joue en faveur d’Abou Mazen est la carotte des élections législatives. Les prochaines élections législatives, fixées pour juillet prochain, sont très attirantes pour les groupes islamistes, en particulier pour le Hamas. Déjà, ils encouragent leurspartisans à s’inscrire sur les listes électorales, et se sont plutôt bien comportés lors du premier tour des élections locales. Le résultat de ces élections les a mis en appétit, et ils semblent déterminés à participer à plein aux élections de cet été.

Bien des choses peuvent arriver entre aujourd’hui et le mois de juillet, et tout ne dépendra pas de la direction palestinienne. Des provocations, sous la forme d’autres assassinats ciblés ou d’incursions israéliennes, peuvent facilement transformer une période de calme en une période de violences du côté palestinien. Des groupes dissidents peuvent également avoir envie de perturber un accord intervenu entre Abou Mazen et les groupes islamistes. Ces groupes pourraient continuer à parler de cessez-le-feu avec Abou Mazen, mais pour qu’ils s’engagent effectivement, cela pourrait prendre longtemps.

Abou Mazen exigera probablement des groupes islamistes et radicaux une date butoir pour obtenir des réponses claires. Au-delà d’une pareille date, son niveau de tolérance devrait avoisiner le zéro. Si les efforts d’Abou Mazen pour produire une période de calme raisonnable échouent, cela marquera sans doute le moment où il devra faire son examen de conscience.

Pourra-t-il rester neutre si les radicaux islamistes violent les accords, ou trouvera-t-il en lui même assez de ressources (le grand jihad) pour faire ce qui est de l’intérêt supérieur du peuple palestinien, même si cela implique l’emploi de la manière forte à l’égard des radicaux ?

Note sur les noms : les noms de "Mahmoud Abbas" et d’"Abou Mazen" sont souvent utilisés indifféremment. Rappelons que les noms en "Abou" sont des noms de guerre pris par certains dirigeants historiques de l’OLP (Yasser Arafat était "Abou Ammar", Ahmed Qoreï est "Abou Ala", etc.). Dans les traductions, nous avons pris le parti de traduire par "Mahmoud Abbas", même si le nom d’"Abou Mazen" apparaît dans le texte original. Mais dans le cas de cet article, il semblait important de conserver "Abou Mazen" là où il est utilisé, vu le contexte. (ndt)