Le droit au retour de Sayed Kashua

par Sayed Kashua

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Illustration Amos Biderman pour Ha’aretz

Ha’aretz, le 6 décembre 2012

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« Issourav shel baâl haBayit – Les scrupules du propriétaire », ainsi l’auteur avait-il titré sa chronique en version originale hébraïque. Nous avons préféré reprendre le titre de la version anglaise, « Sayed Kashua’s right of return – Le droit au retour de Sayed Kashua ».

Tandis que sa femme dissimule derrière le souci des enfants ses propres problèmes de conscience (la maison est magnifique, mais comment habiter un quartier juif), lui-même ne supporte pas d’exploiter des ouvriers arabes, fût-ce par l’entremise de son entrepreneur.

Deux dilemmes, dont le premier fait discrètement écho aux propos d’Abu Mazen affirmant ne souhaiter revenir qu’en touriste dans sa Galilée natale. Kashua lui, dont le forgeron juif écorche gaillardement le prénom, imagine mal un retour au pays, qu’il s’agisse du village d’origine de la famille, de la petite ville où elle se trouve maintenant, ou d’un quartier arabe de Jérusalem – pour ne rien dire d’une éventuelle installation dans la frange annexée des Territoires.

« Ça n’est pas tout à fait fini, dit l’entrepreneur, mais vous pouvez rentrer chez vous, aucun doute là-dessus. »

“Chez nous”, me dis-je la veille du déménagement. C’est quoi, au juste ? Les mots signifient-t-il quelque chose en dehors de leur sens purement physique ? Et pourquoi la maison me manque-t-elle, sinon ? Trois semaines s’étaient écoulées depuis le début des travaux, et l’excitation à la pensée du retour m’envahissait à tel point que je pus à peine dormir durant notre dernière nuit de résidence provisoire.

– « Vas au travail, je conduirai les enfant à l’école », dis-je à ma femme au matin du retour tant attendu. « Ce soir, nous serons rentrés chez nous, dans notre cocon. Je m’occupe du déménagement, d’accord ? »

Deux ouvriers arabes d’une société spécialisée dans le nettoyage des maisons rénovées s’activaient de pièce en pièce. J’éprouvais de la gêne à voir des Arabes chargés de nettoyer mon intérieur, mais je me contentai de hocher la tête, et dis à l’entrepreneur qui surveillait les travaux que les valises et les sacs attendaient dans la voiture, et que je commencerai à les rentrer dès qu’il m’aurait donné son feu-vert.

En dehors de ceux qui nettoyaient, un assembleur devait venir lui aussi pour poser la rampe. « Il en a pour deux heures de travail, dit l’entrepreneur, il n’interférera pas avec eux, ni eux avec lui. »

Le forgeron arriva juste à l’heure, avec une boucle à l’oreille et une raie tracée entre les fesses. « Sayed », dit l’entrepreneur en me présentant. Le monteur opina et sourit. « Bon, Saïd, ça pourrait faire des étincelles. Je veux que tu me suives avec une brosse pour arranger ça. »

– « Non, dit l’entrepreneur, embarrassé. C’est le propriétaire. »

– « Ah », fit l’assembleur, et il se mit au travail.

« Tu sais », me dit ma femme au cours de cette longue nuit d’insomnie précédant le retour, « la maison est magnifique, vraiment. Elle a l’air élégante et confortable, et pourtant... » Elle se tut.

« Pourtant quoi ? » demandai-je.

– « Je ne sais pas », dit-elle, comme à chaque fois qu’elle sait. « Je ne fais que penser aux enfants, de nouveau, à ce que cela leur fait, comment ils se sentent, à quel point cela va affecter leur comportement et leur mode de fonctionnement. »

– « Encore cette histoire de quartier juif ? »

– « Je n’ai rien dit, reprit-elle. L’appartement est superbe et les voisins charmants, mais tu sais bien. »

– « Non », répliquai-je avec les nerfs à vif de qui avait prévu de dépenser 20 000 shekels pour ajouter une pièce avec une cloison en carreaux de plâtre et s’est retrouvé payer, pour le moment, plus de 180 000 shekels. « Non, je ne sais pas, absolument pas ! »

– « Je me demande juste », dit-elle en marquant une pause théâtrale pour que les mots s’enfoncent mieux, « si c’est notre place naturelle, a fortiori pour les enfants. »

– « Naturelle, affirmai-je. Cent pour cent naturelle. »

Le poseur de rampe s’excusa : « Pardon, fit-il en souriant, je n’ai tout simplement pas imaginé un instant que vous viviez ici, vous voyez, Saïd ? »

– « Bien sûr, opinai-je, bien sûr, oubliez ça. »

Et je le pensais vraiment, parce que cela ne m’avait pas blessé le moins du monde qu’il me prenne pour un ouvrier arabe. Moins, en tout cas, que de voir deux ouvriers arabes remplir leur office dans l’appartement. Je m’évertuai donc à éviter tout contact avec ceux-ci, jusqu’à ce que l’un d’eux vint s’adresser à moi en hébreu : « Ces chaussures ont été jetées », dit l’ouvrier, qui me parût avoir l’âge de mon père. « Elles étaient dans la poubelle. Est-ce que je peux les prendre pour les enfants ? »

Je m’étranglai un instant – hésitant à sourire, répliquer en hébreu et jouer au généreux propriétaire juif qui prend pitié des défavorisés ; ou à répondre en arabe et passer pour un Arabe honteux qui vit parmi les Juifs et jette des Nikes presque neuves achetées aux États-Unis dans la mauvaise pointure.

Je m’entendis dire « T’fadl (Je vous en prie) », avant de poursuivre en arabe : « Bien sûr que vous pouvez les prendre. Et il y en plein d’autres que nous pensions donner, si vous voulez jeter un œil. »

– « Votre arabe est excellent », dit l’ouvrier toujours en hébreu.

– « Je suis arabe », déclarai-je.

L’ouvrier avala sa salive et demanda : « Et c’est chez vous, ici ? »

– « Oui, lui dis-je. Cela fait quelques années que nous avons acheté. Oui, c’est chez moi. » Ces mots encore, “chez moi”, et le sens qu’ils ont pour moi.

– « Ouallah », fit-il, encore surpris. « Je n’aurais jamais cru. Mais shoukran, merci. »

– « De quoi ? » demandai-je sans comprendre de quoi il me remerciait, croyant même un instant qu’il ironisait.

– « Les chaussures », dit-il, les brandissant d’une main pour me les montrer.

– « Il n’y a pas de quoi. » Je rougis de honte.

« Mais qu’est-ce qu’il faut faire ? », demandai-je cette nuit-là à ma femme, après que les enfants se furent endormis dans notre maison et qu’une longue douche brûlante n’ait pas pu grand chose pour soulager mon mal de dos, plus douloureux à chaque valise traînée et chaque carton déplacé d’une pièce à l’autre.

– « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » dis-je en m’enfonçant doucement dans mon lit, si longtemps perdu de vue. « Et c’est quoi, au juste, notre place naturelle ? Quoi ? »

– « Je ne prétends pas que ce soit simple », dit-elle, appelant une fois de plus à la rescousse ses phrases toutes faites d’assistante sociale. « Cela peut être très dur. »

– « Autrement dit, il faut que j’habite un village pour me sentir à ma place ? demandai-je. Je n’ai pas droit à la vie urbaine ? »

– « Je n’ai jamais dit ça », répliqua-t-elle avec une patience que je perdais à grande vitesse.

– « Qu’est-ce que tu dis, alors, insistai-je. J’essaie vraiment de comprendre ce que je peux faire qui soit naturel ? Acheter à Jėrusalem-Est une maison sans inscription au cadastre, déclaration ni assurance ? Acheter un logement dans la zone conquise en 1967 ? Renoncer à mes valeurs en échange d’un logement pourri dans un quartier arabe de Jérusalem ? Quoi, qu’est-ce qui est naturel ? Retourner au village ? À Tirah ? Dans la famille ? Retrouver les luttes fratricides pour chaque mètre de terrain ? Qu’est-ce qui est naturel ? Qu’est-ce que je peux faire pour préserver les enfants ? S’il te plait, explique-moi ce qui est juste ou non, et je le ferai ! »

– « Tu devrais dormir, maintenant, voilà ce que je dis », répondit-elle, se passant de la crème sur les mains en baillant. « Tu me sembles bien trop fatigué. »

– « Oui. Bonne nuit », dis-je, conscient que je n’allais pas dormir d’un sommeil paisible, ni m’éveiller le lendemain de moi-même, naturellement.